Rachats, scandales et jeux de pouvoir dans la presse française

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2010 aura été le théâtre de mouvements forts dans l’économie de la presse, redessinant le paysage politico-économico-médiatique français, et provoquant plusieurs scandales liés à l’intérêt de l’Élysée dans certains rachats. Armes politiques, les titres de presse sont pourtant aussi parfois des gouffres économiques pour les groupes qui les contrôlent. Petit tour d’horizon des principaux intéressés.




Lagardère

CV : Gérant du groupe Lagardère depuis 2003, Arnaud Lagardère est l’héritier d’un empire des médias qui remonte à l’acquisition de la librairie Brédif par Louis Hachette en 1826. Pionnier dans l’édition littéraire et l’aérospatial avec Matra, Hachette passe en 1981 sous le contrôle de Jean-Luc Lagardère. Le groupe est aujourd’hui largement dominant dans l’édition française (Hachette, Grasset, Hazan, Fayard, Hatier, etc.), les médias (Europe 1, RFM, Gulli, MCM, Doctissimo, Fluctuat, etc.), ou encore la distribution (Virgin Megastore, Relay).

Fortune estimée à : 343 millions d’euros, soit la 113ème fortune française selon le classement Challenges.

Ça leur appartient : Paris-Match, Le Journal du Dimanche, Première, Elle, Jeune & Jolie, Public, Télé 7 Jours, Onze Mondial, Le Pariscope, le Journal du Mickey, etc. ainsi que les titres du groupe Marie-Claire, dont Lagardère est actionnaire à 42%, et du groupe Amaury, à hauteur de 25%.

Copinages : Nicolas Sarkozy, Martin Bouygues, Laurent Fabius, Alain Juppé, Bertrand Delanoë.

La stratégie 2010 : en avril, Arnaud déclare se porter acquéreur du groupe Amaury, en précisant qu’il retirerait ses billes si ceux-ci ne souhaitaient pas vendre. Amaury préférant garder le contrôle de son groupe de tradition familiale, Arnaud a tout bonnement décidé de céder ses 25% de parts, estimées à 87 millions. Résultat : la famille Amaury doit financer le retrait de son actionnaire et décide de vendre le Parisien / Aujourd’hui en France.

Malin le Arnaud, puisque cette pseudo volonté d’acquisition du groupe cachait en fait une stratégie de retrait progressif des médias dans lesquels il est engagé : du Monde déjà, ses parts ayant été plus ou moins liquidées suite au rachat du quotidien par le trio « BNP » – Lagardère n’ayant pas souhaité se porter acquéreur. De Presstalis ensuite, la principale société de distribution de presse en France ayant été au bord du gouffre cette année, et sauvée in extremis par l’État et Lagardère, qui a décidé, en même temps qu’il renflouait la société, de vendre ses parts.

Enfin, en juin, le site d’info Électron Libre a révélé une information, non officialisée depuis, selon laquelle Lagardère souhaitait également se désengager de Elle Internationale et de Hachette Filipacchi Media US, les deux filiales internationales qui gèrent la publication de ses titres phares à l’étranger. Le groupe aurait ainsi été approché par deux des groupes de presse les plus influents à l’international, l’américain Hearst (créé au début du siècle par le célèbre William Randolph Hearst, modèle du Citizen Kane de Welles), et l’allemand Bauer.

Si Arnaud délaisse ainsi une partie de ce qui a créé son empire actuel, c’est pour mieux se tourner vers le sport, à travers sa filiale Lagardère Unlimited nouvellement créée en mai. Au programme : devenir n°1 du sport à l’international, en contrôlant des droits marketings sur des sportifs, des académies, des évènements, et leur diffusion médiatique.

Note stratégique : 8/10. Faut pas déconner, le sport ça rapporte quand même bien plus que la presse, hein.




Le trio « BNP » (Bergé, Niel, Pigasse)

Image de CV : Doyen de la bande, Pierre Bergé est un homme d’affaires qui a fait fortune dans la confection de luxe, notamment grâce à son compagnon Yves Saint-Laurent dont il a financé la maison de couture. Soutien de François Mitterrand, puis de Ségolène Royal, il est aussi l’un des piliers de la cause homosexuelle. Xavier Niel est lui l’un des pionniers dans le minitel rose, le créateur du premier FAI français (Worldnet, les plus vieux se rappelleront peut-être), puis de la première offre triple play avec Free, qu’il possède. Quant à Mathieu Pigasse, c’est un administrateur et homme d’affaires venu de la politique et des finances. Il co-dirige la banque Lazard et a déjà travaillé pour nombre de ses nouveaux concurrents : Arnaud Lagardère, Stéphane Richard (France Télécom / Orange), ou encore Édouard de Rothschild, pour qui il a organisé la vente de Libération en 2005.

Fortune estimée à : 2,3 milliards d’euros pour Niel (18ème fortune de France), et un petit 100 millions pour Bergé (291ème au classement, quand même).

Ça leur appartient : Le Monde, Le Monde Diplomatique, La Vie, Télérama, Courrier International. Ainsi que Têtu pour Pierre Bergé, et  Les Inrockuptibles pour Mathieu Pigasse.

Copinages : Ségolène Royal, Vincent Peillon, Dominique Strauss-Kahn, Laurent Fabius, Bertrand Delanoë, Manuel Valls.

La stratégie 2010 : le trio a fait parler de lui au premier semestre 2010 alors que le Monde, plombé par ses dettes, s’apprêtait à se retrouver en cessation de paiement. Plusieurs repreneurs potentiels se sont présentés au poste, parmi lesquels le trio d’hommes d’affaires, ainsi qu’un regroupement composé de Claude Perdriel (qui possède Le Nouvel Observateur et Challenges), du groupe espagnol Prisa (qui possède El Pais), et de Orange. Nicolas Sarkozy a donc trouvé malin de convier Éric Fottorino, le directeur du Monde, à un entretien privé pour lui dire tout le mal qu’il pensait du trio BNP. Le scandale a éclaté, étiquetant dès lors Perdriel-Orange-Prisa à droite, la présence du groupe de Stéphane Richard dans le consortium n’y étant pas pour rien. L’ancrage du Monde dans les opinions de gauche a donc donné des bons points au trio BNPBergé étant connu pour son militantisme, et Niel pour ses relations houleuses avec Sarkozy – le président ayant clairement provoqué le self-made man au moment de l’adoption de la licence 4G, qui a offert un nouveau concurrent aux petits protégés de Sarkozy, Martin Bouygues et Stéphane Richard.

Alors que Perdriel et ses amis s’évertuaient à proposer 100 millions, tout en émettant la forte possibilité d’un plan social, le trio BNP a proposé d’allonger un chèque de 110 millions tout en garantissant des sécurités maximum à la rédaction, y compris en terme d’actionnariat. Résultat : ils ont remporté le vote de la Société des Rédacteurs du Monde (SRM) haut la main, avec plus de 90% des voix. Puis les 11 voix sur 20 du Conseil de Surveillance ont suffit à propulser le trio à la tête du Monde SA et de ses différentes publications.

Note stratégique : 7/10. Un bon pied de nez à Perdriel, Orange et l’Élysée. Les rédacteurs du Monde sont contents. Les pressentis PS pour la présidentielle aussi.




Amaury

Image de CV : Après le décès d’Émilien Amaury, fondateur du Parisien Libéré en 1944, puis celui du fiston Philippe Amaury en 2006, c’est la veuve Marie-Odile Amaury qui a récupéré la mise et est depuis à la tête du groupe. Outre ses activités médias, le groupe est connu pour sa filiale sports, Amaury Sports Organisation (ASO), qui chapeaute entre autres le Tour de France, le Paris-Dakar et le Marathon de Paris ; ainsi que pour l’acquisition en 2000 du Futuroscope, repris depuis par une société d’économie mixte.

Fortune estimée à : 261 millions d’euros (141ème fortune de France).

Ça leur appartient : Le Parisien, Aujourd’hui en France, L’Équipe, France Football, L’Écho Républicain.

Copinages : pas de relations connues du grand public, le groupe revendiquant sa neutralité politique.

La stratégie 2010 : Arnaud Lagardère ayant décidé de revendre ses 25% de parts dans le groupe, Marie-Odile a suivi la tendance actuelle de fuite vers les investissements sportifs, et a décidé de racheter les parts d’Arnaud pour contrôler à 100% L’Équipe et sa filiale sport. Amaury mettrait ainsi la main sur la totalité de sa filiale ASO, très rentable. Ne manquait plus qu’à trouver l’argent pour financer tout ça. Le Parisien, et sa version nationale Aujourd’hui en France, étaient la cible toute trouvée pour récupérer des capitaux en se débarrassant d’un boulet plombé par une imprimerie déficitaire. Le groupe a ainsi mandaté Rothschild, celui-là même qui a racheté Libération en 2005, pour trouver un successeur à son titre phare de PQR (presse quotidienne régionale). Mais avec des objectifs de vente initiaux de 170 à 200 millions d’euros, Marie-Odile n’a pas décroché beaucoup d’acquéreurs potentiels. Bolloré s’est d’abord proposé, puis le regroupement Fondations Capital / Rossel, composé d’un fonds d’investissement et du groupe de presse belge qui détient La Voix du Nord. Comme dans le cas du Monde, Nicolas Sarkozy a mis la main à la pâte en proposant son copain Serge Dassault, qui a montré un intérêt pour le journal avant de se rétracter petit à petit. Le dossier est toujours en cours, Bolloré étant plutôt discret sur ses positions, et Fondations Capital / Rossel ayant fait une offre à 80 millions pour détenir 80% du Parisien. L’estimation du prix du titre est ainsi tombée à 100 millions d’euros, renvoyant les prétentions du groupe Amaury au placard.

En attendant de savoir qui sera l’heureux élu, Marie-Odile se console avec les gros revenus de son nouveau jouet, le site de paris sportifs Sajoo.fr, qu’elle développe depuis l’obtention de sa licence en juin.

Note stratégique : 4/10. Pas con d’essayer de lourder le Parisien pour se recentrer sur l’Équipe et les activités d’ASO, mais complètement raté dans la démarche. Marie-Odile se retrouve maintenant avec un journal dont l’intérêt économique est décrédibilisé, et dont personne ne veut sauf un fonds d’investissement qui va tout faire pour récupérer sa mise en trois ans (on sait ce que ça veut dire en terme de plan social…).




Dassault

Image de CV : Le groupe Dassault est né après la Seconde Guerre Mondiale, quand l’ingénieur Marcel Bloch a changé son nom pour Marcel Dassault (de la contraction de « char d’assault », ça ne rigole pas dans la famille). A côté de la production de Mirage, Falcon, Rafale et autres machines de guerre, Marcel a aussi produit La Boum 2. Son fils Serge, qui a repris le flambeau, s’est acheté le groupe Socpresse (qui publie le Figaro), le groupe l’Express (qu’il a revendu à Roularta), et le FC Nantes (revendu aussi depuis). Accessoirement, il est sénateur UMP de l’Essonne et dit des choses comme « la grève politique doit être interdite » et « les 35 heures, c’est le cancer de la France ». Il propose d’arrêter d’aider les chômeurs, « des gens qui ne veulent pas travailler » (déclarations de juin et juillet 2008 faites à Libération, i-Télé et Marianne).

Fortune estimée à : 6,8 milliards d’euros (6ème fortune de France).

Ça leur appartient : Le Figaro.

Copinages : Nicolas Sarkozy, ainsi qu’une bonne partie de la droite radicale et réactionnaire.

La stratégie 2010 : Serge avait déjà racheté Le Figaro peu de temps avant l’élection de Sarkozy en 2007, et lui avait bien préparé le terrain, tout déçu du chiraquisme qu’il était. Alors quand la famille Amaury a annoncé son intention de vendre Le Parisien, le président de la République est naturellement intervenu en faveur de Dassault, le plaçant dès lors en repreneur privilégié. Sauf que Serge était peut-être allé un peu trop vite. Les fils Dassault et les conseillers financiers du groupe ne voyaient pas forcément le rachat d’un bon œil. S’il était un atout politique, permettant à la droite de gagner du terrain sur les médias avec un titre phare de la presse quotidienne, il n’était pas forcément une opération aussi intéressante économiquement.

Entre temps, le scandale à propos de l’intervention de Sarkozy est passé par là, révélant la nature politique du rachat, et au passage le manque de liberté dont souffre la presse. Puis Challenges a révélé il y a deux semaines que Dassault aurait renoncé à racheter Le Parisien. Selon les rumeurs, il plancherait plutôt sur le rachat des Échos, qui appartient pour l’instant à LVMH, le groupe de Bernard Arnault (1ère fortune de France avec 22,7 milliards d’euros). Pas con : ça sera bien plus facile d’y faire la promo de ses avions de chasse qu’avec Le Parisien.

Note stratégique : 6/10. Serge a perdu un peu de temps et d’énergie dans l’affaire, mais s’en sort tranquille, en laissant bien tomber Sarkozy et Amaury, et sans perdre la face.




Bolloré

Image de CV : Bolloré est depuis 1822 une entreprise familiale moyenne, spécialisée dans le papier, et notamment les feuilles OCB. Mais le petit Vincent voit grand, et quand il arrive à la tête de la papeterie en 1981, tout se transforme : rachat de Delmas, contrôle de ports africains et de plantations, OPA hostiles sur Bouygues et Pathé, prise de participation de 20% dans Havas (Euro RSCG), lancement de Direct 8 et Direct Soir, etc.

Fortune estimée à : 2,9 milliards d’euros (11ème fortune de France).

Ça leur appartient : Direct Matin, Direct Soir, Direct Sport.

Copinages : Nicolas Sarkozy, François Léotard, Alain Madelin, Michel Roussin, ainsi que l’ancien tyran et criminel de guerre Charles Taylor.

La stratégie 2010 : Bolloré aime bien les projets un peu casse-gueule comme la voiture électrique ou le pillage des forêts africaines. C’est pourquoi il s’intéresse depuis quelques années aux médias, et notamment à la presse. Après le lancement de Direct Sport l’an dernier, Vincent a créé cette année la chaîne télé Direct Star, et se lance dans la création d’un studio de production. Alors quand la famille Amaury a annoncé la mise en vente du Parisien, Vincent était parmi les premiers à se porter acquéreur, et il semblait plutôt bien parti avant que l’affaire Dassault éclate. Depuis, avec les accusations de vouloir faire du quotidien un journal de propagande de droite, Bolloré semble plus réservé. Mais on pourrait aussi penser qu’il la joue discret pour des raisons économiques : faire le jeu de la non-concurrence pour faire baisser le prix au maximum, et rafler la mise. Dassault s’étant a priori écarté, Bolloré serait le seul acquéreur face à Fondations Capital / Rossel. On attend le verdict.

Note stratégique : 6/10. Au contraire de Lagardère, Bolloré rachète tous les médias (il lui en rachète d’ailleurs certains, à l’image de Virgin 17 qui est devenue Direct Star). Ça fait beaucoup de régies pubs contrôlées, mais en attendant Direct Soir et Direct Matin sont toujours déficitaires, hein.

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A propos de l'auteur

Image de : En plus de travailler dans la promotion musicale, Benjamin aime passer son temps perdu à écrire sur les médias en général, la théorie du cinéma, l'économie des NTIC ou encore la transformation de l'industrie musicale. Sinon, il adore les salles de concert qui sentent la sueur, les films de plus de trois heures sur l'histoire des Etats-Unis, la techno planante au petit matin, les hot-dogs, les papiers gonzos, la radio, la vodka, le rock qui envoie, les polars de 800 pages avec des personnages orduriers, les documentaires sur la CIA, et puis surtout les yaourts et les glaces.

3 commentaires

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  1. 1
    le Samedi 30 octobre 2010
    Julia a écrit :

    Merci pour cet article éclairant et quelques phrases qui font mouche :

    « A côté de la production de Mirage, Falcon, Rafale et autres machines de guerre, Marcel a aussi produit La Boum 2.  »

    « Bolloré est depuis 1822 une entreprise familiale moyenne, spécialisée dans le papier, et notamment les feuilles OCB. »

  2. 2
    le Mardi 2 novembre 2010
    Richard a écrit :

    Mais attendez, il y a MIEUX !
    On apprend cette même semaine que l’Est de la France est désormais sous un journal unique !!!
    En effet, le groupe Hersant Média a cédé le 25 octobre au Crédit Mutuel les 29% de participation qu’il détenait dans le groupe Est Républicain.
    La banque gère de fait le plus important groupe de presse régional de France (1 200 000 exemplaires) !

    http://www.e-alsace.net/index.php/smallnews/get?newsId=5097

  3. 3
    le Mardi 2 novembre 2010
    Benjamin a écrit :

    @Julia : merci Julia, je suis sûr que comme moi La Boum 2 est ton film préféré, et je comprends l’émotion que tu as pu ressentir quand tu as vu qu’il avait été produit par la famille Dassault. Un élan d’amour envers les avions de chasses. Si si.

    @Richard : oh oui ça aussi c’est une belle affaire… Ils auraient largement mérité leur petite fiche, quand on voit la façon dont la famille Pflimlin met la main sur tout ce qui touche au monde politico-économico-médiatique dans l’Est de la France… Entre Pierre, le père, ancien ministre et maire de Strasbourg; le fils Etienne, président du Crédit Mutuel jusqu’à il y a encore deux semaines ; et le neveu Rémy, actuel PDG de France Télés, mais qui a occupé avant des postes clés à l’Alsace ou Dernières nouvelles d’Alsace…
    En tout cas ça sent le roussi cette nouvelle concentration… Mais je crois bien que si on ajoute les hebdos et les mensuels, le groupe Ouest-France reste le plus fort en local (O-F faisant déjà près de 800 000, ils doivent avoisiner les 1 400 000, et sans compter 20 Minutes en natio qui leur appartient aussi)).

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