Quand les médias banalisent la violence policière

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Un journaliste d'investigation de Canal + a pris plusieurs coups de matraque mardi 12 octobre au terme de la manifestation contre la réforme des retraites à Paris. En s’étonnant de la violence proférée à son encontre et en sa qualité de journaliste, il en vient indirectement à légitimer la violence faite par la police à l’égard des « simples citoyens ».

Suite à la manifestation du 12 octobre contre la réforme des retraites, trois cas de journalistes frappés par les CRS ont été mis en lumière, donnant lieu à de nombreux articles et autant de déclarations indignées. Le premier concerne le journaliste d’investigation Thierry Vincent. Ce dernier est venu manifester en tant que « simple citoyen » dans l’après-midi. Après avoir « cessé de manifester », il est resté discuter avec des amis à quelques mètres de la place de la Bastille tandis que la police tentait d’évacuer les lieux.

Il devait être 19h30 ou 20h00, avec des amis nous avions cessé de manifester. On buvait un verre, on parlait de complètement autre chose. Un moment, rue du faubourg Saint-Antoine, j’entends du bruit, je vois qu’il y a des fumées de lacrymo’, je me dis, je vais y aller même si ce jour-là, je ne travaille pas pour Canal +, je reste journaliste. J’arrive derrière les CRS, je leur dis, je suis journaliste, est-ce que je peux passer? [Manifestation du 12 octobre : un journaliste de Canal + matraqué, Le Parisien, 13 octobre]

Quelque temps après que les policiers aient accepté qu’il passe leurs barrières, le journaliste se fera matraquer bien qu’il ait brandi sa carte de presse. L’ambigüité réside ici dans les motifs de la présence du journaliste. S’il était effectivement présent à la manifestation en tant que manifestant, il a souhaité suivre les heurts qui ont suivi en tant que journaliste. En clair, il a franchi la ligne des policiers en sa qualité de journaliste, chose qu’il n’aurait pas pu faire sans son statut particulier. C’est notamment cette double casquette qui a créé la polémique.

L’évènement a été capté par Hugo Hayat de l’agence Moas Press et mis en ligne sur Dailymotion le lendemain, déclenchant le traitement médiatique de cette histoire.

Le même jour, l’agence de presse Moas Press a également mis en ligne une vidéo montrant un preneur de son de TF1, frappé par les policiers.

Toujours le même jour, la journaliste scientifique Sylvie Rouat a également livré un témoignage à Rue 89 sur les coups qu’elle a reçus le 12 octobre alors qu’elle allait chercher son fils à son cours de solfège. La diffusion de ces témoignages à travers les médias a contraint le préfet de police de Paris à saisir l’Inspection générale des services (IGS).

Nous sommes conscients de la difficulté pour les forces de l’ordre de devoir intervenir dans un tel contexte, assez difficile, alors que la manifestation était terminée et que certains éléments semblaient difficiles à maîtriser […] les images font apparaître des gestes et des échanges verbaux qui ne sont pas tolérables.

La violence envers les citoyens effacées

Le premier cas, celui de Thierry Vincent, a fait été l’objet de la plus grosse couverture médiatique. Ce dernier a également accordé plusieurs entretiens à ses confrères sur le traitement dont il a été victime lors de la manifestation.

J’ai fait beaucoup de manifestations qui ont pu dégénérer, en général, lorsqu’ils chargent, les policiers ne vous [les journalistes] frappent pas, ils vous évitent, c’est une sorte de convention entre nous. [Manifestation du 12 octobre : un journaliste de Canal + matraqué, Le Parisien, 13 octobre]

Reporters sans frontières s’est montré indigné par les évènements.

J’ai déjà vu des cas de violences policières sur des journalistes lors de manifestations. Mais là, au point de faire tomber un journaliste et de lui matraquer les jambes, non. D’habitude, c’est en Russie qu’on voit ça. [Retraites : un journaliste frappé par les CRS, Rue 89, 13 octobre]

À l’inverse, la journaliste scientifique, Sylvie Rouat, a livré un témoignage plus que critique à l’égard des méthodes employées par les forces de l’ordre. Celui-ci a rencontré un faible écho dans les médias en comparaison du cas de ses collègues.

On peut considérer le traitement médiatique de ces affaires comme une banalisation, voire une légitimation de la violence policière à l’égard des citoyens. Thierry Vincent et ses soutiens ne semblent pas s’étonner ou s’indigner du fait qu’un individu courtois et prêt à coopérer soit frappé par la police; ils s’indignent exclusivement des traitements violents infligés aux individus ayant la qualité de journaliste.

On est de la presse ! Nous tapez pas dessus, on n’est pas comme les autres ! [propos entendus dans la vidéo de Moas Press]

Bien sûr la question des rapports entre journalistes et policiers lors d’évènements de ce type mérite d’être traitée avec rigueur. Pour autant, elle n’a pas à effacer la question également problématique des méthodes de travail de la police durant les manifestations. En outre, le traitement médiatique de ces affaires risque à nouveau d’exacerber l’image du journaliste privilégié.

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A propos de l'auteur

Image de : Yves Tradoff s'intéresse à beaucoup de choses : http://yvestradoff.over-blog.com (work in progress)

2 commentaires

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  1. 1
    le Mercredi 20 octobre 2010
    agnostique a écrit :

    mouarf,

    (P.S. je parle ici de la première vidéo)
    il a l’air quand même bien éméché le monsieur, et puis ces propos ne sont pas top non plus : »on n’est pas comme les autres » les autres c’est à dire lui il y a 20 minutes avant qu’il aille picoler?

    Bref je ne crois que ce que je vois, ici la vidéo ne montre que les policiers (quasiment) donc on ne sait pas si il y a des violences (jets de pierre etc) ou non. On ne sait pas non plus donc si les policiers après lui avoir demander à de nombreuses reprises de reculer devait avancer pour régler une fin de manifestation qui partait mal à cause de certain peut être, ou pas.

    Enfin, il cultive l’ambiguïté dans son rôle (ou plutôt ses rôles) et cumuler journalisme, syndicalisme, alcool, et écoute des forces de l’ordre faisait peut être trop pour celui ci se soir là.

    Quoi qu’il en soit, cela ne dédouane pas pour autant les CRS d’avoir perdu leur sang froid (on pourrait aussi spéculer et dire qu’il y aurait contribué pendant la manif mais là c’est chercher vraiment loin ^^).

  2. 2
    Loïc
    le Vendredi 22 octobre 2010
    Loïc a écrit :

    Je suis de l’avis d’agnostique, sans pour autant me risquer à parier sur le taux d’alcoolémie de Thierry Vincent (idée qui ne m’était même pas venu à l’esprit en regardant la vidéo, d’ailleurs).

    Les journalistes sont privilégiés, c’est évident et dans certaines situations c’est même normal. En revanche je n’aime pas la tournure médiatique qu’ont pris ces affaires : « On peut considérer le traitement médiatique de ces affaires comme une banalisation, voire une légitimation de la violence policière à l’égard des citoyens. »

    En l’espèce, les citoyens concernés ont peut-être une petite part de responsabilité non ? La violence policière est une chose, la violence « citoyenne » en est une autre. Oui, mais dans le cas de Thierry Vincent on voit un « individu courtois et prêt à coopérer » se faire matraquer, va-t-on me rétorquer. Personnellement dans cette vidéo je ne vois ni courtoisie ni coopération, au contraire. Je le trouve arrogant et j’ai clairement l’impression qu’à la 58ème seconde il bloque volontairement le déplacement des CRS.

    Comme d’habitude les journalistes ne se préoccupent que des journalistes, et comme d’habitude on tape sur les CRS – mais en même temps, se faire taper dessus, c’est partie intégrante de leur job non ?

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