Prong – Carved Into Stone

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Après cinq ans d’absence, l’un des vétérans de la scène metal new-yorkaise (aujourd’hui basé à Los Angeles) revient accompagné d’un nouveau line-up et avec lui, un nouvel album gravé dans la roche. Décryptage d’un retour fracassant.

Un certain humoriste, qui était également bien plus que cela, aurait démarré là où tout doit commencer : « C’est l’histoire d’un mec… ». Tommy Victor lui, n’est pas un humoriste, mais il est bien plus que cela. Quand l’on pense au frontman Tommy Victor, on pense forcément à son groupe culte, Prong. Les deux réunis, c’est de la lourdeur, de la sueur, un succès relatif et éphémère, enfin des déboires. C’est donc « l’histoire d’un mec… » et de son groupe fauché, entraînant ainsi d’incessants changements de line-up.

Alors qu’en 1986, le thrash est à son apogée, un petit groupe émerge doucement dans les rues cafardeuses de New York : Prong. Au départ issue d’une scène hardcore new-yorkaise en pleine effervescence, cette nouvelle formation accouche de deux brûlots que sont Primitive Origins en 1987 et surtout Force Fed en 1988. Rapidement, le groupe trouve ses marques, et aussi un peu son public, avec le premier virage important de sa carrière : Beg To Differ en 1990. La structure des morceaux évolue, le style également. Place à un thrash puissant où la rythmique s’alourdit considérablement et où la voix caverneuse de Victor est plus vive que jamais, comme en témoigne l’effort suivant, Prove You Wrong en 1991. Cleansing, considéré par beaucoup comme la meilleure création du combo (à tort ou à raison), marque le sommet du succès commercial du groupe en 1994 tandis que son tube intemporel Snap Your Fingers, Snap Your Neck devient l’hymne du trio. Nombre de formations reprendront plus tard ce hit en puissance, dont Demon Hunter, Grinspoon, Six Feet Under ou encore Dry Kill Logic. Désireux de s’émanciper d’une scène thrash devenue trop stéréotypée dans les années 90, Prong tend à expérimenter davantage le son industriel de Cleansing avec la sortie de Rude Awakening en 1996. Le label, jugeant le groupe pas assez rentable, évince alors Tommy Victor et sa bande. Et Prong de rentrer dans un profond sommeil, maudit d’être éternellement resté dans l’ombre de Pantera, Sepultura et consorts, formations qu’il a pour certaines lui-même influencé.

« Dans le temps, si tu vendais 70 000 albums, il y avait beaucoup de cris après toi et les gens appelaient ça un échec. De nos jours, ce même album est considéré comme un album avec de très bonnes ventes. » lance Victor.

Le premier réveil n’aura lieu qu’en 2003 avec l’arrivée d’un line-up renouvelé pour la énième fois et du virulent Scorpio Rising, premier album à vraiment diviser les fans, où le frontman étend plus sa palette vocale que son style guitaristique. Après diverses collaborations avec Glenn Danzig et Ministry, Victor ressuscite pour la seconde fois sa formation avec l’excellent, mais tout aussi controversé Power Of The Damager en 2007. Un opus qui passe presque inaperçu, autant que l’album de remix qui en est tiré deux ans plus tard, faute d’une réelle promotion.

Cette parenthèse est intéressante pour comprendre de quoi retourne Carved Into Stone, fraîchement arrivé dans les bacs. Trois années ont été nécessaires au frontman, cette fois-ci épaulé par Tony Campos (ex-Static-X, Soulfly) à la basse et Alexei Rodriguez (3 Inches Of Blood, Walls Of Jericho) derrière les fûts, pour donner vie à un mélange de tout ce que Prong a représenté par le passé. Thrash, groove, hardcore, industriel et même dance, Victor n’a eu qu’un objectif en tête, créer l’album ultime de Prong. Trois ans d’un travail acharné, d’abord durant les tournées avec Danzig, puis aux côtés du producteur Steve Evetts (Sepultura, The Dillinger Escape Plan, Hatebreed) qui n’a pas été de tout repos.

« Il y a eu des moments où je voulais me tuer ainsi que tout le monde autour de moi. » explique Victor. « Si je devais le refaire, je dirais probablement, « Vas chier ! », pardonnez le langage. »

Et comme le résultat ne se juge que sur pièce, Eternal Heat ouvre les hostilités avec une rythmique implacable et millimétrée. Pas de doute, Tommy Victor sait s’entourer. D’emblée la production souffle l’auditeur, mettant en valeur riffs concis qui saignent à blanc, solos enlevés, batterie dévastatrice et chant impeccable.

Eternal Heat, c’est comme « quelque chose qui se provoque en toi, ensuite tu t’enflammes et tu as une vitesse qui t’envahit. C’est comme une source extérieure, comme cette passion qui est à l’extérieur de toi et dans laquelle tu frappes. Il y a des accalmies et des vides là-dedans, et ensuite ça s’améliore. Je pense que c’est la dualité dans tout ce qui arrive dans la vie. C’est simplement être conscient de ça. ».

Pas le temps de respirer, Keep On Living In Pain débarque avec son riff massif et technique soutenu par une batterie tout en puissance. Le frontman y chante la difficulté d’exercer sa musique et d’en vivre sans réelles opportunités de succès. Ou comment poser un questionnement sur la nécessité de vivre ou non une existence perpétuellement envahie par la douleur à travers un morceau d’une efficacité redoutable. Ammunition, titre co-écrit par Victor avec les membres du groupe de heavy/thrash belge Channel Zero et déjà interprété par ceux-ci sur leur album Feed’Em With A Brick sorti en 2011, revient ici dans sa version made in Prong. Cette interprétation sous amphétamines écrase littéralement l’auditeur sous une pluie de double pédale et de breaks ravageurs, Tommy Victor délivrant par ailleurs une performance vocale impitoyable. Véritable hit en puissance, le single Revenge… Best Served Cold a quant à lui de quoi ravir les fans, n’étant pas sans rappeler certains classiques du groupe avec le groove imparable de son intro et son refrain dance entêtant.

« [Revenge… Best Served Cold] parle de se retourner contre quelqu’un qui t’ as causé du tort, sans faire quelque chose de flagrant. C’est faire les choses de manière froide. Il y a comme un sentiment moite et frigide. » indique Victor.

Le bien nommé State Of Rebellion rouvre le feu en tabassant comme il se doit. Sans parler de structure à tiroirs, le morceau enchaîne plusieurs plans reflétant quelque part les différentes époques du groupe, alternant entre indus glacial, hardcore abrasif et thrash tonitruant. Put Myself To Sleep et son superbe riff punk ralentit quelque peu la cadence, même si les quelques accélérations de tempo ainsi qu’un solo d’excellente facture suffisent à conserver une réelle force de frappe.

« Put Myself To Sleep parle de comment nous chevauchons la ligne sur certaines choses. (…) Ça parle de torpeur. (…) C’est comme quand je sors avec des amis, ils avancent des arguments sur ce que tu as. Ça ne vaut plus la peine pour moi de prendre de l’ampleur. Je reste simplement au milieu, je ne sais pas si c’est une bonne chose, mais c’est comme ça que j’ai appris à faire face. » révèle le frontman.

List Of Grievances, probablement le titre le plus rapide et le plus explosif jamais créé par la formation, ne laisse aucun répit et démontre une fois de plus l’incroyable maîtrise technique de Tommy Victor. S’ensuit le titre éponyme s’introduisant avec un riff lourd comme le plomb, la basse pesante du couplet n’étant pas en reste. L’ambiance générale est étrange, laissant le sentiment d’être perdu dans le temps, le refrain aux lignes de chant mélodieuses et planantes confortant cette impression.

« [Carved Into Stone] est basé sur une certaine force extérieure arrivant dans ta vie qui te donne le pouvoir d’être décisif. Nous avons retranscrit ça en un rayon tombant en un logo Prong venant du futur, de retour dans le temps et gravé ou estampé dans la roche. »

Alors que Subtract relance la machine dans un tempo plus effréné, Path Of Least Resistance revient à un climat pesant, entre rythmique lente et mélodies percutantes. Un sommet étant atteint avec une envolée mélodique de toute beauté, portée par une batterie et une guitare surprenantes de légèreté, et appuyée par un Tommy Victor absolument bluffant. Du jamais entendu chez Prong.

« [Subtract] est presque une chanson sur la méditation. Je tâtais et me débarrassais de toutes ces vieilles pensées, ces choses à l’intérieur de moi qui me retenaient en arrière. C’était presque une sorte d’autodéfense, et d’une certaine manière je devais laisser aller cette passion. Il y a tellement eu de déceptions durant toutes ces années, et je devais frapper dans quelque chose à l’intérieur de moi et me dire, « Pourquoi je fais ça ? ». C’est de ça que parle cette chanson. » confie Victor.

« Path Of Least Resistance, c’est presque, aussi éculé cela puisse sonner, un peu un hymne zen. Comme j’ai pu l’apprendre au fil des années, tu fais du mieux que tu peux et tu laisses les ébréchures s’échouer là où elles doivent, et tu encaisses les coups durs avec les succès. »

Le final Reinvestigate pose ainsi la dernière pierre à l’édifice le temps d’un morceau de frappe chirurgicale, dans la plus pure tradition du combo. Riffs plombés, batterie martelant les tempes, chant hargneux et un ultime solo pour la route, tous les ingrédients sont réunis pour asséner une claque définitive à un auditeur déjà complètement sonné. À noter que la version iTunes de l’album contient en bonus une relecture assez intéressante du Feuer Frei de Rammstein, ici interprété en anglais et remanié à la sauce Prong.

Avec Carved Into Stone, Prong imprime des chansons qui restent scotchées dans la tête et n’en sortent plus. L’envie constante d’y revenir est bien là, et laisse espérer que ces nouveaux morceaux demeureront longtemps gravés dans les mémoires, à l’instar des classiques du groupe. Car Prong  mêle ici ce qu’il a su faire de mieux sur presque trois décennies, et le fait avec une incroyable classe tout en incorporant suffisamment de nouveautés et de variations pour conserver une certaine fraîcheur dans le ton. Par ailleurs, le combo n’a jamais sonné aussi moderne tout en restant considérablement rétro, la production ne dénaturant en aucun cas l’esprit de la formation.

« Je pense que [Carved Into Stone] est le plus proche de Beg To Differ. Nous nous sommes vraiment concentrés sur un album basé sur la guitare et la batterie et les choses étaient assez organiques cette fois-ci. Nous n’avons pas utilisé Pro-Tools ou ce genre de choses. Nous voulions un album qui soit dans la continuité de ce que nous avons fait en 1990 et garder cette façon de voir les choses. »

Reste à savoir si ce nouvel effort, qui semble réconcilier la plupart des fans avec le combo, va permettre à cette formation atypique de sortir enfin de l’ombre. Au public désormais d’en décider.

Prong – Revenge… Best Served Cold

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A propos de l'auteur

Image de : Esprit ouvert vers le monde, aussi bien apaisé que profondément rock'n'roll, Ghost erre dans l'immensité des paysages musicaux d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

2 commentaires

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  1. 1
    le Dimanche 13 mai 2012
    El Pulpo a écrit :

    Excellente chronique/interview d’un album qui s’annonce comme un des meilleurs de l’année.

    Une critique toutefois à l’attention de l’auteur (qui n’est pas le seul à faire l’erreur), quand on parle de « trash », c’est d’ordures qu’il s’agit, pas du genre musical, qui lui, est orthographié « thrash ».

    Mais merci de propager la bonne parole, parce qu’ils le méritent!

  2. 2
    Ghost
    le Lundi 14 mai 2012
    ghost a écrit :

    Merci beaucoup!

    En effet, pas de problème en ce qui concerne les « ordures », mais pour le genre musical, j’ai bien dû lire le terme une centaine de fois sans jamais faire attention à ce « h »! Alors je m’en excuse.

    Merci en tous cas de me l’avoir fait remarquer, c’est rectifié!

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