Prix Olivier Chappe 2009

par |
Pour la 3e fois, le Prix Olivier Chappe récompense un compositeur interprète francophone. Une façon de rendre hommage au disparu Olivier Chappe, journaliste musical atteint d'une forme rare de cancer.

Une façon aussi d’apporter son aide aux malades d’aujourd’hui, en soutenant la recherche financièrement au travers d’une programmation musicale tenue par les lauréats .

dsc_8917u-2 MeLL, lauréate 2009, transmet son prix à Syrano : nous sommes le 15 octobre, aux trois baudets, Pigalle, temps froid. Alain Pilot de RFI au micro, des objectifs grands angles à tous les coins, de la chaleur et un fou dans le public, car il en faut un. Tout va bien. Sourires ambiants.

Soigneusement orchestrée et gonflée d’une bonne ambiance, la soirée balance entre concerts de Syrano, remise du prix, remerciements, intervention d’un médecin pour présenter les tenants et les aboutissants de la recherche, concert de MeLL et mots de Michèle Jaudel, fondatrice de l’association et mère du regretté.

Syrano balance des syllabes hip-hop sur du violon et de l’accordéon. Son slam tendre se déverse en notes légères de bal dansant et de bonne humeur métaphorique critique. Une date offerte, un concert pour la recherche à l’ Institut Curie, Syrano remporte donc tout ceci, mais il rencontre surtout un moyen de plus d’impliquer ses chansons dans une caisse de résonance engageante. Ça ressemble à un artiste guidé par un coeur tout généreux dans ses décisions, et pour les plus réticents qui verraient encore ici une jolie occasion de se fendre la poire sur l’ironie des ‘ C’est pour son image ‘, voilà une réponse pleine de franchise : rencontre avec le lauréat en bas des planches.

Ta musique est un engagement permanent ?

Syrano : Je ne conçois pas la musique autrement que comme un engagement. Je donne de l’argent à Médecin Sans Frontières et d’autres associations, je parraine des gamines en Arménie, j’essaie de faire des concerts caritatifs, dans les hôpitaux, avec les mômes, en taule… Ce sont des idées que je défends dans ma vie. Il ne faut pas que la chanson d’engagement soit hypocrite, simplement pour dire ‘je suis un artiste de gauche’ et il y a plein d’artistes qui me débectent pour ce comportement. Je ne suis pas de gauche, je suis loin d’être de droite, c’est un engagement apolitique avec simplement des valeurs auxquelles je m’attache.

Malgré cette implication au plus proche du terrain, tu arrives à conserver une certaine forme de poésie dans ton écriture ?

Parfois j’ai envie de le faire plus brutalement, mais quand ça sort, j’ai toujours envie qu’il y ait une envolée, une métaphore qui permette un double sens, et qui donne aux gens la possibilité d’entendre quelque chose qui ne leur est pas imposé. Le thème guide la chose, mais souvent, c’est une sorte de fable imagée au travers de laquelle je parle de choses sans vraiment les nommer, donc il y a un peu d’onirisme, de quelque chose qui flotte malgré tout.

Le cancer, quelque chose qui t’a touché personnellement déjà ?

dsc_8923u_copieTout le monde a été touché pas personnellement nécessairement, mais dans sa famille ou ses amis, par le cancer. Il y a une enfant qui, juste sortie de sa bulle, a entendu ma chanson ‘Dans ma bulle’. Ce genre de messages me fait dire que je ne fais pas ça pour rien, que ça l’a soutenue à un moment au moins un peu. C’est génial de voir que des gens peuvent se rattacher à certaines choses que j’écris ou que je joue, comme moi je peux le faire avec des artistes. J’aime être confronté à l’échange et c’est dans ces moments-là qu’il y a des images-chocs et un partage sidérant. J’ai des images d’un concert fait devant des petits cancéreux…

Tu n’as pas peur qu’on te reproche de parler de ce que tu n’as pas vécu ?

Ce qui est intéressant, c’est de se dire qu’on peut être un vecteur d’une émotion sans l’avoir vraiment vécue ou ressentie. Après il faut prendre tout ça très modestement et se dire que de toute façon en effet, on est qu’un vecteur. On est que le baromètre d’un état, d’une époque, une éponge, c’est ça un artiste. En même temps cette place le rend insignifiant par rapport à d’autres choses aussi.

Que penses-tu de jouer aux trois baudets ce soir ? Comment ressens-tu la présence des médias ?

Je suis content d’être aux trois baudets, c’est une salle géniale. Les médias je m’en fiche totalement, même si c’est sûr, ils nous permettent de s’exprimer sur ce que l’on fait. Ce que je veux dire, c’est que c’est très rare qu’on nous laisse vraiment exprimer des idées, c’est souvent plutôt l’exercice de répéter la bio qui nous est demandé. Mais c’est parce que tu ne le fais pas que je te le dis. Sinon la critique négative ne me touche pas, je fais ce que je fais depuis 12 ans et c’est comme ça.

Ressens-tu ce que tu fais comme un privilège ? Cela demande du travail aussi ?

dsc_8922__copieC’est du boulot bien sûr, mais un mec qui se lève à 5h du mat’ pour aller à l’usine, ça, c’est du travail. Il y a un moment où il faut arrêter de se masturber la cervelle et de dire ‘ oui la musique, l’art ‘ (ton hautain), il y a des limites à cette espèce de prétention. ‘ Artiste ‘ c’est un mot très prétentieux, ‘ artisan ‘ est plus juste. Ça me rend heureux pour l’instant, ça m’anime, ça me fait vibrer. Après si ça s’arrête, je ferais autre chose.

Sans regret de quitter cette vie spéciale ?

Être sur scène ce n’est pas la vraie vie non plus, il ne faut pas se perdre là-dedans. J’ai ma vie à moi, besoin de m’émanciper aussi dans autre chose. Si un jour je fais un gamin, je quitterai sans regret cet univers. Je peux faire de la peinture, écrire, mais je ne veux pas rester sur la route tout le temps et ne jamais le voir, comme certains potes. Et puis j’ai plein d’autres idées, mais je laisse tout ça venir.

À quoi penses-tu pour l’instant ? Qui est Syrano à part Syrano, quelqu’un aux projets qui foisonnent ?

Je vais sortir un livre prochainement. J’ai toujours dessiné aussi, j’illustre mes disques, je fais des vidéos, de l’animation par plaisir, je me tape des trips à chercher des vieilles vidéos, les peindre, les animer, les faire évoluer. Une pochette permet de plonger les gens dans un univers. Le bouquin est un prolongement de ce que je fais en chanson, mais permet ce qui n’est pas possible ici. Des nouvelles de trente pages, un autre format, c’est intéressant de s’exprimer par d’autres moyens. Il y a aussi un spectacle pour enfants dont le disque va sortir dans les mois qui viennent. Il aborde, en vidéo et en musique, la passivité qu’on peut avoir devant la télévision. Les programmes y deviennent des chansons et moi je suis dans la télé.

dsc_8915__copie MeLL succède à  Syrano sur scène, de son énergie débilitante et de son humour décalé sans borne. Les mots ne sont ni mâchés ni avalés, mais crachés sans pudeur avec force revigorante et bien marrante. Maltraitant quelques mots éraillés sur quelques notes certes pas virtuoses, mais bien solides, elle s’amuse autant qu’elle amuse.
Nous la rencontrons-elle aussi, l’ancienne lauréate, parce qu’elle en a encore des choses à faire, dont son tout dernier rejeton bientôt nouveau-né : Western Spaghetti, le 4e album…L’occasion de discuter avec une chanteuse affamée, suintante et fatiguée, pourtant toute pleine de bonne humeur. Franc-parlé, pince-sans-rire redoutable et caractère bien trempé.

Tu as fait du punk auparavant ?

MeLL : J’écoute cette musique-là, enfin pas vraiment mais j’aime bien l’énergie qu’elle dégage. Après j’écoute que du garage, des trucs où il y a beaucoup de guitares, et je m’amuse bien avec, de plus en plus. J’utilise une guitare acoustique, mais je la branche sur un ampli à lampes, je passe le son par des pédales, je le trifouille un peu et ça donne presque un son d’électrique, mais avec un truc assez gras.

Tu es extrêmement libre sur scène, on dirait qu’il n’y a plus de normes ?

Je crois que c’est le rôle de l’artiste d’être libre. C’est un grand débat philosophique, mais il faut faire croire qu’on est aussi libres dans la vie que sur scène alors qu’on a les mêmes obligations, les mêmes emmerdes que tout le monde. Le public s’ennuierait sinon. Il y a quand même un spectacle à peu près monté, mais je me laisse aussi beaucoup de moments d’impros. Je ne sais jamais ce que je vais faire en rappel ! Je me permets aussi de jouer des morceaux que je ne connais pas complètement quitte à un peu me casser la gueule…Il y a même des moments où je pense à autre chose, ma liste de courses du lendemain…Mais en général quand tu fais ça, tu te plantes dans les paroles du couplet d’après, donc il faut vite revenir et pas partir trop loin. Ou parfois je me dis ‘putain qu’est-ce que je chante mal’, et je me dis ‘ben vas-y applique-toi’ et ça marche pas plus mais… Là c’est délicat parce que je joue deux fois dans une même salle et je n’aime pas m’installer.

Les trois baudets, c’est quand même un lieu important pour la découverte des talents français ?

293-concert-mell-zoomTu trouves ? Je ne pense pas qu’il y a de passage obligé. Il n’y a pas vraiment de salles que je préfère non plus. Bon j’ai joué à l’ Olympia, c’est juste pour le placer, je ne comprends pas comment, mais c’est super intime alors qu’il y a des milliers de personnes. Alors, tu parles avec 3 personnes et quand elles applaudissent tu te rappelles qu’en fait, elles ne sont pas 3. Mais j’aime bien les salles assez rock comme la Boule Noire, la Maroquinerie, avec des scènes basses.

La scène, que signifie ce lieu pour toi ? Syrano dit qu’il ne faut pas s’y perdre ?

C’est un lieu où tout est possible, il se passe des choses qui ne se passent pas dans la vie. Et en même temps, plus tu fais de la scène, plus ton personnage se dessine. Je ne pense pas que MeLL sur scène soit vraiment moi, ce n’est qu’une parcelle. Même musicalement, je fais plein d’autres choses à côté. J’ai d’autres projets un peu underground ( intonation rigolote ), j’étais guitariste pour des gens, je fais des trucs expérimentaux autour de textes, j’ai écrit un bouquin sur lequel j’ai travaillé avec un comédien. Avec deux nanas de Metz, on fait du texte un peu cru, et moi derrière je fais du bruit, de la batterie…Je fais de la contrebasse, j’ai fait une pièce de théâtre avec… J’écris aussi, j’aime bien ça, d’autres textes sortiront.

Justement, le prix Olivier Chappe récompense un artiste en partie pour ses textes ? Et t’y étais-tu présentée par volonté de défendre la cause de l’association ?

Le prix Olivier Chappe, c’est un jury qui juge de la musique, des paroles, mais il y a un processus d’engagement à la base parce que l’association te touche : tu fais une lettre de motivation. Honnêtement c’est un membre de l’association qui m’a appelée pour me demander de me présenter. Il pensait que ma musique aurait plu à Olivier Chappe de son vivant. Sinon je ne connaissais pas le prix, je suis quand même en province, dans un endroit perdu tout ça…

Ton bilan 2009 avec le Prix ?

2009, l’année de la teuf ! ( Rires ) Ah pour le prix ?! J’ai fait un concert avec  Mano Solo au théâtre Dejazet : un concert assez complet, assez drôle, j’avais carte blanche ! C’était beaucoup de rencontres avec l’association, une sensibilisation, mais je n’ai pas pu faire de concert à l’ Institut Marie Curie car il y avait des travaux, un petit problème… C’est donc le concert de ce soir qui rend hommage aux malades et dont les bénéfices reviendront au programme de recherche.

Le fou parti, la chaleur accrue et les sourires fixés sur les faces, la soirée se termine sur une note joviale. Le Prix passe de coeur généreux-claquant-fou-sur-scène en coeur généreux-engagé-toujours-ouvert-aux-autres . Les deux artistes que nous avons rencontrés, abrutis d’idées et de projets sonores et verbaux, rappellent deux mots : créativité et partage.

À prendre comme un binôme idéal que la musique devrait toujours comprendre à elle seule.

Crédit Photo de la soirée : Sébastien Grivolat

Partager !

En savoir +

Association Olivier Chappe : http://www.olivierchappe.com/
Institut Curie : http://www.curie.fr/

Syrano : http://www.syrano.net
MeLL : http://www.myspace.com/mellturbo

A lire sur Discordance : [Syrano - Le goût du sans->1122]

A propos de l'auteur

Image de : Les mots ! Pigiste en culture pour plusieurs organes de presse écrite et web, cuvée 1986 (Bordeaux), vit à Paris. Retient de sa prépa lettres, une philosophie très nietzschéenne : l'art est mensonge et c'est tant mieux. Aime les mots. Aime toutes les formes d'art et surtout la musique (pop, rock, électro, blues, folk, classique), la littérature et la photo (contemporaines et déstructurées), le cinéma (japonais, films d'auteur). Ecrit un peu de tout, interviews, critiques, chroniques, portraits, dossiers, live reports, et poèmes, nouvelles, romans (inconnus à ce jour) : tout ce qui dit le monde au travers de prismes, sans jamais avoir la prétention de le traduire précisément. Jamais satisfaite, toujours amoureuse. Blog culture : http://spoomette.over-blog.com

1 commentaire

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires
  1. 1
    Dimitri L
    le Mercredi 21 octobre 2009
    Dimitri a écrit :

    Est ce réellement une surprise ? Bien entendu que non. Seulement deux albums (2006 et 2009), mais deux coups de maître. Syrano pousse, il commence à se faire une place, on tient là un grand artiste !

    Regardez rien que son palmarès en 4 ans, vous comprendrez vite…

    - Découverte du Printemps de Bourges 2004
    - 1er Prix de Le Mans cite Chanson 2005
    - 1er Prix Explo’son 2005
    - 1er Prix Propul’son 2005
    - 1er Prix Decibel 101 2005
    - Grande scène des Francofolies de La Rochelle 2005
    - Découverte de Alors Chante 2006
    - 1er Prix du Grand Zebrock 2006
    - Et le fameux Prix Olivier Chappe 2009

Réagissez à cet article