Préservatif : les jeunes doivent-ils se protéger du Pape ?

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Benoît XVI n’est-il pas la personne la plus mal placée pour prodiguer des conseils concernant la sexualité ? C’est en tout cas ce que l'on peut entendre ici et là et avouons-le : c'est également ce que pense la plupart d'entre vous . Il s'agit cependant d'une tendance générale à laquelle personne ne trouve rien à redire : Finkielkraut sur Internet, Nelly Kaprièlian sur la littérature, Benjamin Lancar et l'iRiposte (non Benjamin, un point Godwin n'est pas un "mauvais point")… Tout le monde semble vouloir donner son avis sur des sujets qu’il ferait pourtant mieux d’éviter. A mon tour.

Image de condom-cross Bien que certains entrevoient la possibilité d’une génération libérée du spectre sidaïque, le préservatif est aujourd’hui plus que jamais une nécessité, ne serait-ce que pour éviter à monsieur d’offrir à sa tendre moitié en guise de cadeau de rupture une MST attrapée auprès de Kasia, jeune prostituée polonaise certes charmante mais aussi d’occasion, malgré ses dix-sept ans. Protégez-vous, donc. Voilà pour le classique laïus démagogique [1].

Étendons-nous à présent sur le corps du problème. Aujourd’hui sort en France le dernier best-seller papal, dont le titre Lumière du monde est directement tiré de la Bible. Gonflé, Benoît, de citer Jésus alors qu’il est le représentant d’une religion on ne peut plus éloignée de ses préceptes (si ça vous intéresse, je vous conseille de vous renseigner sur l’apôtre Paul, aussi connu sous le nom de Saul de Tarse). Comme à leur habitude, le public et la plupart des journalistes se sont jetés avec avidité sur l’un de ces amusants mais aberrants anachronismes qui finiront par avoir raison de cette institution totalitaire qu’est la religion chrétienne : la sexualité. En effet, entre deux prises de position fermes et éclairantes [2], Joseph Alois Ratzinger nous fait part de son intime conviction en ce qui concerne l’usage du préservatif : « Se concentrer uniquement sur le préservatif, c’est banaliser la sexualité et cette banalisation est justement la raison dangereuse pour laquelle tant de gens ne voient plus dans la sexualité l’expression de leur amour, mais seulement une sorte de drogue, qu’ils s’administrent eux-mêmes. C’est pourquoi la lutte contre la banalisation de la sexualité fait aussi partie du grand effort pour que la sexualité soit perçue de manière positive et puisse exercer son effet positif sur l’être humain dans sa totalité. Il peut y avoir des cas individuels justifiés, par exemple quand une prostituée utilise un préservatif, et cela peut être le premier pas vers une moralisation, un premier acte de responsabilité pour développer à nouveau la conscience du fait que tout n’est pas permis et que l’on ne peut pas faire tout ce que l’on veut. Cependant ce n’est pas la véritable manière de vaincre l’infection du virus HIV. Une humanisation de la sexualité est vraiment nécessaire. »

Le Pape semble donc avoir mis de l’eau dans son vin depuis l’année dernière. Souvenez-vous, c’était en mars, alors que Sa Sainteté se rendait au Cameroun : « Si on n’y met pas l’âme, si les Africains n’aident pas, on ne peut pas résoudre ce fléau [le sida] par la distribution de préservatifs : au contraire, ils augmentent le problème ». Évidemment deux jours plus tard le Bureau de presse du Saint-Siège distribuait des versions corrigées de l’interview, cette phrase étant par l’opération du Saint Esprit devenue : « S’il n’y a pas l’âme, si les Africains ne s’aident pas, on ne peut résoudre ce fléau en distribuant des préservatifs : au contraire, cela risque d’augmenter le problème ». Habile pirouette, il est vrai, mais loin d’être suffisante pour faire oublier la véritable position du Saint Père sur la question [3]. Alors pourquoi ce revirement ? Serait-ce pour s’attirer les faveurs de la Première dame de France ? En effet, Carla Bruni s’est hier déclarée touchée et reconnaissante suite aux déclarations du Pape. Elle crut même bon d’ajouter à l’intention des plus jeunes qu’il est « très grave d’attraper le VIH de nos jours ». Tu as raison Carla, hier c’était tellement plus drôle.

Le père Lombardi, courageux directeur du Bureau de presse déjà évoqué, a quant à lui vu dans les propos tenus par Benoît XVI une « vision ample et profonde de la sexualité humaine et de sa problématique actuelle ». Ample et profonde. Autant de mauvaise foi en si peu de mots a de quoi laisser pantois. Pourtant dans cette affaire le plus beau n’est pas tant la déclaration papale que le brassage d’air qu’elle a entraîné. Ainsi dès le 25 novembre Luke Gormally déclarait que « les rapports sexuels avec une femme qui se prostitue devient une perversion par la seule utilisation du préservatif » [4]. A contrario, donc, il serait largement plus responsable et chrétien de coucher avec une prostituée sans utiliser de préservatif. Rappelons que M. le Professeur Gormally, qui considère par ailleurs que l’utilisation du préservatif dans un couple marié lorsque l’un des deux époux est séropositif est un grave pêché, est membre de l’Académie Pontificale pour la Vie et ancien directeur du Linacre Centre (centre catholique anglais de bioéthique). Si le Pape a des réflexions amples et profondes, ce n’est apparemment pas le cas de tout le monde.

Finalement, de ce court passage (qui ne figure d’ailleurs qu’en chapitre 10 de l’ouvrage) nous préférons ne retenir que la notion d’humanisation de la sexualité. A une époque où beaucoup plongent à corps perdus (pas pour tous) dans le stupre et la fornication afin de tenter de combler un vide intérieur, il est bon d’en appeler à une prise de conscience générale. Ecoute-moi, jeune étudiant à mi-temps (généralement l’après-midi) qui ne pense qu’à sortir et à t’amuser : le sexe ne te mènera nulle part. Crois-tu vraiment que tu te fais du bien en couchant ainsi avec Veronica, jeune Colombienne aux courbes certes vertigineuses mais on ne peut plus dangereuses ? Crois-tu que tu profites de la vie lorsqu’à l’étage de la maison d’un inconnu tu recouvres ton âme ainsi que celle de ta partenaire du voile honteux de la débauche ? Non, mon ami. Tu crois croquer la vie alors que tu ne fais que dévorer à pleines dents tes chances de pousser un jour les portes du Paradis.

Incapable de se libérer de ses fantômes, la religion chrétienne apparaît de plus en plus comme rongée de l’intérieur par une poignée d’individus incapables d’ouvrir les yeux sur leur époque. Si certaines valeurs méritent d’être ardemment défendues, il nous semble indispensable que certains principes soient revus et corrigés – et si possible par des gens qui savent de quoi ils parlent. Après tout, Jésus non plus ne rechignait pas à croquer la pomme avec Marie-Madeleine de temps à autres.


[1] Laïus qui venant de moi doit d’ailleurs en faire rire plus d’une. Ou pas.

[2] « En ce qui concerne la burqa, je ne vois pas de raison pour une interdiction généralisée. On dit que certaines femmes ne la portent pas volontairement mais que c’est en réalité une sorte de violence qui leur est imposée. Il est clair que l’on ne peut pas être d’accord avec cela. En revanche, si elles décident volontairement de la porter, je ne vois pas pourquoi on devrait les en empêcher. » Je traduis : je ne veux surtout pas me mouiller dans cette histoire, j’en ai suffisamment fait en 2009 en déclarant que Mahomet n’avait apporté que des « choses mauvaises et inhumaines » et que le Coran est « une chose tombée du Ciel, qui ne peut être ni adaptée ni appliquée ». Foutez-moi la paix.

[3] L’incompétence de certains n’y aide d’ailleurs pas plus puisque sur le site officiel du Vatican se trouve toujours la version originale des propos tenus ce jour-là par le Pape : http://www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/speeches/2009/march/documents/hf_ben-xvi_spe_20090317_africa-interview_fr.html.

[4] “However, intercourse with a female prostitute is made into a sexual perversion by the use of a condom”  L’intégralité du commentaire de Luke Gormally ici : http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1345785.

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En savoir +

Benedetto XVI, Luce del mondo. Il Papa, la Chiesa e i segni dei tempi. Una conversazione con Peter Seewald, Libreria Editrice Vaticana, Cité du Vatican, 2010, 284 pages, 19,50 euros.

D’autres courts extraits de l’ouvrage : http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1345667?fr=y.

Illustration tirée du site : http://www.peripheries.org.

A propos de l'auteur

Image de : Né en Allemagne à la fin des années 80, alors que l'ordre mondial était en plein bouleversement (et sa naissance n'y est sans doute pas pour rien), Loïc a eu très tôt le goût de faire tomber les murs. Aujourd’hui, c’est au sein de Discordance qu’il poursuit sa mission. Trop souvent adepte du « c’était mieux avant », passionné de cinéma, de littérature et de musique (tout un programme), c’est tout naturellement qu’il a choisi de prendre la tête de la rubrique Société : quelle meilleure tribune pour faire trembler les murs ? Vous pouvez à présent suivre ses élucubrations à la fois sur Twitter (http://twitter.com/JLMaverick) et sur son blog : http://johnleemaverick.wordpress.com.

3 commentaires

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  1. 1
    Pascal
    le Vendredi 3 décembre 2010
    MyRuiner a écrit :

    « cette institution totalitaire qu’est la religion chrétienne »

    Dommage pour cette généralisation un peu grossière. On a tendance à ne plus retenir que cela de l’article. Le reste est très bien tourné sinon…

  2. 2
    Loïc
    le Vendredi 3 décembre 2010
    Loïc a écrit :

    Si j’en crois Wikipedia, « les caractéristiques habituellement retenues pour caractériser le totalitarisme sont :

    1. une idéologie imposée à tous ;
    2. un parti unique contrôlant l’appareil d’État, l’administration, la justice et l’armée ;
    3. un appareil policier recourant à la délation systématique et à la terreur ;
    4. une direction centrale de l’économie ;
    5. un monopole des moyens de communication de masse ;
    6. un réseau de prisons et de camps de concentration, de travail forcé ou d’extermination pour isoler, épuiser ou tuer en masse les dissidents, les ennemis désignés du régime, ou les minorités jugées indésirables. »

    En ce qui concerne l’idéologie imposée à tous : l’Église de Paul (je refuse de considérer l’Église actuelle comme héritière des enseignements de Jésus) tente bel et bien – en vain, évidemment – d’imposer sa vision anachronique du monde à tous ses fidèles en entretenant des idées qui n’ont plus lieu d’être à notre époque – en plus d’être nocives.
    Pour le reste il y a (non, pas MasterCard…) le Vatican. Qu’est-ce que le Vatican ? Un chef spirituel élu par ses pairs, un État de la Cité du Vatican (qui devrait à mon avis être supprimé dans un souci d’égalité entre les religions), des Gardes suisses, une gendarmerie d’État… et à peine plus de 300 habitants. Une poignée d’individus qui prétendent dicter à des milliards de personnes à travers le monde ce qu’ils doivent penser et la façon dont ils doivent vivre leur vie.

    Rarement une religion aura été aussi intolérante. A titre d’exemple, l’Inquisition fut abolie en 1834 et l’Église de Paul n’a reconnu ses erreurs (qu’à moitié, d’ailleurs) dans l’affaire Galilée qu’en 1992, après… 13 ans d’enquête. D’ailleurs le pauvre Galilée ne sera jamais officiellement réhabilité. Et je ne parle pas du dialogue inter-religieux qui est loin d’avoir été une idée ancrée dès le départ dans les esprits chrétiens.

    Croisades, guerres de religion, conversions forcées, légitimation de l’esclavage, Inquisition… Si le totalitarisme se définit par une main-mise totale d’une institution sur la vie politique, sociale et religieuse, aucune autre religion que la religion chrétienne n’en a donné un meilleur exemple au cours de son histoire.

    Sauf qu’il est beaucoup plus admis aujourd’hui de dire que l’Islamisme (j’y reviens plus bas) est totalitaire, évidemment. Soit. A mon sens les deux religions le sont tout autant. Je m’explique : l’Islam est né au VIIème siècle, fondé par Mahomet. Plus de 600 ans après la naissance de Jésus-Christ. Gardons ce chiffre en tête et comparons les religions à des individus. Alors que la religion chrétienne entrait dans sa crise d’adolescence, qui s’est terminée avec les dernières croisades au XIIIème siècle, l’Islam était encore un enfant. Ajoutons 6 siècles (voire 7, Mahomet étant mort en 632 et une religion mettant un peu de temps à se mettre en place) : nous sommes aujourd’hui confrontés à la crise d’adolescence de l’Islam, qui se traduit par l’islamisme (dans son acception désormais courante en tout cas, je ne veux pas rentrer dans la controverse). L’Islam n’est pas plus à craindre que la religion chrétienne, c’est tout simplement un adolescent qui dispose de davantage de moyens pour piquer ses colères et exprimer son envie de reconnaissance et d’indépendance. Hier pour partir en croisade il fallait un cheval et plusieurs mois. Aujourd’hui il suffit de « prendre » un avion.

    Les religions ont une tendance au totalitarisme par nature. La tentation de régir tous les aspects de la vie d’un homme est grande lorsqu’on a le pouvoir de contrôler ses croyances, ses pensées et donc ses actes. L’Église de Paul a dû mettre de l’eau dans son vin mais ça ne signifie pas qu’elle a changé d’idéologie.

    Ce n’est que mon avis.

  3. 3
    le Samedi 4 décembre 2010
    Eymeric a écrit :

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