Poutine et l’Eglise Orthodoxe repensent la justice, les Pussy Riot prennent 2 ans

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Pussy Riot. Un nom qui revient avec insistance depuis quelques jours. C'est surtout un groupe punk/rock russe qui vient de passer sous les projecteurs du monde entier. Composés de trois membres de la gente féminine, les Pussy Riot viennent d'écoper, chacune, de 2 ans de camp vendredi dernier par le tribunal de Moscou. Raison officielle : "hooliganisme et incitation à la haine religieuse". Raison officieuse : avoir chanté une prière anti-Poutine dans la cathédrale du Christ Saint-Sauveur à Moscou.

Après avoir lancé l’assaut sur la Chine et les droits de l’homme, nos voisins russes se taillent, eux aussi, une belle part du gâteau. Mais les médias en parlent moins, on préfère la Chine. Plus indirectement, c’est également un joli signal à tous ceux qui rêvent d’une autorité forte comme gage de sécurité. Un prétexte surtout pour interpeller qui bon lui semble pour n’importe quelle raison, dérive d’une société de la peur qui croit que son salut viendra par un état autoritaire et sécuritaire.

Là où un État cherche à vanter ses caractères démocratiques et, par conséquent, ses libertés d’opinion et d’expression (au sens large ses libertés fondamentales), il s’avère pourtant que des défaillances profondes traversent les générations, avec un certain Poutine en tête.

Le groupe des Pussy Riot

Intéressons-nous à présent des Pussy Riot. Groupe russe formé en 2011 plutôt orienté punk burlesque engagé, les Pussy Riot sont composés de trois membres : Nadejda Tolokonnikova (22 ans), Maria Alekina (24 ans) et Ekaterina Samoutsevitch (30 ans), trois femmes. Ces trois nanas, on ignorait leur pauvre existence en France avant cette affaire. À vrai dire, leur musique nous importe peu : du reggae au métal, du punk au hip hop, le constat reste le même. Avec une attitude quelque peu provocante, les Pussy Riot viennent de mettre leur main dans l’immense panier de crabes russes. Avec l’étendard de la liberté d’expression à bout de bras, elles ont réussi leur coup : enrayer la machine politique du système russe qui voit une partie de la population désapprouver la répression, mettre en exergue les ficelles politico-religieuses entre le Kremlin et l’Église Orthodoxe, tout en provoquant un immense écho médiatique aux quatre coins du globe. Pourtant, c’est bien le goulag qui les attend.

Habituées aux concerts-sauvages, dans le sens où elles investissaient les places publiques, les parvis de monuments ou encore les stations de métro, elles ont voulu dénoncer à travers leurs chansons la collusion entre l’Église et l’État, les dérives de la société russe, tout en soutenant la cause féminine. Durant le procès, une des chanteuses a précisé : « L’Église doit aimer tous ses enfants, mais elle ne semble aimer que ceux qui aiment Poutine« , voilà pourquoi telle chanson a été jouée dans la cathédrale. Une revendication parmi tant d’autres qui a surtout été un gros prétexte pour les inculper. Il dévoile en réalité une Église Orthodoxe au chevet du gouvernement Poutine.

Extraits de la prière punk dans la cathédrale Saint-Sauveur de Moscou (21 février 2012) :


Quand la prière punk agace Poutine…

Les faits remontent au 21 Février 2012, cathédrale du Christ Saint-Sauveur à Moscou. Cela faisait quelques jours que les trois filles des Pussy Riot accompagnées de sympathisantes investissaient différents lieux importants de la capitale pour y chanter leurs morceaux engagés, comme sur la Place Rouge. Et en cette fin de mois de février, c’est dans la cathédrale du Christ Saint-Sauveur que les Pussy Riot sont passées à l’action. Au programme, une petite prière anti-Poutine au cœur de l’enceinte religieuse. Moins de 3 minutes, montre en main. Du punk, tout simplement. Un état d’esprit vivace dur à déraciner. Entres autres, elles ont interpellé la Vierge Marie en lui demandant « Marie, mère de Dieu, chasse Poutine ! ».

Le procès et la peine : la fausse indulgence des juges

Et ça, ça n’a pas plu à Poutine forcément, encore moins à l’Église Orthodoxe. Verdict ? Poursuites des trois filles pour « hooliganisme » (passible de 3 ans de camp de travail en Russie). Rien à voir avec la définition qu’on se fait en France du hooliganisme : cela correspond à « la violation flagrante de l’ordre public qui se traduit par un manque de respect évident pour la société » (définition par Slate.com). Et par « camp de travail », il faut comprendre « travaux forcés ». Un bon vieil héritage du système pénitentiaire (si on peut l’appeler ainsi) de l’ex-Union Soviétique.

Le procureur, lui, avait requis des peines de 3 ans de camp pour chacune des membres groupes. Pourtant, il a vanté son indulgence lorsqu’il a précisé qu’elles risquaient, à la base, 7 ans de camp ! Pourquoi une telle indulgence me direz-vous ? Car le procureur a tenu compte de leur casier judiciaire vierge et que deux des trois membres avaient des enfants en bas âge.

Le procès, d’après les témoins, ressemblait à une immense farce : d’un côté, le degré de foi et de croyance a été palpé par la procureure chez les « victimes/témoins », les questions de défense des accusés… systématiquement refusées. Notamment celles concernant l’absence de ces fameux témoins… le jour de l’évènement !

En tous cas, les trois femmes ont finalement été condamnées à deux ans de camp de travail. La juge Marina Syrova les a considéré coupable pour « hooliganisme » et « incitation à la haine religieuse ». Après avoir fait planer la menace de 7 ans, il s’est avéré que les Pussy Riot ne pouvait en écoper que de trois… Une fausse indulgence des juges pour surtout essayer de limiter la casse auprès de l’opinion publique russe.

Durant la lecture du jugement qui a duré plus de trois heures, la juge a notamment mis l’accent sur « le viol de l’ordre public » et de « l’offense aux sentiments des croyants » car les Pussy Riot avaient joué, guitares aux bras et encagoulés, leur fameuse prière punk dans la cathédrale.

Les mots les plus employés par la justice ont été « sacrilège », « haine à la religion » ou « souffrances morales », paroles rapportées des dépôts de plaintes des employés de la cathédrale. Ca rappelle curieusement le temps des sorcières et des buchers. Un temps où l’Église s’occupait, seule, de la justice. Mais les Russes ne sont pas dupes : selon une enquête réalisée entre le 10 et le 13 août 2012 (par le Centre Levada), un russe sur trois croit à un procès honnête tandis que plus de 50% considèrent que c’est l’Église et la communauté orthodoxes qui sont à l’origine du procès. Cependant, 95% estiment qu’elles méritent une sanction, mais la majorité considère qu’une sanction morale suffisait.

… Arrêt sur image : un camp de travail, c’est quoi ?

En Russie, il ne faut pas se voiler la face : les camps de travail sont les dignes héritiers du goulag soviét’. Le site de Libération précise, avant le procès, que « si les punkettes sont condamnées à la réclusion, elles rejoindront les 47 200 habitantes des 46 camps féminins, éparpillés partout en Russie ». Ce qui sera donc le cas.

Par la suite, il existe plusieurs types de camps : le moins contraignant est le camp de résidence (vie, travail, déplacement sans surveillance, mais dans une zone restreinte), camp à régime ordinaire, camp à régime sévère, camp à régime spécial (nombre de visites, coup de téléphone, dureté des punitions variables selon les camps). Les Pussy Riot ne peuvent rejoindre que les camps de résidence ou ordinaire.

Toujours sur le site de Libération.fr, une ancienne prisonnière explique la vie dans ces camps : Été comme hiver, les prisonniers travaillent dedans et dehors, par - 30 °C comme par 40 °C. «Les femmes, raconte Maria, portent l’uniforme, vert ou gris. La jupe est obligatoire en toute saison, le couvre-chef aussi. Les vêtements chauds sont interdits, hormis le caban ouaté délivré par l’administration. Les journées se suivent et se ressemblent : on se lève à 5 h 15, gymnastique, ménage, petit-déjeuner, inspection, travail, inspection, déjeuner, travail, inspection, ménage…».

Nul doute concernant les trois jeunes femmes : elles seront éparpillées sur divers sites, où elles n’auront plus aucun contact durant 2 ans.

Des réactions en pagaille

Cette déflagration médiatique a été visible partout : en Russie, dans le monde, et bien entendu en France. Sur le site belge Le Vif, on peut apprendre qu’un sondage réalisé par le centre indépendant Levada affirmait que « 50% des habitants interrogés portaient un regard négatif sur ce procès, contre 36% qui approuvaient la comparution des accusées devant les juges. L’opinion russe, comme nous venons de le voir, est en train de basculer.

Dans le monde, les acteurs internationaux de la musique ont immédiatement dénoncé les dérives religieuses qui s’émissent dans la culture (Madonna, Paul Mc Cartney, Sting, Red Hot Chili Peppers, etc), même si c’est toujours très simple de soutenir ce genre de causes (showbiz, sortie médiatique…). D’ailleurs, le vice-premier ministre russe Rogazin a évoqué avec finesse l’affaire des Pussy Riot et le soutien clairement affiché par Madonna lors de son dernier passage à Saint-Pétersbourg : « c’est une pute moralisatrice (…) les vieilles putes aiment bien donner la morale ! » a-t-il déclaré. 

En tous cas, voyant la contestation d’une partie de sa population en soutien aux Pussy Riot, Poutine a tout fait pour conférer davantage de caractères religieux que politiques à l’affaire. Si le hooliganisme était le premier délit retenu, le gouvernement russe a surtout insisté sur « l’incitation à la haine religieuse », déléguant ainsi une bonne partie de leurs responsabilités à l’Église.

Pourtant, les choses n’ont guère mis de temps à s’envenimer : dans le tribunal, plusieurs personnes ont scandé : « c’est une honte, une injustice ! ». Personnalité politique dans l’opposition, l’écrivain Boris Akounine a qualifié cet évènement « comme tout simplement de l’idiotie ». Du côté du politologue indépendant Dmitri Orechkine, « cette condamnation est monstrueuse. Comme à l’époque communiste, on interdit tout activité dirigée contre les idéaux sacrés de l’État. C’est un signal adressé aux opposants, pour qu’ils se calment et arrêtent de critiquer« .

Et ce n’est que le début : le blogueur anticorruption Alexeï Navalny, un des chefs de file de l’opposition à Poutine, a évoqué un « anéantissement de la justice » et « un procès digne de l’Inquisition ».

Demande d’annulation de peine d’Amnesty International

Partout, des voix politiques et militantes se sont élevées pour faire annuler la décision du tribunal que ce soit sur le sol russe, mais aussi international. Dénonçant ainsi « un coup rude pour la liberté d’expression en Russie » (John Dalhuisen, directeur du programme Europe et Asie Centrale d’Amnesty International), ce dernier a ainsi demandé « l’annulation de la décision du tribunal et libérer les membres de Pussy Riot », considérant « les trois militantes comme des prisonnières d’opinion, détenues uniquement pour avoir exprimé leurs idées de manière pacifique ».

« La performance de Maria Alekhina, Ekaterina Samoutsevitch et Nadejda Tolokonnikova avait pour objectif de choquer, et elle a choqué de nombreuses personnes. Mais, en les condamnant à deux ans d’emprisonnement, la Russie a placé les limites de la liberté d’expression au mauvais endroit » a-t-il ajouté. Une perpétuelle remise en question pour un gouvernement qui s’entête : il continue à poursuivre coûte que coûte deux sympathisantes qui n’ont pas été retrouvées depuis les évènements du 21 février dernier…

Fierté et principes jusqu’au bout, les Pussy Riot ont d’ailleurs refusé les conditions de la grâce présidentielle qui les obligerait à présenter leurs excuses. « C’est à lui (NDLR : Vladimir Poutine) de nous demander de le gracier ! » a déclaré Nadedja Tolokonnikova. Craignant que les opposants à Poutine mettent le feu aux poudres « le calme » a été demandé par le chef de la diplomatie russe qui craint « l’hystérie », précisant également que les avocats du groupe vont faire appel.

Dieu est grand, Dieu voit tout

Particulièrement attendues, faisant quasiment office de cerise sur le gâteau, ce sont les réactions du monde religieux. Pour commencer, la parole est donnée à Frère Nathanaël : selon lui, « les Juifs veulent détruire la symphonie de l’Église et de l’État (…) la symphonie du spirituel et du temporel », poussant même le vice jusqu’à dire que « cette affaire des Pussy Riot est montée de toutes pièces par la CIA juive, le NED (National Endowment for Democracy) » ! La théorie du complot américain pour déstabiliser le pouvoir politique russe était prévisible, on n’arrive même pas à sourire.

Au cœur de ce cirque médiatique, France Catholique (par l’intermédiaire de Dominique Daguet) s’est (aussi) empressée de réagir en prenant les médias français à contre-pied :  « nouvelle stupéfiante : Libération accuse la Russie d’« envoyer au Goulag pour une chanson » trois chanteuses du groupe Pussy Riot et le Monde s’alarme d’une « condamnation “digne de l’Inquisition” » parce que – attention, ne jamais décrier une musique qui plaît aux jeunes ! – ces femmes ont interprété une chanson de leur crû dans la cathédrale de Moscou ».

Avec « des centaines de fidèles choqués par leur impudence et leurs gesticulations impudiques et leur soi-disant « prière à Marie » réclamant le départ de Poutine… », France Catholique aborde l’essence même de la liberté pour conclure : « ils en veulent à la liberté d’expression. Comme si toute liberté n’avait pas des limites naturelles et impératives ! ». Amen.

Pendant ce temps, au Quai d’Orsay, on a fini par sortir de son silence : le verdict a été trouvé comme « particulièrement disproportionné », mais il ne le condamne pas. On ne fait que constater, de loin…

On ne rentrera pas dans le débat de savoir si les Pussy Riot sont allées trop loin, là n’est pas la question. Dans un pays comme la Russie, il faut avoir une sacrée dose de courage pour tenter de dépasser les limites. Ces jeunes femmes ont déjà sévi dans l’art contestataire, notamment contemporain, pour faire entendre leur voix. Et c’est souvent dans ces moments-là qu’un pays en a le plus besoin…

Par Le Nouvel Ob’s : ce qu’ont dit les Pussy Riot à leur procès (traduit en français / 42 min) :

Sources pour la réalisation de ce dossier :

- Avant procès : http://www.levif.be/info/actualite/international/russie-2-ans-de-camp-pour-les-pussy-riot/article-4000163841361.htm
- Procès : http://www.liberation.fr/monde/2012/08/02/les-pussy-riot-en-prison-pour-une-chanson_837335
- Condamnation : http://www.liberation.fr/monde/2012/08/17/journee-mondiale-de-mobilisation-pour-les-pussy-riot_840232
- Appel : http://www.francetvinfo.fr/papier-push-des-pussy-riot_130443.html
- Récit des camps : http://www.liberation.fr/monde/2012/08/16/dans-l-archipel-des-camps-de-prisonniers-russes_840168
- Au gouvernement : http://www.mediapart.fr/journal/international/180812/pussy-riot-la-reaction-de-la-france-est-trop-timoree
- Enquête population : http://www.levada.ru/17-08-2012/tret-rossiyan-verit-v-chestnyi-sud-nad-pussy-riot
- Ce qu’en pense Frère Nathanael : http://jean-marielebraud.hautetfort.com/archive/2012/08/22/les-pussy-riot-par-frere-nathanael.html
- Refus de la grâce présidentielle : http://www.humanite.fr/monde/russie-les-pussy-riot-continuent-le-combat-502549

Pour en savoir plus… il est intéressant de jeter un oeil à d’autres avis :
- Un journaliste russe proche de Poutine : http://www.courrierinternational.com/article/2012/08/16/l-affaire-pussy-riot-beaucoup-de-bruit-pour-rien
- France Catholique accuse Le Monde et Libération de « mensonge érigé en vertu et de désinformation » suite à l’affaire Pussy Riot : http://www.france-catholique.fr/Le-Monde-Liberation-et-les-Pussy.html

LES SOUTIENS AUX PUSSY RIOT

Site de soutien aux Pussy Riot := http://freepussyriot.org/fr/about-fr
Pétition internationale : = http://www.change.org/freepussyriot

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A propos de l'auteur

Image de : Etre thésard et mélomane, c'est possible. Enfin du moins pour l'instant ! Véritable électron libre dans le Sud de la France navigant entre Montpellier, Nîmes, Avignon et Marseille, je conserve cette passion à partager mes coups de cœur, mes trouvailles... et aussi mes coups de gueule. Pour ceux qui auraient envie d'en savoir un peu plus, vous pouvez toujours jeter un œil à mon site perso, Le Musicodrome (www.lemusicodrome.com).

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