Piratage sur Internet, un discours inintelligible

par Marc Alpozzo|
Au commencement du roman de Franz Kafka, Le procès, Joseph K. voit un beau matin débarquer dans son appartement des fonctionnaires de police qui, sans rien lui dire, l'emmènent au poste et l'inculpent pour un délit dont on ne sait rien, pas même l'intéressé. Et de fait, parce qu'il est parfaitement insupportable d'être condamné pour rien, ce non-sens intolérable poussera K. à consentir à sa culpabilité et à rechercher sa faute.

warholkafka2Aussi, de façon moins romanesque, mais tout aussi kafkaïenne, un jeune enseignant, ces dernières semaines, a vu, au petit matin, plusieurs fonctionnaires de police investirent son appartement, le fouiller de fond en comble, et l’emmener, après avoir, préalablement confisqués plusieurs centaines de cd copiés, et avoir retrouvés quelques milliers de chansons téléchargées sur Internet, stockées dans son disque dur.

Plusieurs centaines de milliers d’internautes téléchargent en France chaque jour, musiques, films, jeux, livres… Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi une telle descente policière à son propre domicile alors que le délit constitué apparaît si insignifiant, semble-t-il, aux yeux du grand public ? Sommes-nous donc tous si irresponsables ?

Il est bien évident que, jusqu’ici, l’enseignant n’a pas suivi la même démarche que le personnage du Procès, et a préféré, sûrement à juste titre, dénoncer un système pervers de l’exemplarité, et de l’arrestation, et de la peine à venir, en ce qui le concernait. Mais cette idée pointe un problème important. Certes, on dit qu’une loi, votée il y a peu, interdit le téléchargement de fichiers MP3 sur Internet, et le partage de ces derniers avec des tiers. Au même titre, le photocopillage non autorisé, nous disent certains éditeurs, est un délit.

A l’heure actuelle, cette loi a-t-elle un sens ? On entend des voix s’élever ça et là pour dire qu’elle n’est pas discutable puisque c’est la loi. Par exemple, Sophie de Menthon qui, dans Les grandes gueules du 17 décembre 2004 sur RMC, rétorque à Alain Soral révulsé par ce dernier fait divers, qu’il y a une loi, donc celle-ci doit être appliquée… L’argument en lui-même est-il suffisant ? Un tel positivisme n’est-il pas finalement intolérable ? Intolérable, cette loi le semble, voire pire, elle parait, en définitive, illégitime.

Pourquoi ? Qu’est-ce qui se cache derrière cette idée qu’appliquer la loi en matière de téléchargement « illégal » est juste car, entre autre, cela sauve l’industrie du disque d’une faillite « annoncée » ? Qui plus est, accepter les mises en examen des pirates de l’Internet, au nom de la loi qui est dite « juste » parce qu’elle est la loi, tel que le soutient Sophie de Menthon, n’est-ce pas, en revanche nier une autre loi, la loi « équitable » ? (au sens d’Aristote :  » Ainsi l’équitable est juste aussi, et il vaut mieux que le juste dans certaines circonstances. (…) La nature de l’équité, c’est précisément de redresser la loi là où elle se trompe, à cause de la formule générale qu’elle doit prendre « , Ethique à Nicomaque, « De la justice », Chapitre X, §6.)

En effet, si l’on consent à cette mesure intolérable, on devrait illico presto, nous dit avec beaucoup de justesse Alain Soral, vouloir voir enfermée toute personne enregistrant un film passant à la télévision, sur son magnétoscope, un auditeur enregistrant une chanson qui passe à la radio, voire, on devrait vouloir voir enfermée toute personne qui emprunte à un ami, un livre acheté en librairie.

On pourra probablement lire dans cette idée, un amalgame illégitime. Mais derrière cette idée, se cache un problème qui va bien au-delà du piratage tout azimut sur Internet. Si l’on reprend la problématique que pose Franz Kafka dans son roman Le procès, qu’y voit-on ? Un homme que l’on accuse d’un crime dont il ne connaît rien, donc jeté dans l’absurde d’un procès dont il ne comprend pas les tenants ni les aboutissants, progressivement consentir à sa culpabilité et tâcher de remonter à la faute, pour échapper précisément à l’absurde. C’est ce que font certains aujourd’hui autour du problème du P2P. On culpabilise hâtivement l’internaute, pour donner du sens à une initiative judiciaire et financière, sans précisément remonter aux vrais « coupables ».

Car, en effet, sur quoi se fondent presque essentiellement les publicités des fournisseurs d’accès, lorsqu’ils vous proposent du haut débit à 1, 2 ou 3 Mo ? Et pourquoi donc, que ce soit ados, ou personnes adultes de tout âge, et, on l’a vu avec l’arrestation de cet enseignant, de tout horizon social, tous ces gens téléchargent-ils musiques, films, jeux-vidéos ? Sommes-nous finalement TOUS des « voyous » masqués, biens sous tout rapport, en dehors de chez soi, cyber-voleurs (quasi-incivils) derrière notre écran ? Peut-être qu’à cette question la réponse, si évidente, n’arrange pas les majors de disque et autre industrie de la culture.

D’abord, on entend ça et là, des internautes de tout horizon, invoquer l’argument des prix : ces prix si prohibitifs, que ce soit en matière de CD, DVD, ou encore de jeux-vidéos : par exemple, un CD en France coûtant environ une vingtaine d’euros à sa sortie, n’en coûte qu’une petite dizaine aux États-Unis. Cette question du prix élevé de la musique n’est bien sûr pas une question vaine, et déjà, pas mal de musiciens et d’artistes déplorent le retard pris par les majors, dans ce domaine.

Autre problème très significatif : la qualité même des artistes, et de la production musicale aujourd’hui. Il n’est pas rare d’entendre un internaute dire, avec beaucoup de franchise, que le P2P est un moyen efficace et sans erreur de tester ce qui sort dans les bacs. Qu’un MP3 qui l’aurait séduit se transformera quasi-obligatoirement en achat quelques temps plus tard. Bien souvent, le fait remarquer Alain Soral aux Grandes gueules, des artistes sortent un bon morceau, et les maisons de disque s’ingénient à lui faire faire du remplissage autour : 25 euros environ le CD pour un seul, ou deux morceaux, inutile d’en dire plus. Le succès, comme la récompense financière, cela se mérite ! Ce que, probablement, beaucoup trop de majors ont aujourd’hui bien oublié, trop occupés à monter des coups « marketings » autour de stars kleenex, corvéables et jetables à merci.

Mais ce qui constitue la clé même du problème, c’est que cette loi inique, parfaitement illégitime aux yeux du plus grand nombre, et inéquitable, correspond, pour beaucoup d’internautes, à un discours inintelligible. D’abord, parce que le P2P s’insère dans un système d’échanges fraternels entre internautes et consommateurs ; une nouvelle règle initiée par l’espace de démocratie qu’offre l’Internet ; plus encore, cette loi, pour beaucoup de personnes, est vécue comme une injustice flagrante infligée aux « petits », aux « sans grades », aux regards des grands groupes, majors et fournisseurs d’accès qui semblent s’enrichir sur leur « dos », jouant à la fois au pyromane et au pompier.

Ce n’est bien sûr pas au consommateur, « pirate » à ses heures, de payer l’addition d’un système consumériste de plus en plus drastique, mais c’est aux maisons de disque de s’adapter à la demande. Voilà certainement le message que beaucoup d’internautes envoient d’un peu partout.

Parce qu’enfin, le P2P, en dehors des problèmes juridiques qui alimentent la presse, semble révéler aujourd’hui un vrai problème : celui d’une fin définitive d’un règne unilatéral : celui de quelques puissants capables d’infliger à une grande masse de consommateurs, des sous-produits industriels, parfaitement indigestes. Il est clair qu’avec le développement des nouvelles technologies, et principalement de l’Internet, on fait aujourd’hui face à une vraie libération de la parole, à l’esprit de censure, opéré, bien souvent à juste titre, par le peuple lui-même, internaute devenu un poids pesant dans la balance commerciale, grâce, entre autre, au P2P, et dont l’une des conséquences, conséquence les plus démocratiques (au sens de démos en grec, pouvoir entre les mains du peuple), est la suivante :
Avec le P2P, l’ensemble des internautes paraissent lancer un message : Proposer tout azimut des tubes (bien souvent éculés parce que n’étant que des reprises des années 70-80) ne suffit plus. Le disque en l’état est un objet de consommation dépassé. Les majors ainsi que les artistes vont devoir se creuser la cervelle pour proposer un produit novateur qui forcera de nouveau le respect, et séduira le consommateur qui retrouvera, enfin, une vraie envie d’acheter, donc de supporter cette initiative commerciale et artistique proposée, comme ce fut le cas autrefois, lorsque commencèrent à se produire les Trenet, Montant, Aznavour, Brel, Léo Ferré, Barbara et compagnie…

Quand au problème que l’on greffe autour du P2P, comme par exemple l’avenir des artistes et de la musique compromis par un piratage de plus en plus conséquent, ce n’est qu’un problème de façade destiné à être l’arbre qui cache la forêt : derrière cette idée, s’abrite des producteurs et des maisons de disque qui voient leurs manœuvres financières et juteuses, remises en question par le pouvoir que détient à présent un simple internaute. C’est la puissance financière, contre le pouvoir du P2P. C’est donc David contre Goliath. Et qui des deux gagnera ? L’avenir nous le dira…

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1 commentaire

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  1. 1
    le Mercredi 23 février 2005
    Le Contradicteur a écrit :

    La révolte que provoque chez les amateurs de musique l’attaque des majors contre les téléchargements « pirates » est légitime, et l’article de Marc Alpozzo montre bien la profondeur et la complexité du problème posé. Je voudrais cependant réagir sur un point.

    Le manque de qualité des musiques distribuées par le réseau officiel est indéniable, et le prix de ces CDs « light quality » est certainement une raison poussant à faire appel au P2P. Mais si soudainement tous les CDs vendus sur le marché étaient bourrés de talent, cela amènerait-il pour autant le mélomane à acheter la musique, alors que celle-ci est également disponible gratuitement sur le net ?

    Il y aura bien sûr un nombre non négligeable de personnes qui transformeront quasi-obligatoirement une écoute positive de mp3 en achat, certains même le feront dans le but conscient de soutenir l’artiste auteur des morceaux appréciés. Mais la grande majorité s’en tiendra probablement à la version gratuite… Si Trenet, Montant, Aznavour, Brel, Léo Ferré, Barbara et compagnie ont si bien vendu leurs disques en leur temps, étais-ce à cause d’une volonté délibérée du consommateur de soutenir financièrement leur oeuvre, ou plus vraisemblablement parceque c’étaient les seuls supports permettant de se procurer leur musique tant appréciée ?

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