Besson et Wong Kar-Waï dans un bar de Hopper

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Deux artistes bien différents en apparence : Wong Kar-Waï, le célèbre cinéaste de la Nouvelle Vague de Hong-Kong et Philippe Besson, écrivain français qui a imposé son intelligence sensible il y a quelques années grâce à En l'absence des hommes . Et ils se sont pourtant rencontrés dans le bar d'un tableau de Hopper, Les Noctambules, autour de deux de leurs oeuvres. My Blueberry Nights pour le hongkongais, L'arrière-Saison pour le français.

Personnages et figures

besson-logo_imageLa référence à Hopper s’impose pour Besson avec le goût de l’Amérique profonde et sa nuit où les couches sociales se confondent et donnent lieux à des croisements de destinées improbables : Un homme accidentel en est le parfait exemple. La référence se fait explicite dans L’arrière-Saison, puisque le roman prend pour source la toile Les noctambules de Hopper, dont le romancier fait la description avant d’en animer les personnages sous son imagination.

Chez Wong Kar Waï, la référence à Hopper est plus implicite, mais si l’on compare ses personnages à ceux des peintures du maître américain, on peut y voir une grande proximité. Notamment dans sa façon de les figer pour en tirer toute la substance mélancolique. Dans cette manière également de les représenter de façon absente aux autres personnages, perdus dans une autre temporalité que le présent. Le décadrage, mais aussi l’utilisation massive des faux-raccords entre les personnages est pour beaucoup dans cet effet chez Wong Kar-Waï . Hopper joue énormément sur le regard et l’expression : si l’on prend pour exemple Summer Evening, on voit que le couple est réuni physiquement, mais les regards se fuient, l’expression est tout sauf heureuse. Dans Hotel Room, le regard de la jeune femme semble fuir le livre qu’elle est en train de lire, comme si ses yeux le traversaient.
Hopper était de même beaucoup influencé par la photographie, c’est ce que l’on retrouve dans la façon dont il compose ses « plans ». Dans Les Noctambules, la solitude des personnages est rendue par un décentrage et la création d’une image dans l’image. Le bar peut être vu comme une deuxième image en ce qu’il constitue par l’intérmédiaire de la vitrine un deuxième cadre, décentré dans le tableau.
On pourrait reprendre la vision des êtres des Amants du Spoutnik de Murakami, où chacun est vu comme un satellite autonome et solitaire qui gravite autour d’autres satellites.

Philippe Besson est qualifié souvent d’auteur-psychologue. Ce n’est pas le cas de Wong Kar-Waï, dont les personnages ne sont que des figures, des allégories de la mélancolie et de la nostalgie qu’ils portent en eux. Cela leur confère un caractère esthétique que le cinéaste s’approprie. Philippe Besson, à l’inverse, part du caractère esthétique, extérieur, des manifestations physiques de la mélancolie ou de la tristesse pour aboutir au sens même, à la substance des états de ses personnages. Sa démarche alors pour L’arrière-Saison s’explique très bien: le roman part d’une description physique des personnages du tableau de Hopper pour en atteindre la substance cachée. Le roman fonctionne d’ailleurs entièrement sur ce principe: quelques mots prononcés, quelques gestes saisis qui donnent lieu à une exploration intime de la part de l’écrivain.

Le bar

my_blueberry_nights-logo_image02Revenons plus précisément sur le tableau de Hopper, Les Noctambules . Les personnages, nous venons de le voir, sont situés dans un bar que nous observons de l’extérieur : le tableau représente sa devanture et sa vitrine. C’est ainsi que commence la mise en abîme de Philippe Besson dans son roman : l’auteur peut être vu comme le spectateur du tableau et le narrateur comme le spectateur du bar qui est le deuxième cadre du tableau. Les personnages qui apparaissent physiquement dans L’arrière-Saison ne sont autres que ceux à l’intérieur du bar, sans oublier Ben le barman qui se pose lui aussi comme spectateur du couple Louise/Stephen. Nous pouvons ainsi dire que le roman se construit comme un jeu de vitrines qui s’emboîtent les unes dans les autres, avec à chaque fois un personnage observateur.
L’auteur anime ce monde et le narrateur, en son rôle d’observateur omniscient, relève les gestes, les paroles des personnages et les relie à leur passé et leurs pensées.

Si nous prenons My Blueberry Nights de Wong Kar-Waï, nous retrouvons également un jeu avec les vitrines du bar où se déroule une bonne partie du film. Les personnages sont souvent filmés au travers d’une vitrine, de l’oeil d’une caméra de surveillance : on voit finalement une multitude d’images dans l’image où Wong Kar-Waï, à son habitude, se plaint à nous perdre dans la beauté des reflets et des néons colorés. Dans la multiplication des images qui s’enchassent, on peut voir de la même manière que dans Les Noctambules, une représentation du vide qui entoure les êtres comme un néant rempli par l’esthétique. Baudelairien, Wong Kar-Waï se plaît à décrire la beauté comme une vanité où l’on se perd. 2046 ne s’ouvre t-il pas sur cette sculpture abstraite, dont nous ne percevons pas le sens et qui nous happe de sa beauté ?

my_blueberry_nights-logo_image03Autant dans L’arrière-Saison que dans My Blueberry Nights, le bar va être le lieu du figé (mais quoi de plus figé qu’une image ?). C’est un lieu où les chemins de vie se croisent, les solitudes se rencontrent, un lieu coupé du monde par ses épaisses vitres. Entre départs et arrivées, un lieu où le temps s’est arrêté. Louise et Stephen se sont séparés et se retrouvent cinq ans plus tard dans le bar de Cape Cod de L’Arrière-Saison . Le narrateur décrit alors les habitudes qu’ils reprennent malgré les années d’absence à travers la description de gestes simples. Louise commande un éternel Martini blanc et lorsque Stephen commande un repas, elle picore dans son assiette, à son ancienne habitude. Ben, le barman, mémoire du lieu, observe avec ravissement ces reprises de coutumes ; les personnages ontvieilli en cinq ans mais le temps semble s’être arrêté. Dans My Blueberry Nights, c’est la tarte à la myrtille ( blueberry ) que mange Elizabeth ( Norah Jones ) qui servira à faire le lien entre son départ pour la route et son retour des mois plus tard après un exil amoureux – habitude qu’elle prendra et reprendra dans le même bar avec Jeremy ( Jude Law ).

Abandonnés chacun de leur côté par leurs amants, Stephen et Louise se recomposent dans le café de Cape Cod et ravivent peu à peu leur histoire. In the Mood for love mettra en scène la même situation avec le couple Mr Chow/Mme Chan ( Tony Leung / Maggie Cheung ), delaissés par leurs époux. Il vont alors jouer le mari et la femme qui leur manquent dans un restaurant désert, l’un commandant ce que le conjoint de l’autre mange à son habitude.

Ceux qui entrent dans un bar sont souvent vu comme des personnes avec une certaine charge mélancolique : ne va-t-on pas souvent boire pour oublier son passé ou ses douleurs ? C’est peut-être pour cela que Wong Kar-Waï met autant en scène ce lieu dans ses films successifs, en amoureux des personnages mélancoliques cherchant à oublier leur passé (à la manière du personnage principal dans son Ashes of Time, souhaitant boire une potion qui lui fera oublier ses souvenirs).

Le bar est vu comme une pièce centrale dans L’arrière-Saison . Il représente le temps présent : le passé n’intervient que par le désir du narrateur de raconter l’histoire en commentant ce qui se déroule sous ses yeux, dans le bar. Cette histoire ne suit pas une progression linéaire mais, à la manière du cinéma de Wong Kar-Waï, un temps subjectif où les souvenirs surviennent tels des flashs, des évocations, des pièces éparses qui sont assemblées par la mémoire.

Il est également un carrefour de vie que l’on fige et là où se noue et se dénoue le noeud du récit. Wong Kar -Waï a cette façon également, dans My Blueberry Nights, de déplacer le coeur de la narration dans le bar de Jeremy, qui reçoit les lettres d’Elizabeth racontant son exil américain. Les histoires d’amours des personnes rencontrées par Elizabeth se nouent et se dénouent encore et toujours dans les bars, lieux de confidences encouragées par l’alcool et de rencontres.

Pour terminer…

hopper-logo_image03 Wong Kar Waï a trouvé en l’Amérique un écho à ses jeux de néons et lumières, ses solitudes qui se tiennent autour d’un verre, ses bandes sonores où les crooners américain ont toute leur place.
Philippe Besson a trouvé quant à lui un écho à ce soleil de fin d’été qui traverse tout ses romans, se retirant sur le corps des amants alanguis pour la rupture ou la continuité d’une histoire. Ces « jours fragiles » qui ont l’allure d’étés indiens, lorsqu’à la façon d’ Un Homme accidentel , les amours sont prises dans les rouages du temps, vécues clandestinement quelques jours intenses dans les chambres d’hôtel, avant que le soleil ne se couche.
Les deux nous ont livré en terre américaine leurs oeuvres les plus atypiques, celles nourries par un pays fantasmé de néons colorés, de solitudes à la Hopper, de soleils californiens…

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En savoir +

- Livre: L’arrière Saison, de Philippe Besson, éd. 10/18

- DVD : My Blueberry Nights, de Wong Kar-Waï, Studio Canal

A lire sur Discordance :

Chronique de http://www.discordance.fr/My-blueberry-nights.html?decoupe_recherche=blueberry » href= »http://www.discordance.fr/My-blueberry-nights.html?decoupe_recherche=blueberry »> My Blueberry Nights

A propos de l'auteur

Image de : Originaire de Franche-Comté, Eymeric est étudiant dans les métiers du livre à Aix en Provence et prépare les concours des bibliothèques. Il aime le cinéma, pour lequel il préférera toujours l'esthétique au scénario et la littérature quand elle touche à l'intime et au quotidien. Côté musique ses goûts se portent vers la psyché-folk mais aussi vers le trip-hop, version des origines et vers le rock des vingt dernières années, du moment que les guitares sont saturées et qu'elles multiplient les effets. Il s'intéresse également aux médias, à la culture populaire et, avec du recul, à la politique. Blog: http://legendes-urbaines.over-blog.fr/

2 commentaires

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  1. 1
    le Jeudi 11 juin 2009
    julien vachon a écrit :

    Belle analyse et c’est assez sympathique de comparer deux auteurs venant de deux continents.

  2. 2
    le Vendredi 19 juin 2009
    Mercy a écrit :

    merci pour cette perspective éclairante et enrichissante!

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