Petit Tailleur – Louis Garrel

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Le "Petit Tailleur" de Louis Garrel a été décrit comme un OVNI. Plutôt qu'un OVNI, il s'agit d'une renaissance. La renaissance d'un cinéma souvent imité mais rarement égalé, un cinéma qui mettait en scène davantage que des personnages. La Nouvelle vague aurait-elle à nouveau trouvé un chemin jusqu'à nos salles ?

Arthur et Léa. Arthur et Marie-Julie.

La plupart des gens, lorsqu’ils décrivent Petit Tailleur, en parlent comme d’une histoire d’amour. C’est pourtant tout le contraire. Il n’y a pas d’amour ici. Il y a même de tout, sauf de l’amour. Il y a de l’espoir (un peu), du désespoir (beaucoup), des rues désertes et des regards qui se perdent. Qui se perdent dans le vide, dans le trop-plein d’attentes ou dans le gouffre des déceptions. Des regards qui se perdent dans la nuit, tout simplement, la nuit qui dans ce moyen-métrage semble avoir pris possession de Paris.

Et dans cette ville à la fois trop grande et trop étroite où l’on peut d’une minute à l’autre se sentir perdu puis oppressé, des regards puis des chemins se croisent. Arthur (Arthur Igual) est tailleur. Il apprend son métier jour après jour auprès du vieil Albert (Le Grand Albert) qui en profite pour lui conter les récits épiques d’une époque qu’il n’a jamais connue. Un soir, après une représentation de La Petite Catherine de Heilbronn, d’Heinrich von Kleist, il fait la connaissance d’une jeune comédienne, Marie-Julie (Léa Seydoux).

Bien évidemment c’est là le point de départ d’une relation singulière, une relation qui fait croire à Arthur, Comte von Strahl des temps modernes, qu’il a enfin trouvé cette fille d’empereur dont il a si longtemps rêvé sans jamais parvenir à la trouver. Seulement dès leur première nuit elle lui avoue tout : « Faut que je te prévienne : des garçons j’en ai fait souffrir des milliers ». Et à la voir ainsi, magnifique femme-enfant dont on devine instantanément les fêlures et les côtés obscurs, nous les comprenons, ces milliers à être tombés avant nous. Car le spectateur le connaît bien, ce chemin. Nous aussi, nous avons trébuché sur ce triste sourire pour finalement en tomber amoureux. Nous aussi, nous nous sommes retrouvés un beau matin seuls et incapables de nous relever. Mais Arthur n’en est pas là. Pas encore. Pour le moment, Arthur contemple. Il rêve, notre apprenti von Strahl. Il regarde un ange et accepte d’emblée l’Enfer que lui promettent ces cheveux blonds et ces yeux clairs. Car Marie-Julie n’est pas de celles que l’on possède, elle n’est pas de ces animaux dociles que l’on met en cage. Comme elle le dit si bien, ce n’est pas Arthur qui l’intéresse : « J’aime que tu me désires mais je te méprise aussi de ça ». Cette envie d’avoir un public, ce besoin viscéral de se sentir observée, aimée, Marie-Julie ne s’en cache pas. Comme souvent Arthur ne prêtera aucune attention aux mises en garde de la jeune femme, persuadé qu’il pourra, si ce n’est l’aider, au moins la soulager.

Car ces fêlures que nous évoquions, Marie-Julie les laisse parfois prendre le dessus. Incapable de lutter, seule dans sa loge, à l’abri des regards mais aussi coupée du seul rempart entre elle et cette fille qui l’observe de l’autre côté du miroir, elle ne peut toujours taire les peurs qui la submergent. Comme le dit la voix off qui intervient maladroitement par moments : « elle a toujours peur d’elle-même ». Peur de cette jeune femme belle et manipulatrice qu’elle sent prendre le pas sur la vraie Marie-Julie, peur de ne plus être vue, de ne plus être regardée et de soudainement passer inaperçue. Peur de blesser, peut-être. De se blesser. « Je crois que je deviens folle », dit-elle dans ces moments. « Sens mon cœur. Prends ma main ». Fais-moi mal, prouve-moi que j’existe encore et que je ne suis pas cette autre qui m’effraie. Que je ne suis pas qu’elle. Prends ma main, serre-la fort et montre-moi que je vis encore.

Léa Seydoux

Et Arthur ne comprend pas. Lorsque dans un souffle elle lâche « Faut que tu me sauves », il ne réalise pas qu’elle demande à se nourrir de son amour. Il y croit. Et comment pourrait-il faire autrement, notre petit tailleur qui ne se déplace qu’en courant, à la poursuite d’un temps qui lui échappe envers et contre tout ? Après tout, et s’il avait le contrôle, cette fois ? Et s’il pouvait la sauver ? Et si c’était elle qui allait le sauver ? Et si… Aux amis il raconte qu’il sait, qu’il est bien conscient qu’il n’y arrivera jamais et qu’aider Marie-Julie n’est rien d’autre qu’une utopie mais au plus profond de lui il continue d’espérer. Car c’est ce qui nous tue, nous, les hommes. Nous sommes incapables de reconnaître une tragédie lorsque nous en vivons une. Qui a dit que c’était reposant, la tragédie ? Pour qu’il n’y ait plus de ce « sale espoir » qu’Antigone méprisait, encore faut-il savoir dans quoi nous sommes plongés. Face aux Marie-Julie de la vraie vie, nous sommes tous des Arthur. Pire : nous voulons l’être. Nous avons une inavouable envie d’oublier ce qui nous entoure pour tenter de capturer quelques secondes, de voler des instants à ce Temps qui tôt ou tard viendra nous reprendre ce qu’il nous a cruellement donné. Marie-Julie, « une jeune femme à la tristesse indéfinie » ? Ne te méprends pas, petit Arthur, elle n’est pas triste : elle est seulement perdue. Tiraillée entre ses envies et celles de son Döppelganger, elle s’observe glisser un peu plus chaque jour. Aimée des uns et fascinant les autres, elle n’en aime qu’un. Mais l’aime-t-elle vraiment ? Peut-elle seulement aimer ? C’est sur cette interrogation et sur cette interrogation seule que se termine le premier moyen-métrage de Louis Garrel. Finalement, elle est peut-être la seule qui vaille d’être posée et Garrel l’a bien compris lorsqu’il fait réciter à Marie-Julie ces lignes de Yeats :

Si je fais mes cils charbonneux
Et mes yeux de plus de lumière
Et mes lèvres plus écarlates,
Demandant à tous les miroirs
Si tout est comme je le veux,
Nulle vanité! Je recherche
Le visage qui fut le mien
Avant qu’il n’y ait le monde.

Et qu’importe si je regarde
Un homme tout comme si
C’était mon amour quand pourtant
Mon sang est demeuré froid
Et mon cœur ne bat pas plus vite?
Pourquoi me dire cruelle,
Pourquoi se croire trahi?
Je le veux aimant ce qui fut
Avant qu’il n’y ait le monde.

Pourra-t-on jamais serrer dans nos bras autre chose qu’une étrangère, Marie-Julie ? Pourra-t-on jamais t’aimer, toi, et pas ce brasier qui nous attire et nous consume ?

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A propos de l'auteur

Image de : Né en Allemagne à la fin des années 80, alors que l'ordre mondial était en plein bouleversement (et sa naissance n'y est sans doute pas pour rien), Loïc a eu très tôt le goût de faire tomber les murs. Aujourd’hui, c’est au sein de Discordance qu’il poursuit sa mission. Trop souvent adepte du « c’était mieux avant », passionné de cinéma, de littérature et de musique (tout un programme), c’est tout naturellement qu’il a choisi de prendre la tête de la rubrique Société : quelle meilleure tribune pour faire trembler les murs ? Vous pouvez à présent suivre ses élucubrations à la fois sur Twitter (http://twitter.com/JLMaverick) et sur son blog : http://johnleemaverick.wordpress.com.

5 commentaires

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  1. 1
    le Vendredi 15 octobre 2010
    Sam a écrit :

    Excellente chronique! Et belle, à l’image du film (à noter l’autre qualité de ce Petit Tailleur: la présence des Smiths dans la BO)

  2. 2
    le Vendredi 15 octobre 2010
    Sam a écrit :

    Et Léa Seydoux a vraiment un air d’Anna Karina! Nouvelle Vague jusqu’au bout!

  3. 3
    le Dimanche 17 octobre 2010
    philo a écrit :

    Quel bel article ! Surtout, continuez à écrire, Loïc.
    Moi aussi, j’ai adoré ce film.

  4. 4
    Frank
    le Lundi 18 octobre 2010
    Loïc a écrit :

    @ Sam : Merci :) Effectivement, j’étais relativement sceptique quant au choix de Léa Seydoux mais je dois bien avouer qu’elle était « faite » pour ce rôle. Le Noir & Blanc lui va à merveille. Finalement elle est peut-être née avec quarante ans de retard…

    @ Philo : Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention d’arrêter. D’ailleurs le thème de mon prochain article ne sera pas très éloigné de celui-ci, je vous conseille de surveiller de près la rubrique Livres dans les jours à venir :)

  5. 5
    Marine
    le Lundi 1 novembre 2010
    Marine a écrit :

    Certes, ce film met en scène davantage que des personnages… Et pourtant. Pourtant, le point d’orgue du « Petit Tailleur », reste à mon goût les scènes dans l’atelier. Là, se nouent et se dénouent des envies, des vies, des histoires… A côté, une belle Léa Seydoux emmerdante et enfermée dans un rôle si germano-pratin.

    Mais c’est bien fait. C’est germano-pratin. Et de temps en temps, cela fait du bien…!

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