Patti Smith ou le Pilier sauvage du rock

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Passage mémorable à Strasbourg de Patti Smith, définitivement Outside Society : dégaine, humour, et musique, à l’état brut.

Premier acte avec sa croisière-lecture sur l’Ill : devant quelques dizaines de fans curieux du concept, elle arrive sur le bateau-mouche entièrement vitré, manteau et béret noirs, égarée.

« Hello…everybody… Je ne sais pas ce que je suis censée faire ici, je n’ai rien préparé… Je n’ai jamais fait ça, et ne pense plus le refaire de ma vie, c’est si irréel…». Elle est là, debout, avec ses sourcils épais et ses cheveux épars, sourit à Lenny Kaye, son fidèle guitariste, et demandent finalement si quelqu’un a l’un de ses livres en anglais. Une jeune fille lui tend un de ses vieux livres de poèmes.

Patti Smith chausse alors ses petites lunettes cerclées de fer et quitte le masque de clown pour celui d’artiste. Elle parcourt les mots, d’une voix forte, les yeux attirés par les ponts illuminés qui dansent au-dessus d’elle. Elle chante parfois, et parle beaucoup.

D’elle quand les passagers lui demande, très spontanément : elle lit toujours ses livres d’enfant, Pinocchio, Peter Pan, les seules choses qu’elle ait gardées de ses jeunes années sages dans le New Jersey. Elle considère que Jimi Hendrix est le plus grand artiste de tous les temps et écoute également beaucoup de musique classique. Elle habite à Soho (NY), fameux quartier d’artiste dans les années 1970. Le 10 novembre, elle est allée à Charleville-Mézières, célébrer la mort d’Arthur Rimbaud, sa référence absolue.

La poète punk finit sa drôle de performance en s’esclaffant : « Be always drunk ! ! ».

Second acte le soir venu, pour un concert de sa tournée Outside Society, le titre de son nouveau best-of tiré de l’hymne Rock’n Roll Nigger. Patti débarque, toujours en se marrant, en jeans de cow-boy, tee-shirt et veste de tailleur noir, et sa tasse de thé, toujours, son doudou rassurant. Elle chante ses morceaux les yeux mi-clos, ses mains dessinant des arabesques, son corps nerveux s’enroulant autour du micro. Croix de fer autour du cou, elle cultive son côté prêtresse mystique.

Le show n’est pas millimétré, parfois le groupe s’arrête brusquement de jouer, car sa chanteuse a mélangé les paroles. Elle a du mal à se concentrer, refait ses lacets, coiffe sa broussaille en nattes de Pocahontas. Pas sa faute, c’est à cause de la « full moon » de la nuit prochaine. La rockeuse est totalement pétrie de symboles : ses choix vestimentaires, musicaux, tout est hommage. « Pendant longtemps je n’ai rien compris à la poésie de Charles Baudelaire, je m’habillais juste comme lui parce que je trouvais ça très classe ! ».

Et les dates, très importantes : le 10 novembre c’est l’anniversaire de la mort d’Arthur Rimbaud, mais aussi la date d’enregistrement de Horses, son premier album qui l’a propulsée pionnière du punk rock. Le 4 novembre, Fred Sonic Smith, son mari et le père de ses enfants disparaît brutalement, le même jour que l’anniversaire de Robert Mapplethorpe, l’amour de ses vingt ans et l’ami de toute une vie.

Son fils Jackson, discret jeune homme aux épis blonds en bataille, à la guitare, la couve du regard. Elle observe tous ces bras levés et ces visages admiratifs, avec un air amusé de petite fille qui ne sait comment réagir à son propre succès. Elle improvise alors une chanson sur Strasbourg et Noël, parce que pour elle – et pour tant d’autres – Strasbourg c’est Noël. Les petits ponts de pierre et les maisons à colombages l’ont déjà vue passer l’an dernier, où l’Américaine avait créé le même tourbillon : pendant la dédicace de son autobiographie Just Kids, dos à la place Kléber où des milliers de manifestants rejetaient la réforme des retraites, elle s’était levée, et avait entonné People have the power. Puis s’était empressée de préciser qu’elle ne connaissait pas assez le contexte national pour avoir un avis précis, mais que quand même ça ne lui pas paraissait pas formidable pour les Français. Quelques heures plus tard, elle avait enchanté son monde lors d’un concert en show-case, où là encore elle avait beaucoup parlé de ses amis, vivants et disparus, du Chelsea Hotel, le mythique repaire d’artistes, de cette époque révolue, l’époque de la confiance absolue en l’avenir.

Poète, photographe, musicienne, Patti a toujours voulu et su qu’elle serait une artiste. Ce soir-là, elle a choisi le plus sauvage des arts : l’air mauvais, elle crache les mots et les molards sur Rock’n roll nigger.

Elle laisse aussi la place à la grâce avec le solo de Lenny Kaye, grand monsieur élégant, son compagnon de route depuis quarante ans. Il s’éclate sur un morceau énervé, qu’il dédie à tous les propriétaires de « record store », et surtout au chanceux qui a reçu sa visite dans l’après-midi et détient désormais un exemplaire dédicacé du groupe. L’icône au capital sympathie énorme et à l’auto-dérision pour religion revient pour vociférer Pissing in a river, à la mémoire d’Amy Winehouse. Soudain résonnent les premières notes de piano les plus jouissives de son répertoire, celles qui annoncent Because the night, don de Dieu, alias Bruce Springsteen. Ce timbre si reconnaissable, qui étreint, submerge, fait le vide autour de soi.

Le slogan annonçant Gloria , Jesus died for somebody’s sins but not mine, la voit tomber lascivement la veste, découvrant ses bras blancs noueux. Déchaînée, elle fout le feu, entraînant avec elle le public de quarantenaires qui ose se lâcher, sauter et brailler. Avec un speech sur le rôle des citoyens, son rappel est sérieux et enflammé : « N’oubliez pas que vous pouvez faire grève, vous rassembler et prendre le pas sur les gouvernements et les big corporations ! »

Use your voice
You are the future
And the future is now !

À ma gauche un soixante-huitard écrase une larme, à ma droite une jeune femme rayonne d’espoir.

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A propos de l'auteur

Image de : Journaliste free-lance presse écrite / web - Sur Discordance dans les rubriques Musique/Médias/Société - Tente de s'intégrer mais c'est pas évident. @LaureSiegel

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