Mister Eastwood

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Trouver un fil conducteur dans la filmographie du grand Mr Eastwood s'avère vite mission impossible, car dans tous les genres et les sujets abordés, il n'y en a pas vraiment. Fresque historique, histoire d'amour, film politique, thriller, ou récemment, aux abords du fantastique avec le (très) mauvais Au-delà : tout semble être, pour l'acteur devenu réalisateur, un sujet digne d'intérêt.

Même là où certains réalisateurs ont leur acteur, comme Robert De Niro pour Scorsese, le casting des films de Clint Eastwood change du tout au tout à chaque film, avec finalement un seul acteur qui revient régulièrement : lui-même.

Tout l’inspire et tant mieux pour nous, son public : quoi demander de plus à un réalisateur qu’il se renouvelle sans cesse ?

Pourtant, en se penchant au-delà (sans mauvais jeu de mots) des scénarios qui s’enchaînent sans se ressembler et des acteurs qui se succèdent, on peut voir des thématiques propres à un même univers.

L’homme & le changement perpétuel

Avant toute chose, Clint Eastwood réalise toujours des films très humains, où le héros est en mouvement, car les relations qu’il entretient avec les autres personnages le transforment et le font aller de l’avant.

Que ce soit l’amitié qui se développe entre un jeune garçon et son kidnappeur (Kevin Costner) dans Un Monde Parfait, la relation père-fille entre Maggie (Hillary Swank) et son coach de boxe (Eastwood lui-même) dans le très bon Million Dollar Baby, aux trois amis d’enfance de Mystic River, il semble que pour Clint Eastwood l’être humain n’est jamais seul. Il évolue toujours au contact des autres. Un homme n’est jamais le même au début d’un film qu’à la fin, car par des rencontres, par un événement même (comme dans Les Pleins Pouvoirs) un déclic va faire s’impliquer les gens dans une relation, une croyance ou une quête.

Récemment, le très bon Gran Torino racontait l’histoire d’amitié entre Thao, un jeune garçon d’origine coréenne, et son voisin, vétéran de la guerre de Corée. Cette rencontre vouée à l’échec, ce vieil homme qui montrait les dents comme un chien enragé, se laisse apprivoiser tant bien que mal par ce garçon, sa famille, ses coutumes.

L’homme selon Eastwood n’est pas statique, il est voué à évoluer, même contre son gré.

Le crime, moteur de nos passions

Tous les Eastwood (ou presque) ont en commun le meurtre ou la violence, comme un hommage à son ancienne carrière d’acteur de westerns. D’ailleurs, la violence est souvent utilisée comme entrée en matière, pour fixer le ton. Dans Les Pleins Pouvoirs, le film débute avec une longue scène où un homme, qu’on apprend après être le président des États-Unis, tue une femme à l’issue d’un jeu sexuel. De même dans Impitoyable, une prostituée se fait lacérer le visage dès les premières minutes. Mais la violence peut s’insinuer partout, jusque dans le paisible quartier résidentiel d’Un Monde Parfait, de L’Échange

La guerre, paroxysme de la violence, trouve aussi sa place dans la filmographie d’Eastwood, avec notamment les Lettres d’Iwo Jima, le pendant japonais et Mémoires de nos Pères, le pendant américain, du même événement : Eastwood propose une violence objective, celle qui prend le parti de raconter les deux côtés d’une même histoire. La guerre est également présente par analogie : on devine que la rancœur du vétéran de la guerre de Corée qu’est Walt Kowalski dans Gran Torino garde en lui les souvenirs d’un bain de sang.

Que ce soit dans Mystic River, Les Pleins pouvoirs, Créances de sang ou Minuit dans le jardin du bien et du mal, la recherche de la vérité suite à un meurtre reste un genre qui revient souvent dans la filmographie d’Eastwood. Le crime, l’enquête, les doutes, mais surtout la vengeance, sont dans ces films-là une quête qui devient personnelle pour le héros, avec l’insatiable besoin de savoir. Pour le père, Sean Penn, qui veut retrouver l’assassin de sa fille dans Mystic River, pour l’Arsène Lupin des temps modernes dans Les Pleins Pouvoirs, pour la mère qui veut retrouver son fils dans L’Échange, pour le journaliste qui devient l’ami d’un meurtrier présumé dans Minuit dans le jardin du bien et du mal. Quête personnelle et besoin de savoir, soif de vérité, même au prix d’une vie.

L’Histoire, lieu de mémoire

Entre Invictus et sa fresque sur Iwo Jima, sans oublier L’Échange ou même certains éléments qu’on retrouve dans Gran Torino, l’Histoire, avec un grand H, se retrouve parfois au centre des films d’Eastwood.

Pourtant, dans le vaste sujet de la seconde guerre mondiale, Eastwood préfère la petite île d’Iwo Jima, ou dans les scandales politiques, se centre sur un fait divers, une femme à qui on a ramené le mauvais enfant.

Ainsi, c’est le symbole que représente le pan d’Histoire, plus que les faits en eux-mêmes qui comptent. Le symbole que représente l’événement surpasse ce qui s’est réellement passé. Justement, dans Mémoires de nos pères, l’histoire de la statue des soldats plantant le drapeau américain transcende les conditions réelles, historiques, de sa levée.

De même, dans Invictus, gagner la Coupe du Monde de rugby en devient presque plus important que l’ascension au pouvoir de Nelson Mandela en Afrique du Sud.

La mort comme échappatoire & la figure du vieux sage

À 80 ans révolus, le grand Clint semble donner de plus en plus une place prédominante à la mort dans ses derniers films. Qu’elle soit administrée dans Million Dollar Baby, geste salvateur, qu’elle soit choisie (Gran Torino) ou non (Mémoires de nos Pères, Lettres d’Iwo Jiwa), la mort vient naturellement se glisser dans l’œuvre d’Eastwood, inexorablement, de film en film, comme la fin de toutes choses.

Les questions soulevées dans Au-delà viennent peut-être comme l’aboutissement inéluctable de la filmographie d’Eastwood.

Avant la mort vient la vieillesse, et justement, il n’est pas incongru que la vieille génération reprenne du service dans ses films. On pense notamment à Space Cowboys, où une bande d’anciens de l’US Air Force est remise sur pied pour aller dans l’espace, ou encore à Créances de sang, où un agent du FBI à la retraire reprend du service pour terminer une enquête. On retrouve aussi ce schéma dans Impitoyable ou Gran Torino.

La vieillesse n’empêche donc pas l’action, au contraire, elle est là pour enseigner une leçon ou une morale, accumulée par les années, à une nouvelle génération qui devra prendre le flambeau, comme celle insufflée par Nelson Mandela (Morgan Freeman) au capitaine Pienaar (Matt Damon). C’est d’ailleurs la dernière image de Gran Torino, le jeune Thao, qui s’en va au volant de la fameuse voiture, l’air plus serein, grandi de son expérience aux côtés de son vieil ami Walt.

Dans le film Sur la route de Madison commence avec l’ouverture du testament de Francesca (Meryl Streep), mère de famille, par ses deux enfants qui vont ainsi découvrir l’histoire que leur mère a eue avec un photographe (Eastwood lui-même) dans les années 1960. Le début commence par la fin. Et la leçon laissée par la mère à ses enfants est d’autant plus forte qu’elle vient d’outre-tombe.

Au-delà : la frontière à ne pas franchir

Image de Au Dela Alors, si Eastwood peut tout aborder, avec n’importe quel acteur, qu’est-ce qui a bien pu se passer avec Au-delà ?

Déjà, si Eastwood a toujours touché à la mort de près, il n’en a jamais fait un sujet central. Que des histoires policières tournent autour d’un meurtre, certes, mais que le thème soit sur ce qu’il se passe après la mort est une première. Ce pas, ce franchissement d’une ligne, fait atterrir Eastwood dans un domaine jusque là inexploré, le fantastique.

Quand on sait qu’Eastwood est un réalisateur extrêmement terre à terre, qui se concentre d’abord sur l’humain et ce qui le fait tiquer, ses vices, ses passions, ce choix a de quoi surprendre.

Pour rappel : Au-delà met en scène trois individus, une journaliste française (Cécile de France), un ouvrier américain (Matt Damon) et un écolier anglais (Frankie et George McLaren). Alors qu’elle est en déplacement en Asie, la première se fait engloutir par un tsunami, et manque de mourir. Le second a le ‘don’ de pouvoir communiquer avec les morts, don qu’il considère plus comme une malédiction. Le dernier tente d’entrer en contact avec son frère jumeau, décédé depuis peu. Le film relate ainsi leur quête ou leur fuite de la mort et ce qu’elle recèle.

Au-delà néglige beaucoup d’éléments mentionnés précédemment, et le plus cruel oubli est l’humain. L’humain, point nodal de tous ses films précédents, est ici réduit à néant, car les héros ne sont pas guidés par leurs propres choix, mais par une force autre. Dénués de leur volonté propre, ils ressemblent plus à des pantins qu’à des personnages à part entière. Ils changent au cours du film, car l’expérience qu’ils ont vécu les a transformés, mais pas tant dans leur comportement que dans la direction où ils vont. Une journaliste qui ne pensait qu’à sa carrière voit les choses différemment après son expérience, par exemple.

De fait, le film s’embourbe dans beaucoup de bons sentiments, sorte de prérequis lorsqu’on aborde un thème comme le deuil. Mais ceux-ci ont d’autant plus de mal à passer que les dialogues sont extrêmement plats. L’histoire en elle-même a du mal à démarrer et traîne en longueur sur l’exposition de la situation de chaque personnage, pour une résolution expédiée en 20 minutes, presque trop facilement, suite aux événements auxquels on a assisté précédemment. Les situations des personnages s’enchaînent, toutes aussi bouleversantes, et pourtant, l’émotion n’arrive pas à passer, calme plat.

Si Eastwood perd son côté plus terre-à-terre pour des scènes très spectaculaires, ce n’est pas ce qui a de plus dérangeant en soi car finalement, la scène d’introduction du tsunami est à couper le souffle de réalisme. Par contre, toutes les interludes dans l’ « au-delà » sont visuellement peu recherchées et surprennent le spectateur, habitué d’Eastwood ou non, par le pas de géant pris vers la mise en image du fantastique.

Finalement, au vu du ratage complet qu’est ce film, la question n’est pas tant « Comment Au-delà aurait-il pu être un bon film ? » mais plutôt, « comment Au-delà aurait-il pu être un bon Clint Eastwood ? ».

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Au-delà, de Clint Eastwood

Avec Matt Damon, Cécile de France

En salles depuis le 19 janvier

A propos de l'auteur

Image de : Virgile n’a pas écrit Les Bucoliques, ni L’Enéide. Il n’est pas poète, encore moins latin et surtout pas mort. D’ailleurs, il n’est même pas un il. Reniant ses héritages classiques, Virgile connaît toutes les répliques d'Indiana Jones et la Dernière Croisade, loupe son arrêt si elle a le dernier Margaret Atwood entre les mains, et a déjà survécu sur des sandwiches cornichons-moutarde. Elle va avoir tendance à considérer la publicité comme une forme d’art, se transformant en audio guide dans les couloirs du métro, les salles de cinéma et même devant du mobilier urbain qui n'en demandait pas tant. Outré, Virgile le poète s’en retourne aux Enfers pendant que Virgile l'anachronisme rêve d'embarquer pour un aller simple destination Osaka. Pour plus d'info: http://www.twitter.com/_Virgile

1 commentaire

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  1. 1
    le Dimanche 2 juin 2013
    redstovall a écrit :

    Bonjour Virgile,

    Votre analyse sur les thèmes abordés dans les films de Clint Eastwood est plutôt pertinente.
    Cependant, le film Au-delà, sans être l’un de ses films les plus réussis, reste intéressant.
    La scène la plus spectaculaire est évidemment la scène du tsunami. Je pense que contrairement à ce que vous dites, Clint Eastwood s’intéresse plus aux êtres humains qu’à la mort. Ce n’est pas non plus un film qui cherche à faire peur, ce n’est pas Sixième Sens de Shyamalan, auquel il a été comparé. C’est un film qui traite des sentiments de personnes qui ont perdu un être cher ou qui ont failli perdre la vie. C’est un film qui repose plus sur l’humain que sur le fantastique.
    C’est un film au rythme volontairement nonchalant. Ce qui n’a pas plus au public adepte de Paranormal Activity, Saw et Cie.
    Ce film n’a pas rencontré le public qui aurait su l’apprécier. La même chose se produira pour le film J.Edgar. Ce sont des films qui seront revus et rejugés plus tard sans doute.

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