Otango au Casino de Paris

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Les affiches exposées dans le métro laissaient rêveurs. Un couple de danseurs figés dans leur mouvement, sensuel, passionné, s'enlacent tout en force et en grâce. La résille d'une jambe dévoilée, le cambré puissant d'un rein souligné. Otango, « Le dernier show de tango » donnait, l'espace d'un week-end, des représentations uniques au Casino de Paris, et l'occasion de se (re)plonger dans l'histoire tumultueuse d'une danse mythique.

arton204_copieLe tango ? Les réactions des gens sont souvent partagées. Le tango, c’est un truc de vieux qui rappelle le bal musette de nos grands-parents, une atmosphère un peu poussiéreuse et le son dépassé d’un accordéon fatigué. Mais ce qu’ Otango nous propose, ce n’est ni le Balajo, ni le Paris d’après-guerre, mais le vrai tango, pour les puristes et surtout celui d’un pays, l’Argentine. Le spectacle nous emmène là où tout a commencé, au début du siècle dernier, sur les trottoirs de Buenos Aires.

Le programme disponible à l’accueil du théâtre nous vend un rêve : bien calé dans son fauteuil, le spectateur ne va pas assister à une, mais à deux histoires, celle du «  drame passionnel » qui lie le couple vedette et celle, «  parallèle, distincte et pourtant indissociable du tango ». Suivent les résumés, acte par acte et scène par scène, du contenu de ces « récits-miroirs » qui s’enrichissent de leur représentation sur une même scène. On apprend donc qu’un homme perdra la femme de sa vie pour l’avoir trahie, qu’il la tuera par désespoir et se réfugiera dans la folie pour la faire revivre. Si par la petite histoire il est possible d’atteindre la grande, celle du tango s’annonce bien peu réjouissante.

Les lumières s’éteignent, le temps de la lecture est fini, livret mis de côté ; place maintenant au temps de la danse, le seul qui compte lorsque le rideau se lève.

Acte Un, le «  Passé ».

Les lieux et les décors se succèdent, du boliche porteño (café-bar portègne) au salon bourgeois parisien, en passant par les milongas (bals tango) populaires, le tango a infiltré tous les milieux et parcouru un long chemin depuis sa naissance dans les bas-fonds des barrios des prolétaires et des filles de joie. Le spectateur apprend ainsi, s’il l’ignorait, qu’à l’origine le tango est d’abord une histoire d’hommes, une danse guerrière et virile, comme en témoignent les deux marlous qui se disputent les faveurs d’une jeune femme dans le vieux café de la scène d’ouverture. Rapidement devenu danse de la séduction par excellence, le tango est associé à l’ambiance des bordels et rejeté par la bonne société argentine de l’époque. C’est à Paris, ville d’avant-garde, qu’il va connaître le succès et que notre héros, cédant aux charmes d’une tentatrice mondaine, délaisse sa partenaire pour un plaisir éphémère.

Auréolé de sa nouvelle gloire, le tango rentre au pays dans les années 30 : voici venu l’époque des milongas endiablées dans la légèreté d’après-guerre, des romances au bord de l’eau et d’un âge d’or célébré par l’hymne célèbre du genre, La Cumparsita, dansée par toute la troupe. Pour notre couple, l’heure n’est pas à la fête, la rupture guette sous le talon : Elle veut partir, Lui la retient pour une ultime étreinte, un tango de la mort qui le jette de l’autre côté de la lumière et de la raison. L’arbre des amours est déraciné, simple épouvantail d’une passion consumée.

L’Acte Deux, celui du «  Présent »

pymcover_copiese joue sur un rythme binaire, de la « traversée du désert » du tango, abandonné par son public, ce que traduit la noirceur solitaire du meurtrier hanté par le souvenir de son crime, à sa renaissance dans les années 80 où il retrouve son talent d’émerveiller. Le malheureux ayant trouvé le moyen de ressusciter sa belle, l’âme du tango, recomposée, peut à nouveau faire entendre son chant, car «  dans le tango, un plus un ne font pas deux, mais un ».

Crée en juin 2004 à Buenos Aires, Otango a emporté un immense succès, confirmé lors de ses tournées à l’étranger. Il s’inscrit dans cette lignée de spectacles qui, à l’image de Tanguera (la « comédie musicale ») ou Tango Fire, ambitionnent de raconter plus d’un siècle de tango en une heure et demie de spectacle, tout en tissant le fil d’une histoire d’amour contrariée. Pour le spectateur qui arrive sans savoir précisément de quoi il s’agit, il n’est pas certain qu’il puisse suivre la trame aussi facilement. Mais qu’importe ? Vouloir raconter UNE histoire en tango est une gageure. Il y a autant d’histoires que de tangos et de combinaisons de couples possibles. A chaque nouveau partenaire, c’est une nouvelle page qui s’écrit et une nouvelle émotion qui se vit. Pour Otango, cinq couples de danseurs composent la troupe et bien que chacun ait un style qui lui soit propre, les recompositions sont multiples : des hommes avec des hommes, des femmes avec des femmes, cinq hommes pour une femme.

Il n’est pas besoin de posséder une culture savante du genre pour apprécier ce qu’ils nous donnent : leur technique est impeccable, les lignes sont pures et les chorégraphies originales, mises au point par Adrian Veredice et Alejandra Hobert, le couple-vedette, sont effectuées à la perfection. Qu’ils exécutent un tango d’une profonde intensité comme La Yumba d’Osvaldo Pugliese ou une milonga tout en légèreté comme Milonga de mis amores de Pedro Laurenz, le jeu de jambes est toujours aussi bien affuté et l’abrazo (l’étreinte) assuré. La virtuosité des interprètes prend toute son ampleur dans les chorégraphies chorales et éclate sur le très attendu Libertango d’ Astor Piazzola, que la troupe réserve pour le final : la liberté inhérente au tango s’impose sur la scène comme la seule règle qu’il respectera jamais.

otango_paris1929_19smallEn vivo, les danseurs performent sur la musique jouée par le quintet Cincotango dont les musiciens font partie des meilleurs artistes actuels de Buenos Aires, notamment Emiliano Greco, pianiste du groupe Vice Versa . Pugliese, Gardel, Balcarce, Piazzola ., les Maestros sont tous revisités et conviés à la grande célébration de l’arte tanguero mis à l’honneur. Mais comme le disait Coco Dias, le héros du roman de Brina Svit, Coco Dias ou La Porte Dorée, à son élève, «  n’oublie pas d’écouter les paroles, il n’y a pas que la musique qui est importante dans le tango ». Et c’est ce qu’ Otango a bien compris car, à la musique et à la danse, il allie le chant, celui de Claudia Pannone et de Sebastián Holz . Couple miroir des amants maudits dans le tango, ils accompagnent les tableaux dansés en donnant voix à cette âme du tango qui, tour à tour, exprime sa plainte et sa détresse comme dans Acompañada y Sola, mais aussi sa lutte pour la survivance comme dans Yo Soy María . Là où la femme périt dans le tango dansé, elle triomphe dans le tango chanté, portée par la puissance vocale de l’interprète féminine qui vampirise la scène et réduit son partenaire au rang de simple faire-valoir. C’est d’ailleurs elle qui signera le plus d’autographes à la fin du spectacle.

Le moment de refermer l’illusion est déjà là, toute l’équipe se retrouve sur scène pour un ultime salut et un lancer de roses à la salle. Trop tôt, c’est bien ce que l’on se dit. La dernière mesure arrive toujours lorsque l’on souhaiterait la prolonger. Mais il y en aura d’autres des spectacles, le public parisien en redemande. Un abrazo, deux mains qui se serrent, un bras qui s’enroule comme un serpent autour de la taille. Asi se baila el tango .

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A propos de l'auteur

Image de : Après avoir mastérisé dans la section Médias du CELSA, c'est exilée temporairement, pour des raisons romanesques (mais pour encore quelques mois) dans la Patagonie argentine, que je comble les lacunes de ma piètre éducation politique en me plongeant dans l’œuvre des grands penseurs latino-américains, tels que José Marti et le Che Guevara, et que j'affine mon esprit critique au contact d'une société reléguée au dernier plan de notre fameux ordre mondial. Passionnée de culture latine et de radio, je combine les deux en présentant sur une fréquence communautaire locale une émission de débat et de musique dédiée à l'Amérique du Sud. Même de si loin, je garde les yeux sur ce qui s'écoute en France et, grâce à Discordance, je peux contribuer modestement à montrer que la musique en espagnol vaut mieux que son image de machine à produire des tubes de l'été.

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