Orishas au Bataclan

par |
C'était un peu de Cuba qui était à Paris le 20 novembre dernier. Un son, un flow tout droit venu de La Habana. Pour les fans d'Orishas, c'était le concert à ne pas rater. 10 ans après la sortie de leur premier album A lo Cubano, le groupe a régalé son public parisien d'un concert-anniversaire survolté et très caliente, afin de célébrer leur déjà longue carrière.

104231_copie19h45, 50 boulevard Voltaire. Les portes du Bataclan sont ouvertes depuis à peine quinze minutes et la file de spectateurs n’a de cesse de s’étirer sur le trottoir. Annoncé depuis le mois de juillet, le concert affiche complet et tout le monde tient fermement sa place dans sa main, bien décidé à profiter pleinement de l’évènement. En arrivant, les chanceux ont la surprise de croiser Roldan, l’un des chanteurs, qui fait une discrète apparition devant l’entrée pour venir saluer son beau-frère. Ce soir, tout se fait en famille.

Pour ceux qui n’y sont pas familiers, laissez-moi vous présenter les hôtes de la soirée : Roldan, Yotuel et Ruzzo, trois jeunes artistes cubains qui, à la fin des années 1990, se rencontrent à Paris et décident de former le premier groupe mêlant le hip-hop à la musique traditionnelle de l’île caribéenne (son, rumba, guagancó.). Leur premier album A lo cubano, sorti en 1999, obtient de très bonnes critiques de la presse en Europe et devient rapidement disque d’or en France, leur permettant de quitter le statut d’immigrés précaires, acquis depuis leur arrivée à Paris. En 2009, après cinq albums (le dernier,  Cosita Buena  date de 2008), de multiples collaborations avec des artistes comme Passi, Kool Shen ou encore Yuri Buenaventura, Orishas est devenu une véritable référence dans le monde de la musique latine, et pas seulement auprès du public hispanophone. Ils sont d’ailleurs là ce soir, tous ceux qui les apprécient, latinos ou simples passionnés de leur musique, plus nombreux encore que les années précédentes, mais la salle s’y prête. Transfert de l’Élysée-Montmartre au Bataclan, la fête s’annonce plus survoltée que d’habitude.

20h20, l’agitation est palpable dans la fosse. Derniers arrangements sur la scène, le groupe se fait attendre, mais pour des Cubains, dire qu’ils sont en retard, c’est un euphémisme ! Le DJ se met enfin en place, les lumières s’éteignent et sous une salve d’applaudissements nos trois Orishas apparaissent sur Intro . Comme ils l’avaient annoncé, ils rejouent entièrement  A lo cubano, réorchestré pour l’occasion et agrémenté des nouvelles couleurs musicales que le groupe a acquis depuis dix ans. Les tubes se succèdent de Represent, revendication de l’appartenance cubaine, à Atrevido, récit picaresque sur la pauvreté, en passant par Mistica, qui donne l’occasion à Yotuel de s’adresser à toutes les femmes présentes pour leur dédier ce chant, éloge de la séduction féminine. Il n’en fallait pas plus pour faire monter d’encore quelques degrés la température, sur scène comme dans le public.

orishas1Électrisée, la salle retient presque son souffle quand retentissent les premiers accords de la chanson tant attendue, celle par laquelle tout a commencé.  Chan Chan, l’emblématique son cubano de Compay Segundo, popularisé par le film Buena Vista Social Club en 1997 et repris depuis par de nombreux artistes. Pour Orishas, réécrit et joué dans une version hip-hop, il est devenu 537 C.U.B.A  (537 est l’indicatif téléphonique de l’île), véritable hymne de l’exil, cri du coeur de ces émigrés pour leur « terre adorée », présente à jamais dans les coeurs et dans les esprits. Nos chanteurs en appellent au panthéon des stars de la chanson cubaine, de Célia Cruz à Beni Moré ou Ibrahim Ferrer, qui, malgré le renouvellement de la scène musicale, n’en demeurent pas moins des sources d’inspiration constantes pour les nouvelles générations. L’appel vers Cuba est bien passé, sans interférences sur la ligne, le public reprend en coeur les paroles maintes fois répétées (et le débit du hip-hop cubano n’a rien d’évident !) et ne manque pas de louer des divinités de la Santería, la religion syncrétique de la majorité des Cubains, les fameux Orishás, qui donnent leur nom au groupe. Elegua, Chango, Ochun, Yemaya sont aussi avec nous ce soir.

Triunfo, la dernière chanson de A lo cubano vient de se chanter. 21h37, il est encore trop tôt pour se quitter. Yotuel reprend le micro, c’est lui qui officie comme chauffeur de salle cette fois-ci, Roldan et Yotuel restant plus en retrait : la soirée est loin d’être terminée, après la célébration, place maintenant à la deuxième partie, ce qui a fait suite au premier album. Medley des grands succès d’ Emigrante, El Kilo, Antidiótico et Cosita Buena, les quatre autres trésors de leur discographie. Pour ce voyage éclair dans leurs dix années de carrière, Orishas privilégie les morceaux les plus dynamiques à l’image de Hay un son  ou Tumbando y Dando, qui permettent aux chanteurs de démontrer, s’il était encore nécessaire de le faire, toute la souplesse de leur déhanché. Car ils ne sont pas seulement présents par la voix, ils se donnent entièrement à leur public, à travers la danse de leurs corps possédés par la folie du rythme qui les fait alterner pas de salsa et de guaguancó. La salle suit le mouvement, difficile de ne pas se mettre à bouger, surtout lorsqu’une chanson lui est consacrée : Público, ou le remerciement des artistes à ceux qui, fidèles, les accompagnent en cette nuit bien spéciale.

La rumeur dit qu’après ce soir, Paris n’est pas prêt de revoir Roldan, Yotuel et Ruzzo réunis sur la même scène, car le groupe aurait décidé de se séparer pour un temps, chacun ayant le désir de tenter une carrière solo. Il faut donc en profiter tant que çà dure. Yotuel nous y invite d’ailleurs, en évoquant l’hypothèse d’une séparation prochaine d’ Orishas, qu’il dément timidement face aux sifflets que l’annonce ne manque pas de provoquer. L’avenir nous dira qui avait raison.

orishas2Trêve de palabres, le hip-hop, qui nous réunit tous, quels que soient notre style et notre couleur, reprend ses droits. C’est le message de ce concert et de cette formation : que l’on vienne de Cuba, d’Amérique latine ou de « Panam », il n’y a pas de différences lorsque la musique commence : seules comptent la main qui se lève pour accompagner le refrain de Machete et les voix qui se joignent en coeur à celles du groupe. Le mélange est l’essentiel, il est au fondement de la création d’ Orishas et matérialisé sur la scène par la présence de leurs musiciens : un DJ et un joueur de percussions traditionnelles, bongos et congas. L’absence de Ludovic Louis, le trompettiste qui les accompagnait lors des précédents concerts, se fait parfois sentir sur des morceaux comme Cosita Buena mais la compensation par les percussions permet de gagner en rythmique traditionnelle Cubaine.

Après presque une heure de reprises, Orishas quitte la scène, non sans avoir remercié son public, mais que l’on se rassure, ils ne sont pas encore tout à fait partis. Le rappel de la salle bat la mesure et les lumières se rallument presque aussitôt pour permettre au dernier acte de se jouer. Le choix de la dernière chanson n’est pas anodin : Qué pasa ?, qui ouvrait Emigrante, leur deuxième album sorti en 2002, permet de se pencher sur le succès de A lo cubano tout en se donnant l’élan nécessaire pour la suite de l’aventure. Aventure qui ne serait rien sans le soutien de la « gente », celle des « barrios », quelqu’en soit le pays, et qui se reconnaît dans la poésie des conteurs cubains qui nous reçoivent. Çà les Orishas l’ont bien compris, et c’est profondément humbles qu’ils invitent leurs proches, présents en coulisse, mais aussi les spectateurs des premiers rangs à se joindre à eux sur scène pour un ultime mélange des genres. Ruzzo s’attarde même à la fin du concert pour se plier à la corvée des photos de fans, surexcités par un tel final !

En y repensant, on pourra dire qu’ Orishas a fêté dignement ses dix années d’existence, auprès du public qui a contribué à lancer sa carrière. Tant que leur son retentira, le drapeau cubain pourra se déployer sur des scènes parisiennes sans anachronisme et que l’on ne s’y trompe pas, le rendez-vous est déjà pris pour la prochaine fois.

Partager !

A propos de l'auteur

Image de : Après avoir mastérisé dans la section Médias du CELSA, c'est exilée temporairement, pour des raisons romanesques (mais pour encore quelques mois) dans la Patagonie argentine, que je comble les lacunes de ma piètre éducation politique en me plongeant dans l’œuvre des grands penseurs latino-américains, tels que José Marti et le Che Guevara, et que j'affine mon esprit critique au contact d'une société reléguée au dernier plan de notre fameux ordre mondial. Passionnée de culture latine et de radio, je combine les deux en présentant sur une fréquence communautaire locale une émission de débat et de musique dédiée à l'Amérique du Sud. Même de si loin, je garde les yeux sur ce qui s'écoute en France et, grâce à Discordance, je peux contribuer modestement à montrer que la musique en espagnol vaut mieux que son image de machine à produire des tubes de l'été.

Aucun commentaire

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires

Réagissez à cet article