Nuit américaine : quand Arandel rencontre Terry Riley

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Les lyonnais d'Arandel étaient invités par le festival rennais Cultures Electroni[k] à se produire lors d'une Nuit américaine dédiée au compositeur Terry Riley. L'occasion d'une interview master class, pour discuter de musique contemporaine, d'électro, et du mélange des deux, évidemment.

La Nuit américaine #2, prenant place en cette troisième soirée du festival Cultures Electroni[k] à Rennes, proposait un programme pointu autour de la musique de Terry Riley. Après Steve Reich l’année dernière, c’est le « parrain de la musique répétitive » qui était à l’honneur cette fois, et notamment In C, qu’on nous présente comme une pièce composée sous acide. A une époque marquée par le mouvement Fluxus, la beat generation, les drogues de synthèse et le psychédélisme, Terry Riley donnait des concerts durant des nuits entières. En 1964, il livrait la pièce maitresse de son oeuvre, In C.  La partition tient sur seulement deux feuilles et elle est composée de cellules répétitives et de quelques indications laisse libre cours à l’improvisation et à la réappropriation. Chaque musicien choisit le nombre de répétitions de chaque cellule, et chaque représentation devient unique.

Quel rapport avec Arandel, me direz-vous ? Le titre de leur premier album In D, sorti l’année dernière, était déjà un clin d’oeil évident au chaman américain. Le goût pour l’improvisation de ce projet signé sur InFiné devait aussi  l’amener à s’intégrer parfaitement à la Nuit américaine. Pour ce live, ils ont travaillé en résidence avec le quatuor à cordes de l’Orchestre de Bretagne. Nous avons rencontré l’une des figures d’Arandel (être protéiforme) la veille de la soirée.

Comment est venue l’idée de cette Nuit américaine pour Cultures Electroni[k] ?

Ca remonte au mois d’août 2010. C’est un rennais du nom de Rémi Foutel, qui s’occupe d’une association s’appelant I Am What I Play, qui nous avait contactés lors du premier live d’Arandel à la carrière du Normandoux, près de Poitiers. Il nous a demandé si ça nous intéressait dans l’absolu de travailler avec un orchestre classique. Il avait eu cette idée de nous rapprocher de l’Orchestre de Bretagne via Electroni[k], donc c’est un peu lui qui a fait le passeur entre les différentes structures.

L’album était déjà sorti ?

Oui, depuis le mois de juin. Depuis ce moment, on a fait d’autres live en pensant à comment inclure l’Orchestre  de Bretagne, et la Nuit américaine est l’aboutissement d’un an de démarches. On a fait un premier essai avec un orchestre cet été au mois de juillet, dans un festival de musique électronique et arts numériques à Foligno, au nord de Rome. On a joué avec un quatuor, une section de cuivres et un pianiste classique. Cela nous a permis de réajuster le live, de faire de premiers essais et d’arriver avec quelque chose de plus abouti et de plus adapté à Rennes.

On vous a vu récemment au Point FMR dans un contexte de club, lors d’une soirée avec Rone et Clara Moto. Arandel étant plus un collectif qu’un projet personnel, comment faites-vous le lien entre ces différentes facettes ?

Arandel c’est le nom du concept, ce n’est pas lié à une personne. Moi je suis l’un des marionnettistes, il y en a d’autres selon les projets et les concerts. Dans un an ou six mois, je peux être amené à  totalement laisser le projet aux mains d’autres marionnettistes.

Tout est né autour de l’album, mais finalement c’est presque un hasard. C’est parti d’un album, mais ça reste un point de départ. Il y aura d’autres albums, mais l’idée c’est que ça ne s’arrête pas là. C’est une proposition qui doit pouvoir inclure d’autres arts, que ce soit la danse, la vidéo, le cinéma…ça peut être beaucoup de choses. Ca reste encore à définir. J’ai l’habitude de dire qu’Arandel c’est avant tout un grand laboratoire. Aujourd’hui on présente des expériences musicales en live ou sur un album, mais potentiellement ça peut être énormément de choses.

Comment le travail avec l’Orchestre de Bretagne a-t-il pu se fondre dans cette démarche ?

Très bien, on avait bien préparé le travail en amont.

Les musiciens étaient très réceptifs ?

Au début, c’était un peu délicat. On a été très prudents parce qu’on sait que ce n’est pas la musique qu’ils ont l’habitude d’écouter et de jouer. On n’avait pas envie de les brusquer, ni tendre le bâton pour se faire battre et qu’on nous dise « votre musique ne nous parle pas ».

En Italie, l’un des musiciens m’a dit que notre musique était improbable. Au final c’est un beau compliment ! Avec l’équipe du festival et de l’Orchestre, ça a fait partie des discussions dès le début. On avait décidé qu’Arandel plus l’Orchestre de Bretagne, ça devait être une nouvelle forme de langage commun à inventer, et pas seulement une forme classique qui venait se poser sur une forme électronique ou vice-versa. On avait peur du côté pièce rapportée. Quand il y a eu les premières expériences de groupes pop reprenant des thèmes de musique classique avec des structures rock à la fin des années 60, il y a eu du bon et du franchement moins bon. Ca peut devenir pas très justifié. Tous ces chanteurs qui font des choses avec des orchestres symphoniques, ce n’est pas forcément pour le bien de la musique.

On avait pas mal travaillé en amont, pour trouver cette place au quatuor. Eux aiment jouer des partitions, savoir exactement ce qu’ils ont à faire. Nous, on a plutôt tendance à travailler avec des gens à qui on donne un minimum d’indications : un moment où ils entrent, un moment où ils sortent, une gamme et puis après ils font ce qu’ils veulent. Là ce n’était pas possible, il a donc fallu qu’on adapte notre façon de travailler. Au final, ça s’est super bien passé humainement et musicalement. Il m’a semblé qu’on était tous très contents de l’expérience en répétitions.

Cette soirée va tourner autour des compositions du compositeur américain Terry Riley et notamment de la pièce In C. En quoi peux-tu rapprocher le travail de Riley et celui d’Arandel ? Est-ce dans le parti pris de n’utiliser que des sons d’instruments acoustiques sur l’album ?

Je ne crois pas qu’In C soit une pièce réservée aux instruments acoustiques, au contraire. C’est une pièce assez spéciale puisque l’intégralité de la partition tient sur une feuille. En plus de ça, il y a deux feuilles d’indications de jeu, mais le champ est laissé complètement libre en ce qui concerne le nombre de musiciens et le type d’instruments. In C peut être jouée par un chorale, un orchestre symphonique, une section de cuivres, un quatuor…

Ce qui nous rapproche de Terry Riley, c’est déjà, à titre personnel, une certaine fascination pour son travail.  Je n’ai jamais vu la pièce jouée live, donc j’ai très hâte de voir ça. Je connaissais In C depuis super longtemps avant de comprendre comment elle a été écrite, avec ces histoires de cellules. Ca m’a encore plus plu quand  j’ai compris comment ça fonctionnait, et ça m’a ouvert un univers complètement nouveau. Je la vois comme la pièce fondatrice du minimalisme américain et de la musique répétitive, mais aussi d’une certaine forme de musique expérimentale.  Même s’il y avait eu déjà John Cage dans les années 50.

In D#2 by arandel

L’influence d’In C qui ne se limiterait pas à la musique contemporaine, alors ?

Non, car il y a cette idée que les musiciens sont libres de passer à la séquence suivante quand ils le veulent, et chaque performance vient créer une expérience complètement différente. Ça nous a beaucoup influencés sur la façon dont on traite Arandel en live. On a une structure mais autour, on va enclencher des choses pour se mettre en danger, pour créer du hasard, pour faire en sorte qu’il n’y ait pas deux concerts identiques. C’est comme ça qu’on a décidé d’avoir des invités qu’on a pas toujours rencontrés avant : des chanteurs, des guitaristes, des saxophonistes…

C’est dans cette lignée-là qu’on peut se rapprocher le plus de Terry Riley, puisque notre musique dans le cadre d’In D ne fonctionne pas sur un système de cellules. Peut-être que pour une prochaine collaboration avc l’Orchestre, ce sera le cas. Mais c’est vrai qu’il y a un lien entre les musiques répétitives, la techo et la techno minimale. La techno, c’est une musique séquentielle, répétitive par essence, il y a forcément une filiation. Je ne sais pas si d’un point de vue purement musicologique il y a des liens à trouver, à part peut-être dans certaines sonorités. Mais encore une fois, ça fait référence aux sonorités de l’enregistrement de la pièce, tel qu’il a été fait en 1964. Il y a cette pulsation jouée au marimba notamment qu’on retrouve sur notre album, mais c’est plus un clin d’oeil qu’autre chose. Ce serait très prétentieux de dire qu’on se place dans le sillage de Terry Riley.

L’humeur à H-24 ?

Assez excité. Déjà à l’idée de voir In C ! Ça fait super longtemps que je n’ai pas attendu un concert comme ça. Il se trouve que j’y joue après, mais c’est presque secondaire ! En tout cas, je ne suis pas particulièrement anxieux, car nous avons eu suffisamment de temps de de préparation pour remodeler notre set, lors d’une résidence de cinq jours.

Crédits photo Arandel : Nicolas Colas & Magali Lefebvre

Le live

L’Orchestre de Bretagne prend place pour interpréter In C, sous la « direction » du chef d’orchestre américain Jonathan Schiffman. Celui-ci se contentera en fait de défiler régulièrement, afin d’indiquer aux musiciens quel mouvement ils doivent être en train de jouer (créant un effet comique involontaire). La montée se fait progressive, chaque instrument prend doucement sa place, guidé par les pulsations métronomiques de trois percussionnistes. L’intensité va et vient par vagues et tout semble être tricoté avec minutie. Certains mouvements faisant ressortir davantage tel ou tel instrument, d’autres aboutissent à une harmonie qui devient originale. Une superbe représentation, unique, forcément.

Accompagné du quatuor de l’Orchestre, le live d’Arandel se transforme en une furieuse machine de beats, de saxophones, de violons, de voix, de violoncelle. Parfois un peu trop laissées dans l’ombre, les cordes trouvent toutefois leur place et apportent une dimension plus aérienne. Chaque « cellule », celle du quatuor et celle du duo, tente de trouver son équilibre. Le quatuor prend sa place progressivement, le duo cherche l’accumulation. Puis l’acoustique intègre l’électronique par des loops qui enrichissent les séquences d’électro minimale. Dansante et foisonnante, trop planante pour les clubs et trop  entraînante pour les parterres, la musique d’Arandel est destinée à échapper à ses créateurs.

 

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En savoir +

Cultures Electroni[k] : http://www.electroni-k.org

Arandel : http://www.myspace.com/arandelmusic

L’Orchestre de Bretagne : http://www.orchestre-de-bretagne.com/

 

A propos de l'auteur

Image de : Depuis 2004, Julia parcourt les festivals et les salles de concerts en quête de sensations musicales fortes et affiche un net penchant pour la scène indépendante montréalaise, le folk, l'électro et le rock. Malgré une enfance biberonnée à la culture populaire des années 90, sa bibliothèque ITunes n'affiche presque rien entre 1985 et 2000. Repêchée trois fois par le vote du public, Julia anime désormais la rubrique Musique avec Pascal et Laura. "Discordance m'a sauvée". Mon blog / Twitter

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