Nouvelle Vague – Casino de Paris

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"Nouvelle Vague en VF", annonce le ticket. Car attention, grand changement dans le combo parisiano-international, qui s'est fait connaître au début de la décennie par ses reprises cool et couleur bossa-nova de titres obscurs ou iconiques du punk et de la new wave.

Après s’être un peu fait taper sur les doigts pour soumission à la langue du grand méchant capitaliste, ils se sont essayés à reprendre quelques chansons françaises afin de paraître aux Francofolies de Montréal, et de fil en aiguille, en ont fait leur quatrième album. Celui-ci, paru début novembre, reprend les ingrédients qui ont fait le succès des précédents (voix féminines charmantes, rythmes entraînants, mais pas trop violents, titres choisis pour leur potentiel obsédant). Mais il faut avouer qu’il convainc beaucoup moins.

Ça tient peut-être au fait que la pop française des late 70s – early 80s, ça n’a jamais été trop trop la joie. Certes, on a eu, nous aussi, quelques vrais post-punks, comme les Rita Mitsouko, dûment représentés avec l’inévitable Marcia Baila, mais la plupart des autres titres sont piqués à la variété pop-rock, et le résultat est plus potache qu’autre chose — des reprises de fin de banquet, comme quand on se met tous à chanter Jésus reviens après une bouffe de vingtenaires déprimés. Bref un disque qu’on ne meurt pas d’envie de s’écouter en boucle en se disant qu’en fait les années 80 c’était pas si mal, et que dommage qu’on était trop jeune pour aller aux concerts. Cela dit, si les trois premiers opus suscitaient ce genre de sentiment chez toi, tu te serais peut-être amusé au concert, parce que, contrairement à ce que le ticket laissait espérer / craindre, c’est surtout dans son bon vieux catalogue anglo-saxon que le groupe décide d’aller taper.

Le groupe ? Enfin, évidemment, c’est plus compliqué que ça. Et en fait, c’est là que ça se gâte vraiment. On le sait, Nouvelle Vague n’est pas réellement un groupe (« nan, c’est plutôt un concept, tu vois » pourrait-on dire, mais on s’abstiendra). Formé autour du duo Marc Collin et Olivier Libaux, qui en est à la fois les fondateurs, les directeurs artistiques et les membres actifs, NV s’orne en plus de voix invitées, inconnues ou déjà installées. Ces voix sont pensées comme des ornements, pas comme le coeur de l’interprétation, aussi sont-elles variables d’un concert, d’un album à l’autre. Par exemple, le « Guns of Brixton » était chanté par Camille pour l’enregistrement studio, mais celle-ci étant désormais occupée par sa carrière personnelle, c’est une autre chanteuse qui vient prêter ses cordes vocales pour tel ou tel concert.

Or, ce soir au Casino de Paris, les parties chantées sont assurées principalement par trois jeunes femmes, absentes des albums, mais visiblement choisies pour leur aspect, comment dire décoratif. Après tout, puisque les voix sont ornementales pour Nouvelle Vague, pourquoi ne pas avoir des corps qui le sont tout autant ? On a donc droit à des scènes dignes des plateaux MTV, avec déhanchements télévisuels et trois greluches qui jouent les BFF, bras dessus bras dessous, en lorgnant sur leurs petits carnets assortis à leurs robes pour checker les paroles. Helena Noguerra ressemble au pur produit M6 qu’elle était et qu’elle avait pourtant réussi à faire oublier. Le Love Will Tear Us Apart, dans ses conditions, ne peut être qu’un massacre. Si j’étais vraiment méchante, je dirais qu’elles me font penser à Lindsay Lohan. Mais ayant un bon fond, et le sens des proportions, je dois leur concéder que les arrangements sont suffisamment bien foutus pour que la musique reste tout à fait passable, avec ces voix douces, lisses et ses accents délicieusement à côté de la plaque (car Nouvelle Vague a bien compris le charme de l’exotisme, et donne systématiquement un texte anglais à une francophone et inversement.)

Image de Nouvelle Vague - Couleur sur Paris Et puis ce qui console, c’est que ce soir, les invités sont nombreux, et la « famille Nouvelle Vague » presque au complet. Mélanie Pain, qui accompagne le duo Collin-Libeaux depuis le début, s’impose pour quelques titres, moins pouffe, plus femme-enfant. Certains pourront trouver énervants ses airs de gamine et sa candeur hyperbolique, mais c’est justement ce qui est intéressant dans Nouvelle Vague, cette façon d’adoucir à l’extrême des titres violemment sombres pour en faire ressortir toute la tristesse. Et quand Hugh Coltman la rejoint pour All my Colours (Echo & The Bunnymen), il faut dire que ça a de la gueule.

Pour reprendre des titres iconiques, mieux vaut recourir de fortes personnalités qui sauront en faire quelque chose de personnel et d’original. Pour le tube de Joy Division, c’est donc une catastrophe, on l’a dit plus haut. Mais Marcia Baila réserve à l’inverse une bonne surprise, puisque c’est alors Adrienne Pauly, avec son air dépressif et sa gouaille de Parigote trentenaire, qui monte sur scène. C’est forcément émouvant, parce qu’on pense à ceux qui sont partis et ne reviendront plus, et il fallait quelqu’un avec une certaine trempe pour que l’hommage ne vire pas à la platitude. Défi relevé pour la chanteuse trop rare qui se donne ici tout entière, dansant comme une sauterelle au son d’un trombone éperdu.

Nadeah Miranda, qui assurait par ailleurs la première partie avec son propre groupe (entraînant, mais terriblement lisse, quoiqu’elle soit une vraie bête de scène), reprend du service au moment des rappels pour I Melt With You (de Modern English). L’Australienne parvient à être touchante, à défaut de faire oublier ses trois choristes bien scolaires.Mais elle est vraiment convaincante toute seule pour Human Fly des Cramps, faisant bzzz bzzz avec délectation.

Phoebe Kildeer, une ancienne, fait une brève apparition pour le très théâtral Bela Lugosi’s Dead (Bauhaus), titre que Nouvelle Vague lui attribue systématiquement, en studio comme sur scène, sans doute parce que personne n’aime jouer les vampires comme elle. Le reste des rappels est constitué de quelques séquences lors desquelles un chanteur ou une chanteuse se retrouve seul(e) en scène avec le guitariste, ce qui donne un très beau moment avec Hugh Coltman sur Amoureux Solitaires de Lio (il faut dire qu’un bel anglais avec une belle voix qui chante en français, ça fait toujours un petit quelque chose), et surtout avec Mélanie Pain sur une surprenante chanson de Marie-France, Déréglée. Ces moments intimistes viennent aussi rappeler que, le voulant ou non, Nouvelle Vague a servi et continue de servir de showcase à des voix en devenir, qui se prêtent au projet, mais aspirent aussi à être écoutées pour elles-mêmes et y parviennent souvent.

Ceux qui ont déjà pu voir Nouvelle Vague en concert il y a quelques années peuvent constater ce soir une évolution majeure. Autrefois, dans ses lives, la formation s’efforçait de rendre ses titres beaucoup plus rock qu’ils ne l’étaient sur les albums studio, avec batterie, rythmes plus rapides, puissance des voix. C’était à la fois beaucoup plus dansant, et plus problématique dans la mesure où le travail de reprise perdait de son intérêt et que Nouvelle Vague semblait alors être un simple cover band et non l’expérimentateur sonore qui s’efforce de mettre au jour la force de titres parfois oubliés en la détournant, en la pacifiant faussement. Ce soir, au contraire, on oublie le rock, on mise sur l’édulcoration maximale. Nouvelle Vague a toujours été sur un fil: s’agissait-il de moderniser des chansons new wave en transcendant leur dureté, ou juste d’enjoliver des titres un peu violents pour les rendre plaisants à l’oreille bobo des années 2000, qui aime la rébellion surtout sous forme d’icônes inoffensives ?

La question courrait dès le premier album, même si jusque-là, j’avais toujours été tentée de choisir la première solution – peut-être une bête excuse pour continuer à me passer Bande A Part en boucle pour mes oreilles de bobo qui ne s’assume pas. Avec Couleurs sur Paris, avec les textes français, avec cette tournée, Nouvelle Vague refuse de faire des vagues. Malgré quelques beaux moments, la soirée ne pouvait qu’être sous le signe de la mélancolie. Où sont mes dix-sept ans, Fred Chichin et le Manchester de 1980 ? Dead and gone, for better or for worse.

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Image de : Live from Paris

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