No One is Innocent

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Sensations étranges que d’aller à un concert de No One is Innocent. Les fois d’avant qui se percutent dans la tête, qui se mélangent et s’entremêlent. Les années qui défilent à la vitesse de l’éclair, comme autant de pochettes d’albums. Des sons, des sensations, des odeurs, des états d’esprit, des petits bouts de phrases. À la fois familier et à chaque fois si différent.

Une seule constante. Kemar et son énergie. Son envie de bouffer la scène et la salle entière. Toujours la même rage, la même sueur. Juste le public dont la moyenne d’âge semble suivre celle du groupe. Alors elle est où la jeunesse ? N’emmerde-t-elle plus le Front National comme à la grande époque ? D’ailleurs à ce sujet-là, à quoi ont-elles réellement servi toutes ces chansons reprises des dizaines de fois par des salles forcément acquises d’avance ? Avec Marine le Pen classée dans les 100 personnalités les plus influentes de l’année selon le Times, ça valait bien le coup d’user autant de sa salive.

Pourtant difficile de ne pas ressortir galvanisé après 90 minutes d’une setlist quasi parfaite, piochant allègrement dans l’ensemble de la discographie du groupe. Au point de passer outre la règle fondamentale de ne jamais interviewer ses idoles de jeunesse…

Comment se passe la tournée ?

Kemar Gulbenkian : Très bien. Je crois qu’on est en train de faire les meilleurs concerts de l’histoire du groupe. Donc tout se passe bien.

Est ce que tu penses aux fois d’avant.

Ah ben oui, s’il s’est passé des choses particulières oui. Si on a eu une invasion de gens sur la scène, des accidents, des versions particulières…

Je me rappelle t’avoir vu à Colmar à la Foire aux Vins en 97… Ça te rappelle quelque chose ?

C’était gros la Foire aux Vins quand même. Et ouais j’en garde un bon souvenir.

Il y a-t-il eu des soirs où tu n’as pas eu envie de monter sur scène ?

Ça m’arrive très très rarement. Il faut déjà que je sois très fatigué de la veille, qu’il y ait eu un long trajet, mais j’ai toujours une adrénaline avant de monter sur scène… Les fois où ça a été dur pour moi, ou pour certains membres du groupe, c’était quand il y a eu des problèmes physiques (cou, genoux, cheville) et il s’agissait plus d’une appréhension que ça se passe mal à cause de ça.

L’adrénaline a donc remplacé le trac ?

Je n’ai jamais vraiment eu le trac. Je suis tellement heureux de monter sur scène avec mes potes… Si peut-être une fois, en première partie des Red Hot Chili Peppers à Bercy. T’es là, t’as 17 000 personnes qui gueulent et t’as la main sur la rambarde qui commence à trembler.

À Colmar, tu as repris Johnny Cash qui reprenait Trent Reznor. Outre qu’Hurt est l’une de mes chansons préférées, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le rapprochement entre No One et NIN lorsque Reznor écrivait sur le son premier album « NIN is Trent Reznor ». C’est une phrase que l’on aurait très bien pu décliner en « No One is Kemar Gulbenkian ». Et en préparant cette interview, je me suis rendu compte que cela ne collait pas vraiment, puisque sur la promo de Drugstore, Shanka est très présent et que le line-up a l’air plutôt stable depuis Gazoline.

No One c’est un groupe. Je passe mon temps à refuser l’idée, que No One c’est Kemar. Ça s’appelle No One is Innocent, ça ne s’appelle pas Kemar. Les autres gars du groupe s’identifient complètement à ce qui se passe. No One ce n’est pas un groupe nombriliste. Je ne passe pas mon temps à raconter mes états d’âme, que j’ai mal aux fesses ou que je me suis fait larguer il y a trois jours. Ce genre de choses ils ont pu le retrouver avec des artistes qu’ils ont accompagnés autrefois, en faisant tout simplement le bouche-trou de musiciens. Là ce que je raconte, ce sont des choses que l’on pense tous, et du coup chacun s’implique vraiment dans sa façon de jouer. Alors effectivement c’est moi qui réponds la plupart du temps aux interviews, mais c’est parce que je suis le chanteur, et qu’en général c’est le chanteur qui répond aux questions.

J’ai également lu une interview de toi qui disait que l’époque était aux artistes solos. Est-ce le reflet d’une époque un peu plus nombriliste ou est-ce tout simplement plus simple d’avancer lorsqu’on est seul ?

Image de No One is Innocent @ Grillen de Colmar C’est clairement l’époque qui veut ça ! On se focalise sur un village, comme une élection présidentielle se focalise sur un homme. C’est un peu dommage, d’ailleurs, que la notion de groupe disparaisse. Après bien sûr on peut comprendre que la notion de groupe est très difficile lorsqu’il s’agit de garder une unité et une force. On sait tous ce que c’est, et moi le premier je peux te parler de tous les travers qu’un groupe peut avoir. En fait ça dépend des périodes. C’est cyclique. Mais je crois que c’est vachement l’avènement de la chanson française qui veut ça…

Rien que dans les pays qui nous entourent, la notion de groupe a effectivement beaucoup plus d’importance…

Même pas sûr. À l’époque de Nirvana, Rage, ouais, la notion de groupe pouvait être vachement importante et t’avais un paquet de groupes. Aujourd’hui je trouve que ce n’est pas qu’un truc français, mais une tendance générale…

Est-ce que la démocratie peut exister au sein d’un groupe ? Ou est-ce qu’il doit nécessairement y avoir un leader qui doive imposer ses décisions ou ses points de vue par « la force » ? Est-ce que tu te sens investi de cette mission en tant que chanteur du groupe ?

Évidemment qu’il y a une pseudo « dictature » dans chaque groupe. C’est normal. À un moment donné, il faut bien qu’il y en ait un qui fasse des choix. Mais ça peut tout aussi bien être deux personnes… Dans No One par exemple, Shanka est omniprésent sur plein de décisions. Effectivement, avant ou après les concerts, j’ouvre les débats sur ce qu’on joue, sur la façon dont on joue ou sur des nouvelles idées et on en discute en commun… Ce que j’aime bien, c’est qu’un gars du groupe dise quelque chose pour faire avancer la discussion en proposant une idée et pas simplement un truc du genre « Ouais ça, ça ne va pas ». Quand je dis que quelque chose ne va pas, j’essaye de proposer quelque chose pour au moins ouvrir la discussion…

Mais les leaders ne sont pas toujours des chanteurs. Chez Archive par exemple, c’est le mec au clavier qui est le leader…

À Colmar toujours, tu disais écouter beaucoup de Johnny Cash dans le bus, qu’est-ce qui te parle autant dans sa musique ou dans le personnage qu’il fût ?

Déjà ce sont des morceaux qui sont imparables. C’est la classe dans la voix du mec. Ce sont les arrangements épurés, ou pas. C’est le parcours du mec. Toutes ces choses qui font que j’écoute Johnny Cash et que je suis super fan. Et aussi parce qu’à un moment donné ça nous emmène ailleurs, par rapport à notre musique. C’est une autre source d’inspiration. Il me touche ce mec-là…

Ce nouvel album Drugstore, a-t-il été dur à composer ?

Oui et non. Il y a souvent des périodes difficiles… C’est comme un film. Ça commence toujours énorme, à un moment donné il y a une période de creux, et après boum, ça repart. La création d’un album c’est un peu pareil.

Est-ce que c’est un mal nécessaire d’avoir ces périodes de composition pour pouvoir repartir en tournée ?

J’aime de plus en plus. On se connaît tous déjà vachement mieux. Et on est tous dans cette idée de se creuser les méninges pour essayer de sortir le meilleur truc possible, la meilleure façon de surprendre, de faire des bonnes chansons. Shanka le dit souvent en interviews, aujourd’hui faire du rock un peu comme nous, c’est faire de la résistance. Si tu n’arrives pas à sortir de bonnes chansons, tu n’existes pas. Je suis vachement exigeant avec moi même déjà, et avec les autres aussi… Notre façon de composer prends vachement de temps : on bosse ensemble pendant un mois, après je bosse chez moi, Shanka aussi, et après le chanteur il prend un peu la tête à tout le monde comme d’habitude, et après on se remet à bosser ensemble… On n’arrive pas avec 12 /13 titres déjà composés qu’on enregistre et voilà c’est fini…

Quand Shanka dit que faire du rock, c’est faire de la résistance, est-ce parce que le rock est devenu plus une esthétique qu’autre chose, sans le moindre message ?

Image de No One is Innocent @ Grillen de Colmar C’est cyclique. Encore une fois. Ce que j’ai remarqué c’est quand on est en période de pseudo croissance, les gens sont prêts à recevoir énormément d’infos, à lever le poing en l’air et à être super excités. Alors qu’on période de crise, tout d’un coup les gens ont plus envie d’entendre « Je t’aime mon amour », « Tu es belle ». C’est complètement paradoxal avec ce qui se passe dans la rue.

J’ai vraiment l’impression que c’est une tendance très française quand même. Prends l’exemple du cinéma par exemple. Si tu regardes la sélection de Cannes, les films français ont souvent des sujets très nombrilistes, alors que les films étrangers sont plus ancrés dans leur époque, avec des sujets de société très actuels, et plus revendicatifs dans leur propos…

Dans la grande majorité oui. Mais de temps en temps, il y a de petites perles qui déboulent, avec un vrai message. Le prochain film sur Sarkozy par exemple. Des hommes et des Dieux. Les Français sont très forts pour faire des documentaires. Autant la culture musicale française c’est la chanson avec comme racines Brel, Ferré et toute la bande, autant dans le cinéma c’est la comédie.

Il y avait une chanson sur le cinéma d’ailleurs sur Revolution.com… Quel est le cinéma aue tu préfères ?

Je suis un gros fan de films des années 70 où les réalisateurs avaient le pouvoir sur les producteurs. Mon réalisateur fétiche c’est Scorsese. Mais il y a aussi Coppola. En contemporain, j’aime beaucoup Sam Mendes et les réalisateurs qui font passer des messages. C’est d’ailleurs pourquoi ce cinéma 70’s est encore toujours ancré dans l’air du temps.

Avec tous les groupes que tu as dû côtoyer au cours de ces 20 dernières années, est-ce que tu as l’impression d’être un survivant ?

Non. Je ne me pose pas cette question-là. Je continue à faire de la musique avec les gens que j’aime… Et puis il y a aussi le fait que je n’ai pas l’impression de beaucoup vieillir malgré mon âge. Tant que j’aurais cette énergie-là sur scène, je n’aurais pas l’impression de me sentir comme un survivant. Il y a aussi surtout qu’avec le groupe on est toujours arrivé à se réinventer et que du coup tu n’as pas l’impression de jouer La Peau depuis 15 ans…

C’est vrai que chacun de vos albums a une identité assez propre…

C’est ce que je te disais au début. À chaque album, tu as l’impression que tu repars pour une nouvelle aventure, avec une nouvelle énergie, un nouveau son. Donc vraiment non, je n’ai pas l’impression d’être un vieux schnock (rires).

Qu’est-ce qui te fait encore rêver ?

De pouvoir continuer à faire de la musique et d’être passionné par ce que je fais. D’arriver à continuer de dire ce que je pense. De le faire avec des gars que j’aime, avec une équipe autour que j’aime. Et de se dire qu’on a un métier plutôt cool. Même s’il y a des moments où on est raides, où on est fatigués, qu’est ce qu’on prend comme bonnes vibes.

Ce n’est pas trop dur de gérer l’après-concert justement ? De redescendre après s’être pris autant de bonnes vibrations ?

Non pas trop. Si j’en suis là aujourd’hui, et si les gars aussi en sont là, c’est qu’on fait aussi attention à nous. On n’est pas complètement défoncés et couchés tous les soirs à 6 h du mat’. On n’est pas non plus des enfants de chœur, mais on fait gaffe à nous, parce qu’on sait que pendant 1 h 20 va falloir être au taquet.

J’ai vu récemment ton passage à Taratata outre que je n’ai pas trouvé l’interview de Nagui très bonne, à un moment il était question de la chance qu’avait un groupe comme No One de porter son message dans les médias et de bénéficier ainsi d’une grande résonance. Pourtant plus le média est gros, moins il est possible de vraiment s’y exprimer puisqu’au final l’invité ne dispose que de quelques minutes ce qui n’est pas vraiment propice à exprimer une pensée complexe… N’est-ce pas un peu frustrant d’avoir une telle tribune et d’être obligé de rentrer dans le format de l’émission ?

Image de No One is Innocent @ Grillen de Colmar Faut comprendre un truc, c’est que c’est du spectacle. Et c’est du spectacle dans des conditions géniales. Musicalement t’es aux petits oignons quand tu arrives à Taratata. Et tu peux t’exprimer super convenablement musicalement. Et moi mon objectif c’est de faire de la musique. Après quand t’as un Nagui qui t’interviewe et que ça part un peu à droite, à gauche, ce n’est pas ça qui est important. L’important c’est de savoir si musicalement on a été bon ou pas. Après c’est vrai que malgré ses questions, il faut savoir recentrer le truc, et essayer de dire ce qui est important pour toi. Mais n’oublies pas que t’as en face de toi un mec qui est un pro de la télé, qui en a vu des vertes et des pas mûres, qui a interviewé des centaines de personnes, et qu’il est là pour que ça soit du spectacle. Et si ça tu le refuses, alors n’y va pas.

Mais moi je ne le refuse pas, car à un moment donné je sais que je pourrais dire 2-3 trucs que je pense. Et surtout que musicalement, on pourra tous être vraiment nous même. Il faut se dire que lorsque cette émission n’existera plus, il y aura un manque. Je suis d’une génération où on avait Les Enfants du rock, Rapido, Rock Express. À l’époque, il nous arrivait de cracher dessus, n’empêche que le jour où ces émissions se sont arrêtées, on était orphelin.

Je n’ai jamais eu de mots sévères pour Taratata. Enfin si au début… Parce qu’au début c’était un vrai ghetto de variéteux. Je le lui ai dit à Nagui « Ton émission au début c’était un ghetto. On voyait toujours les mêmes têtes. » Et à un moment il a commencé à s’ouvrir et à faire découvrir des choses aux gens et c’est devenu une vraie émission musicale. Pour te donner un exemple, l’émission musicale de Canal, ça, c’est un vrai ghetto. C’est un truc extrêmement anglo-saxon. Et c’est extrêmement élitiste.

Il y a One Shot Not sur Arte qui est vraiment chouette…

Ouais c’est pas mal. Au moins ça joue…

Ton album de blues, tu l’enregistres quand ?

Ah ben ça… En fait si j’ai encore de l’énergie après Drugstore pour faire un album de No One, je le ferais. Mais cet album de blues, il est déjà dans ma tête… Mais ce ne sera pas un album de blues classique, ça, c’est clair. Je ne pense pas que ce soit un American IV comme Johnny Cash. J’essaierai d’y mettre quelques sons un peu particuliers.

Crédits photo : No One is Innocent à Colmar (Avril 2011) by Pascal

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Image de : Fondateur de Discordance.

2 commentaires

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  1. 1
    Laure
    le Jeudi 5 mai 2011
    Laure a écrit :

    Chouette interview, chouette mec.
    Malgré ce qu’il en dit, il fait un peu Survivor quand même.

    C’est toi les photos Pascal ? Ben ça gère pas mal ;)

  2. 2
    Pascal
    le Jeudi 5 mai 2011
    Pascal a écrit :

    Merci :) )

    Oui c’est moi les photos. Enfin surtout l’appareil…

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