Nine ou la distance entre 8 1/2 et 9

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Le Nine de Rob Marshall ne se veut non pas un remake du 8 1/2 de Fellini, cela aurait été trop "prétentieux" dit le réalisateur dans ses interviews, mais l'adaptation d'une comédie musicale du même nom, montée à Broadway en 1982.

Pourtant, entre 8 1/2 et Nine, hormis justement la mise en partition de certaines parties et son contexte de réalisation, l’écart de scénario n’est pas grand, ce pourquoi nous nous permettrons de les comparer.

8 1/2 s’inscrit autant dans la carrière de Fellini que dans l’essence de son métier de réalisateur. Déjà, par son titre, puisqu’à l’époque où il a réalisé ce film, il a déjà 6 longs métrages derrière lui, 2 courts-métrages et un demi-film, son premier, Luci del Varieta : ce long métrage est donc son 8e film et demi. Ce film est un méta-film, où Fellini, n’arrivant pas à trouver l’inspiration pour son prochain film, décide de réaliser un film sur un réalisateur à succès. qui n’arrive pas à trouver l’inspiration pour son prochain film.

Fort d’un brin de folie (initialement appelé La Bella Confusione ), 8 1/2 est le délire du réalisateur Guido Anselmi, brillamment interprété par Marcello Mastroianni, qui avance un peu en somnambule dans un monde mi-rêvé mi-réel, mi-passé mi-présent. Les échappées sont sans transition, elles font parties inhérentes du film, on ne sait plus trop où s’arrête la réalité et où commence le rêve. Ce sont justement ces moments égarés Nine sont personnifie sous forme d’interludes musicales par les 9 personnages du film (forcément).

C’est malheureusement là où le film pèche en premier. Alors que les séquences musicales sont visuellement bien structurées, que les chorégraphies et les décors sont sympathiques, et que les univers inventés sont plutôt drôles. les chansons sont absolument sans saveur, les paroles d’une platitude rare. Mis à part la chanson de Judi Dench, Folies Bergères, il est difficile pour le spectateur de prendre au sérieux ces phrases ‘sujet-verbe-complément’ chantées : « My husbaaaaand makes moooovies » chante Luisa (Marion Cotillard ), la femme de Guido.

D’autant plus que ces mises en scènes sont très mal imbriquées dans la trame principale du film, notamment la scène où Penelope Cruz s’invite dans une séquence alors que Daniel Day-Lewis est pendu au téléphone. On retiendra aussi que ne s’improvise pas chanteur qui veut, même quand on s’appelle Day-Lewis et surtout quand on doit chanter avec un accent italien.

En ce qui concerne l’Italie justement, Nine surjoue et joue tout court ce que Barthes appelait l’italianité, c’est-à-dire ce qui représente le typiquement italien, sans pour autant l’être. L’œuvre de Fellini est italienne tout bonnement parce que son réalisateur l’est aussi, ce qui n’empêche pas 8 1/2 d’être une œuvre cosmopolite : une actrice française, des américaines, les langues fusent, français, anglais, italien, accents, tout se mélange comme pour signifier par le langage la consistance du méli-mélo interne de Guido. L’anglais prédominant de Nine, avec ses accents italiens de pacotille, ses actrices « françaises » qui ne le sont pas ( Judi Dench ?) ne peut prétendre à être italien. Le film-qui-ne-se-veut-pas-un-remake souffre de cette transposition, et quitte à jouer la carte américaine, on aurait presque préféré une transposition du film dans des studios hollywoodiens (et non dans les décors de la Cinecittà, qui ont servi, clin d’œil, au tournage de 8 1/2 à l’époque).

D’un point de vue temporel également, le film, censé se passer en 1965, ne dupe personne : les couleurs sont trop vives, la pellicule trop soignée, les costumes trop travaillés. De ce point de vue, Nine va vraiment chercher du côté de la comédie musicale, nous sommes à mille lieux du noir et blanc épuré, des bruis de pellicules et des voix étouffées qui donnaient à 8 1/2 un côté quasi non-filmique (un comble) et presque documentaire. A contrario Nine semble dire haut et fort « je suis un film, regardez-moi ».

Enfin, arrêtons-nous sur le personnage central, celui de Guido. Certes Marcello Mastroianni est un maître, mais Daniel Day-Lewis n’est pas le premier venu, on ne peut donc pas dire qu’il n’est pas « à la hauteur » de ce rôle, mais il n’est tout simplement pas à sa place. Guido Day-Lewis est le centre de Nine, tout le concerne, le film est un peu son « ego-trip » : on remarque d’ailleurs que les lunettes de vue de Mastroianni ont été remplacée par des Ray-Ban noires.

Quant au film de Fellini, c’est bien plus qu’un film, c’est surtout une longue réflexion qui soigne le réalisateur de ses démons sur l’inspiration, l’art, le talent. Est-il vraiment doué ? Pourquoi ce succès ? Et si ce n’était qu’un coup de bluffe ? Guido Mastroianni nous présente ce qui se passe autour de lui, on suit ses mouvements, on est dans ses pensées voire même dans sa tête les 10 premières minutes… on a accès à l’intimité du réalisateur qui en se livrant demande presque au spectateur la réponse à la question qui le travaille: finalement, a-t-il quelque chose à nous dire avec ses films?

Guido Anselmi n’est pas faux, il n’accumule pas les femmes pour le plaisir parce qu’il aime les femmes, mais parce qu’il a besoin d’elles. Il les fantasme non pas sexuellement, mais artistiquement. Ce qu’il semblerait que Nine n’ait pas comprit. « Son seul point faible : les femmes » signe l’affiche publicitaire, or jamais 8 1/2 n’a été une histoire de femmes, mais une histoire autour des femmes, avec des femmes. 8 1/2 est le postulat de la muse et du fantasme, Nine est le postulat de la femme kleenex.

C’est pourquoi Nine peine à convaincre, malgré tous les ingrédients d’un bon film : une comédie musicale par un réalisateur récompensé pour ce genre avec Chicago, beaucoup d’acteurs de renom, une storyline alléchante… A trop vouloir ressembler à la comédie musicale du même nom, Nine a perdu de vue que celle-ci n’était déjà que l’adaptation d’un film, faisant de l’interprétation de Rob Marshall l’ombre d’une ombre, autrement dit plus grand chose de consistant.

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Nine de Rob Marshall

Dans les salles depuis le 03 mars 2010

Avec Daniel Day-Lewis, Nicole Kidman, Marion Cotillard

1h58min

Comédie musicale, 2010

AlloCiné Nine

A propos de l'auteur

Image de : Virgile n’a pas écrit Les Bucoliques, ni L’Enéide. Il n’est pas poète, encore moins latin et surtout pas mort. D’ailleurs, il n’est même pas un il. Reniant ses héritages classiques, Virgile connaît toutes les répliques d'Indiana Jones et la Dernière Croisade, loupe son arrêt si elle a le dernier Margaret Atwood entre les mains, et a déjà survécu sur des sandwiches cornichons-moutarde. Elle va avoir tendance à considérer la publicité comme une forme d’art, se transformant en audio guide dans les couloirs du métro, les salles de cinéma et même devant du mobilier urbain qui n'en demandait pas tant. Outré, Virgile le poète s’en retourne aux Enfers pendant que Virgile l'anachronisme rêve d'embarquer pour un aller simple destination Osaka. Pour plus d'info: http://www.twitter.com/_Virgile

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