Nicolas Ungemuth

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On avait connu Ungemuth par Rock&Folk, où il continue à faire découvrir d'obscurs groupes anglais des sixties à de nouvelles générations. Il y a ceux qui lui en veulent toujours à mort de leur avoir fait acheter un disque d'un obscur groupe anglais des sixties qui se révélait ensuite carrément moyen. Ceux qui n'achètent plus de disques, mais aiment bien ses papiers, parce qu'ils semblent émaner d'un mec un peu convaincu, et que ça fait plaisir. Aujourd'hui, Ungemuth arrondit ses fins de mois au Figaro, et se définit lui-même comme un "vieux pépère" de la critique rock. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir plein de choses intelligentes à dire.

Quand on dit critique de rock, on pense peut-être d’abord à quelqu’un qui va écouter les sorties récentes et faire le tri. Or toi tu te présentes plus comme un historien, à fouiller dans le passé, dans les ressorties…

C’est le résultat d’une évolution. Je suis rentré à Rock&Folk en 95, et là je faisais l’actu, les interviews, les papiers de couverture… puis en 2000 j’ai pris un job alimentaire (du marketing à la Fnac), maintenant je fais les pages livres au Figaro, donc je ne suis simplement plus dispo pour faire des interviews, très mal payées en plus. Alors il y a dix ans j’ai pris la rubrique rééditions, puis j’ai eu la rubrique Garageland : le but c’était de ne plus avoir à sortir de chez moi, et de faire ce qui me plaît. Alors forcément quand on m’appelle pour faire une interview à New York je dis non, parce que j’ai passé l’âge, j’ai des enfants…

Donc ce n’est pas par dégoût de la scène actuelle ?

Pas du tout. La première raison, c’est cette nécessité de confort. Avant, en 95, j’en avais besoin pour vivre, alors je faisais tout, les Smashing Pumpkins, des trucs que je détestais ; je m’engueulais avec Manoeuvre qui voulait que je fasse Garbage, je disais, Garbage c’est nul, il me disait, un vrai journaliste fait tout ; là je ne suis pas d’accord. Je pense qu’on n’est pas des journalistes, on est des critiques, on ne fait pas les chiens écrasés, ou Garbage si on n’a pas envie. Avant je le faisais, maintenant je n’ai plus besoin de ça pour vivre, donc je ne le fais plus.
La deuxième raison, qui est vraiment fondamentale, c’est que ce n’est pas à un mec de 43 ans de partir à l’affût des nouveaux groupes très bons. C’est aux mecs qui ont maintenant l’âge que j’avais quand moi j’ai commencé.

Aujourd’hui, tu te vois plus comme un passeur?

Oui, il faut transmettre des trucs qui sont peu connus, en sachant que les générations se renouvellent. Je me souviens de l’époque des Naast et consorts, plein de ces petits groupes avaient découvert des trucs sixties dans mes pages. Ça me fait plus plaisir qu’on me dise « j’ai découvert tel groupe grâce à vous » que « votre papier est super bien écrit ».
En revanche pour les nouveautés, le rock étant un truc de jeunes, c’est aux jeunes d’en parler. On est tête chercheuse pendant cinq ou dix ans, après on devient flemmard, ou blasé.

Pourtant, la presse écrite est dominée par des critiques qui sont en train de prendre de l’âge.

Oui, je suis d’ailleurs très étonné de voir le culte d’Eudeline chez les très jeunes. Mais moi aussi quand j’étais jeune je lisais Garnier, les articles des vieux… Après, je vois plein de nouvelles signatures dans Rock&Folk, en dehors de Eudeline et moi c’est des gens qui ont entre 20 et 30 ans qui y écrivent.
Ce qui est fondamental c’est que la presse musicale se vend très mal, donc c’est mal payé d’y écrire, et à partir de là c’est dur de devenir exigeant. Yves Adrien est entré à Rock&Folk par le courrier des lecteurs, Garnier, Manoeuvre avaient envie d’y entrer pour écrire sur des groupes évidemment, mais aussi aussi parce qu’ils pensaient qu’ils pouvaient en vivre. C’était possible à l’époque. Aujourd’hui, si on gagne 300 euros par mois c’est la fête. Du coup les journaux ne peuvent plus exiger des jeunes qui soient brillants, parce qu’ils sont déjà contents d’avoir des plumes quasiment gratuites.

Tu cites beaucoup Garnier, Adrien, Manoeuvre… c’est la critique rock française qui t’a formé?

Ça a été d’abord les Français, forcément, parce qu’à douze ans je ne parlais anglais, et je lisais Rock&Folk et Best religieusement. Au bout d’un moment on constate qu’il y a telle signature qu’on apprécie plus ; moi c’était Manoeuvre qui était très bon dans les années 70, Garnier… j’aimais bien les gens qui avaient de l’humour. Les papiers d’Yves Adrien me faisaient chier parce que je trouvais qu’il faisait du pathos, même si je suis le premier à le trouver super novateur, et en tant que passeur on ne peut pas faire mieux.
Je me suis rendu compte plus tard que ce style déconnant venait de Lester Bangs, mais ça c’est à vingt ans et quelques, quand j’ai commencé à lire des bouquins en anglais. C’est l’école de Creem qui a tout inventé, mais à quatorze ans je ne le savais pas. J’aimais bien ces mecs qui faisaient des papiers fleuves complètement délirants, qui se foutaient de la gueule des gens qu’ils interviewaient, c’était l’époque ou il n’y avait pas de vaches sacrées. Bangs se foutait la gueule de Reed… On n’était pas là transis comme aujourd’hui devant des vieillards en disant « oh vous vous souvenez en 73 vous avez fait un super album », on était là pour déconner.

C’est aussi le moment de l’émergence de la critique de rock comme style littéraire. Comment tu te situes par rapport à ça ?

Image de Je suis loin de tout ça. Ces mecs m’ont nourri et j’ai décidé de ne jamais écrire de pensum, des papiers très respectueux ou très putassier… Très modestement, dans les années quatre-vingt-dix, quand je suis arrivé à Rock&Folk, il n’y avait plus personne pour faire des papiers un peu déconnants, et Manoeuvre était content parce que dans la rubrique réédition je me foutais de ZZ Top et tous ces connards alors qu’on était au pire moment de la presse rock en France, les années 80 — 90, où les mecs ne faisaient que de la promo…

C’est toujours un peu le cas aujourd’hui…

C’est malheureusement assez vrai. Et pour moi c’est une grande surprise. Dans les années quatre-vingt, les journalistes étaient complètement vendus, parce que les maisons de disques gagnaient beaucoup d’argent avec le CD, donc ils étaient invités dans des voyages, on leur payait de la coke… on peut comprendre, quand t’as vingt-cinq ans, que t’es traité comme un roi pendant une semaine dans un hôtel de luxe à Sidney, il y a de quoi faire un papier complaisant. Moi je ne l’aurais pas fait, mais je peux comprendre. Aujourd’hui, je ne me l’explique même plus.

Est-ce que l’arrivée d’internet n’a pas pu constituer un espoir pour la critique rock ?

Sur les quelques trucs d’internet que j’ai lus, ce que je constate c’est qu’internet n’ayant pas de moyens, c’est un peu le même problème que la presse écrite : ils ont des bénévoles, qui n’écrivent pas toujours très bien, mais sont dévoués, pas de secrétaires de rédaction, pas de relecteurs, donc c’est un peu le retour au fanzine. Les fanzines avaient des qualités, mais parce que c’était fait par des fans il n’y avait pas de recul, pas de professionnalisme… En 75 à Rock&Folk il y avait une exigence d’écriture super élevée, parce qu’on payait les mecs, donc on pouvait se le permettre. Aujourd’hui, moins.

Mais tellement de gens aspirent à faire ce boulot que les rédacs chefs ont quand même du choix.

J’aurais pensé aussi que des hordes de gens enverraient des CV en se disant prêts à être bénévole, mais visiblement non, il n’y a plus trop de vocations.
Et aujourd’hui le niveau est bas, les fans de rock, s’il en reste, n’ont quasiment pas lu de livres…

Le rock est pourtant devenu très élitiste culturellement.

Il ne l’est pas devenu, ça a toujours été le cas. Manoeuvre, Adrien, Garnier avaient autant lu de livres qu’ils avaient écouté de disques. Ils avaient des lettres, donc ils savaient écrire. Ce n’est plus le cas maintenant. La littérature chez les apprentis rockeurs c’est inexistant. Le problème de cette « profession », c’est qu’on a affaire à des mono-maniaques, ils n’y connaissent rien en littérature, rien en jazz, rien en musique classique, et sous prétexte qu’ils connaissent toute l’oeuvre des Pixies ils se disent, « je vais devenir journaliste de rock ». Malheureusement ça ne suffit pas. Quand on lit les papiers d’Adrien — encore une fois ce n’est pas mon style, mais j’adore Adrien — ou de Garnier, il y a une culture phénoménale derrière, et ce n’est pas que du rock…

À qui s’adresse la presse rock ? Aux jeunes, ou à ceux qui étaient jeunes dans les années soixante-dix ? Parce que souvent ça parle autant de jeunes groupes que du « classic rock », comme on dit en Angleterre…

Quand je bossais dans des journaux de rock dans les années quatre-vingt-dix, on avait quinze choix de couvertures par mois, parce que tous les mois il y avait des disques qui se vendaient, qui touchaient toutes sortes de public. Aujourd’hui, plus rien : on a d’un côté les vieux croulants genre U2, et de l’autre les groupes « indés » à la Arcade Fire. Et entre les deux, plus rien. On n’a plus personne à mettre en couv. En plus les artistes ne viennent plus en France pour faire des interviews, on ne fait plus partir les journalistes pour faire des interviews à l’étranger, donc on propose des interviews par mail ou par téléphone, ce qui est le comble… et puis surtout si on regarde les disques qui sortent chaque mois, c’est difficile de trouver des locomotives…

Tu parlais des Naast tout à l’heure, tu penses quoi de la « nouvelle scène rock » ?

Image de Naast C’est mort depuis trois ans.

Mais pour toi ça a été quelque chose?

Je trouvais que les disques n’étaient pas bons, mais ça m’a fait plaisir de voir qu’il y avait des mecs très jeunes qui avaient une grande culture musicale, on pouvait leur parler des Stooges, de trucs obscurs des Stones, grâce au téléchargement ils avaient eu accès à ces trucs… Donc c’était réjouissant de voir des mecs de 18 ans qui considéraient la musique dans sa globalité. J’avais l’impression que ces mecs avaient fait leurs études. Ils étaient bien lookés, ils jouaient mal, mais on s’en fout ; c’était la première fois qu’à Paris il y avait trois ou quatre concerts par semaine. C’était merdique, mais ça bouillonnait. Le résultat je m’en fous un peu, ce qui compte c’est que ça bouillonnait. Après, les disques n’étaient pas bons, donc c’était voué à l’échec.

Pour en revenir à Rock&Folk, ta liberté de ton dans le journal est très grande.

J’ai une chance inouïe, Manoeuvre me fait confiance, et je peux défoncer les groupes qu’il préfère, les Doors, ZZ Top, les Stones, il passe mes papiers. Je le fais parce que ça m’amuse de le faire, justement parce que je peux dire ce que je veux. Mon credo ça a toujours été que le rock c’est une musique déconnante, pour les jeunes, donc on ne va pas se mettre à avoir des vaches sacrées comme en littérature classique ou chez les jazzeux. Alors, autant s’amuser.

Pourquoi cette spécialisation sur les sixties ?

Parce que je pense qu’il y a des grandes périodes dans tous les genres, et dans le rock c’est clairement les années soixante, puis le punk et le post-punk. L’histoire du rock c’est court, on a le droit de dire qu’il y a eu des périodes de merde et des âges d’or… Les sixties c’est une époque hyper réjouissante, des gens hyper différents, tu prends les hit-parades de l’époque et chaque semaine il y a cinq singles monstrueux.

Tu es aussi amateur de jazz. Or le jazz est rarement une référence explicite de la critique rock, alors que ça devrait l’être, surtout quand on parle des sixties.

Maintenant les critiques rocks sont dans les clichés, ils connaissent Kind of Blue de Miles Davis, et A Love Supreme de Coltrane… Mais le vrai jazz ce n’est pas pour eux, ils sont largués, ils n’ont pas assez de concentration pour un solo de trompette d’un quart d’heure, quand ça fait quinze ans qu’ils écoutent de la musique avec trois accords.

Pourtant il y en a bien qui écoutent du prog ?

Eux, c’est ceux qui ont un complexe, qui veulent écouter de la musique classique et qui en sont incapables…

Il y a un certain goût de la méchanceté dans tes papiers, une envie de mettre à bas des icônes… mais n’est-ce pas aussi que c’est plus facile, et plus réjouissant, de descendre quelque chose qui est mauvais plutôt que de défendre un disque de qualité ? Ou alors c’est qu’il n’y a plus grand-chose à défendre aujourd’hui ?

Encore une fois, ce n’est pas à moi de défendre quelque chose aujourd’hui, c’est aux mecs de 24 ans. Je trouve ça plus difficile parfois de démonter que de défendre ; par exemple, Iggy avec les Stooges, je trouve qu’il fait pitié, et ce n’est pas facile à écrire parce que personne n’a le droit de toucher à Iggy, c’est vraiment l’icône totale. Je le fais et Manoeuvre me laisse le faire. Après c’est sûr que c’est plus facile d’écrire une mauvaise critique qu’une bonne, même s’il y a des mecs qui sont incapables de faire une bonne mauvaise critique, c’est-à-dire une mauvaise critique réjouissante. Parce qu’il faut le faire avec humour, il faut faire marrer.
Encenser les bons, je pense le faire quand même un peu tous les mois, en parlant d’inconnus dans la rubrique rééditions, qui n’est pas que sur les sixties. J’écoute quand même de la musique actuelle. Mais pour découvrir les génies de demain c’est aux mecs entre vingt et trente ans de le faire. C’est leur rôle, moi je suis un vieux pépère…

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3 commentaires

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  1. 1
    le Lundi 15 août 2011
    ZZW a écrit :

    Super intéressant, comme d’habitude avec Ungemuth — même si j’suis pas d’accord sur tout, ça fait réfléchir,surtout concernant le journalisme rock. Un peu chagrin comme conclusions mais lucides.

    Les couvertures faut les faire sur les Oh Sees, Ty Segall ou Fresh & Onlys. La scène actuelle de Frisco est délirante mais reléguée au second plan dans les gros canards, c’est dommage, ils méritent une audience plus vaste ; c’est « bouillonnant », ils sortent des disques par wagons, et ils sont excellents. Il manque pas grand chose.

  2. 2
    le Samedi 10 mars 2012
    driss a écrit :

    qui est la tête de con ridicule qui pose sur la photo au-dessus ?

  3. 3
    le Jeudi 9 avril 2015
    juan a écrit :

    En résumé : le rock c’est con !

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