Mr. et Daddy’s Girl : les errances des lolitas contemporaines

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Jamais le terme de Lolita ne pourra autant être utilisé à contresens que dans le cas des deux héroïnes littéraires dont il est ici question.

Image de Mr - Emma Becker L’une va fêter ses quinze ans, elle vit dans les années 90 et la bonne bourgeoisie londonienne, l’autre vient d’avoir vingt ans, elle fait partie des milieux privilégiés de la banlieue parisienne dans les années 2000. Plus de quinze ans séparent les éditions respectives de leurs histoires, mais d’une époque à l’autre, elles sont toutes deux définies sous le vocable de « lolitas », car jeunes, à la frontière de l’éveil sexuel se transformant très vite en maturité sexuelle et un effacement de repères qui en font des jeunes femmes perdues, oscillant entre excès de vitalité et inconsolable tristesse. Des créatures très éloignées de la petite garce impitoyable et manipulatrice dépeinte par Nabokov qui font d’elles des « lolitas à la renverse », touchantes, naïves, égoïstes parfois, inconséquentes souvent. Entre l’Olivia de Daddy’s girl et l’Ellie de Mr., se dessinent les errances de ces lolitas contemporaines.

Un milieu très favorisé où les parents ne sont jamais assez présents

Olivia, quatorze ans au début de Daddy’s girl, vit avec sa mère, galeriste et créatrice de bijoux. Parce que ses parents sont divorcés, elle ne voit son père – professeur d’histoire à l’Université et en couple avec une de ses anciennes étudiantes – que tous les quinze jours. Adolescente splendide (il est notamment question de ses longues jambes, sa chevelure longue et épaisse), mais gauche et complexée par une poitrine indécemment développée pour une gamine de son âge, elle doit faire face à des parents plus pressés de refaire leurs vies que de s’occuper d’elle. D’ailleurs, Olivia se retrouvera avec un demi-frère dans chaque foyer recomposé, alors qu’elle est déjà ébranlée par le fait qu’elle doit supplier son père de bien vouloir la prendre chez lui et qu’il soit très gêné et dubitatif devant sa détresse. Incapable de trouver sa place ou se mettre en colère, son trouble s’accentue le jour où elle fait la connaissance de Nick Winter, le double de son âge, photographe et nouvel amant de sa mère. Amoral, d’une franchise brutale, l’homme est beau (blond, athlétique, yeux très bleus, mais très froids) et inquiétant, car très conscient du besoin éperdu d’amour de la jeune fille qu’il a en face d’elle.

Dans Mr., c’est Ellie elle-même qui a cette conscience aigüe de sa propre faille. Quand elle se jette dans les bras de Monsieur (l’amant originel comme le péché n’a pas de prénom), elle est une enfant de parents divorcés peu présents et vit dans une de ces immenses maisons bourgeoises où passent souvent oncles, tantes et grands-parents, mais où l’on ne fait pas toujours assez attention aux autres. Ellie, qui vit entourée de livres et écrit des textes érotiques publiées dans des revues littéraires est mortifiée à la fois que sa famille s’intéresse à ses passe-temps, mais qu’elle s’y intéresse mal et la blesse en plaisantant à ce sujet (« Je l’ai acheté [La mécanique des femmes]. [...] C’est là qu’il décrit pendant des pages et des pages une nana en train de pisser. » assène sa mère lors d’un dîner familial). Monsieur, marié et chirurgien collègue de son oncle éveille sa curiosité, car elle le croit plus enclin à l’écouter, l’entendre sur ses sujets. Tout en sachant au fond d’elle qu’envoyer un message faussement innocent sur Facebook à un homme de quarante-cinq ans ami de sa famille à propos de littérature érotique ne peut que la mener à sa perte.

La confusion du sexe et des sentiments

Quand Olivia et Ellie sont « réveillées » par Nick et Monsieur, l’émerveillement sexuel tourne à l’obsession et au manque perpétuel. Parce qu’ils sont des entités masculines hautement dangereuses (trop proches de la famille, plus âgés, pas disponibles sentimentalement) qui se doivent d’espacer continuellement les rencontres, qui leur disent à quel point tout ceci est risqué, mais qui sont incapables de se défaire eux-mêmes du lien très violent qu’ils ont contribué à créer avec leurs (très) jeunes amantes. Pour Olivia, si Nick lui est fidèle puisqu’en dehors d’elle il ne couche qu’avec sa mère (situation déjà potentiellement très perverse), c’est qu’il l’aime. Ce à quoi il répond avec brutalité : « Écoute mon chat, l’amour, c’est un mot dont les hommes se servent uniquement pour culbuter les bonnes femmes. Je t’aime, ça veut simplement dire j’ai envie de te niquer. Faire l’amour, c’est baiser, point. Y a pas à sortir de là. » Ellie se révèle souvent moins naïve, pourtant elle bondit régulièrement de fierté et de joie quand Monsieur lui révèle sa jalousie à la voir coucher avec d’autres, alors que c’est surtout pour lui dire que vu que ce sont des mecs plus jeunes, ils ne doivent pas savoir s’y prendre.

Mais Olivia et Ellie ont également droit à des différences de traitement significatives de la part de leurs amants : Nick est celui pour qui le sexe est avant tout une fonction vitale, qui le fait à l’aveugle, à l’instinct avec une certaine violence verbale ou physique. Monsieur est un esthète qui lit Mandiargues et Bataille et fait l’amour à Ellie en artiste et en pervers (« - Tu ne sais pas qu’il faut toujours regarder un homme lorsqu’il a la queue dans ton cul ? a commencé Monsieur [...] C’est toi qui as le pouvoir tu sais. Même si c’est moi qui t’encule [...], je suis pris au piège dans ton petit cul, et c’est moi que tu rends fou. »). Pour appuyer ces distinctions, Janet Inglis parsème Daddy’s girl des interrogations d’Olivia qui se réfère très souvent à la biologie pour expliquer ce qui lui arrive ou appréhender la situation folle qu’elle vit avec l’amant de sa mère : quand Nick lui prend sa virginité, elle pense à ce que lui a dit sa meilleure amie : « Megan lui avait dit que l’élasticité du vagin était telle qu’elle rendait toute incompatibilité physique impossible dans un couple. S’il pouvait se dilater au point de permettre à un bébé de sortir, il était évident [...] qu’il pouvait aussi s’accommoder de toutes les tailles et toutes les formes de pénis. Mais Olivia découvrait que s’accommoder c’est une chose, être incommodée, c’en est une autre. » Et à chaque évènement lié de près ou de loin à Nick, Olivia le mettra en regard avec la science ou la mythologie grecque, l’autre grand fil rouge de Daddy’s girl. Alors que la relation d’Ellie et Monsieur est avant tout guidée par la littérature érotique, au point qu’après l’amour, il lui demande de lire à voix haute quelques pages du Con d’Irène d’Aragon. Ellie est à la fois transportée par ce qu’elle lit et écrasée par un sentiment d’admiration et d’impuissance face à l’auteur et à celui qui lui fait découvrir : « Et je savais pertinemment, de manière épidermique depuis cette lecture, que jamais je ne serai ce genre de plume à inscrire au panthéon des écrivains. Je le ressentais presque sereinement, comme on accepte les choses de la nature et de la vie. C’est juste la résignation qui faisait mal. »

Des amies confidentes, mais impuissantes à aider

Image de Daddy's girl - Janet Inglis La meilleure amie bien que présente, toujours encline à écouter n’est pas pour autant la personne qui peut aider la lolita dans sa quête du bonheur avec son amant interdit. Megan, la solide et franche Megan qui écoute et aide Olivia ne sait pourtant rien de sa relation avec Nick : « D’ordinaire, après une aventure comme celle-là, elle se serait empressée d’aller trouver Megan pour tout lui raconter. Mais là, pas question. C’était un secret entre adultes, qui, s’il devait s’ébruiter, risquait d’avoir des conséquences catastrophiques. Elle n’était pas assez bête pour ne pas le comprendre. » C’est la seule véritable amie d’Olivia, saine et présente envers et contre tout, l’amie aux yeux bleus dont Olivia dit que c’est avec ces yeux-là qu’on « fondait des religions. Alors qu’avec des gens comme elle on s’embourbait ». Megan est régulièrement surnommée Dr Freud par Olivia par sa capacité à toujours peser le pour, le contre et décrypter les rouages psychologiques des situations sur lesquelles Olivia lui demande de l’aide et également quant à ses propres problèmes. Mais paradoxalement c’est au moment où Olivia a le plus besoin de son amie qu’elle ne peut rien lui en dire, ce qui la rend folle de frustration et d’angoisse. La révélation viendra bien sûr, ce qui donnera toute la mesure de l’attachement profond et indéfectible qui lie les deux amies. Car Olivia, souvent mortifiée par la peur et la honte tient plus que tout à l’amour et l’estime de son amie.

Ellie, plus âgée et volontaire a moins de scrupules à se confier à ses amies, mais toutes semblent être des ombres plus ou moins palpables dans sa vie. Entièrement absorbée par sa relation avec Monsieur, Ellie se confie et raconte, mais aucune de ces filles qui gravitent autour d’elle n’a l’oreille assez sensible pour réagir autrement qu’en riant ou en enviant ce qu’elle vit avec son amant : il est âgé, riche, brillant et en plus c’est un bon coup… Les seuls camarades qui peuvent retenir son attention sont ceux qui peuvent lui apporter un réconfort érotique : Edouard, universitaire qu’elle aime « parce qu’[il] baise extraordinairement bien [...] et qu’[il] est plus gentil que tous les autres » ou Lucy, une des amies de sa sœur avec qui le vertige est à la fois différent et analogue de celui qu’elle vit avec Monsieur : « Je passais le plus clair de mon temps à analyser ce qui faisait d’elle la seule fille dont j’avais consciemment et violemment envie. Je voulais Lucy, beaucoup trop, à beaucoup trop de niveaux, pour imaginer des gestes précis ou quelque chose d’aussi bassement pragmatique qu’un orgasme. J’avais envie de me nourrir d’elle, de sa substance, de ce qu’elle émettait. [...] Elle avait le même charisme calme que Monsieur – Sauf qu’elle ne semblait pas le savoir. » Les seules personnes les plus proches et les plus compréhensives ne sont pas les amies d’Ellie mais plutôt ses amant(e)s et sa sœur Alice, avec qui la relation est quasi fusionnelle.

L’art au secours des douleurs morales et sentimentales

Olivia joue du violon depuis son plus jeune âge, parce que son père l’a voulu, mais elle trouve au fil du temps du plaisir et même du réconfort dans cette activité, surtout au pic de sa relation avec Nick, toujours lointain et toujours attendu avec une ferveur proche de l’instinct animal : « Un vrai chien de Pavlov, voilà ce que je suis. Quand il entend sonner, il salive, prêt à manger. Moi, quand je sens une odeur de cigarette, je mouille ma culotte. » (en référence à l’excessive tabagie de Nick, alors que les deux parents d’Olivia et Olivia elle-même sont non-fumeurs). Le violon soulage ses sentiments d’angoisse et de pression, et c’est au bout d’un certain temps qu’elle comprend la phrase de Madame Stone, son professeur particulier, qui se montre d’une grande gentillesse quand elle apprend que les deux parents d’Olivia se remarient et font des enfants chacun dans leur coin et combien son élève semble désemparée : « Peu importe mon enfant, comme vous le disiez, les choses s’arrangeront sans doute avec le temps. Mais souvenez-vous que la musique est d’un grand réconfort et qu’elle n’a jamais brisé aucun cœur. »

Pour Ellie, c’est dans l’art, notamment la peinture, la littérature et bien sûr l’écriture que le point d’ancrage se fait. Premièrement parce que Mr. est un livre dans le livre, écrit par Ellie/Emma Becker, pour pallier les absences, la distance et les zones d’ombres de Monsieur quand il quitte sa jeune amante et peut disparaitre pendant des jours, des semaines, ne refaisant surface qu’à la faveur de détails que l’héroïne est incapable d’appréhender ou de décrypter, écrit aussi pour fixer sur le papier ce type même d’histoires qui quelle que soit sa brièveté, a une intensité qui peut déchirer une vie en deux. Pourtant Ellie refuse de céder à la facilité qui serait de trouver une explication ou une conduite à ce qu’elle vit dans ses livres ; même quand elle prend Lolita, elle sait bien qu’elle ne trouvera rien de comparable entre le couple nabokovien et celui qu’elle forme avec Monsieur, hormis la différence d’âge et un contexte d’interdit, elle se contente d’admirer le génie d’écriture de l’auteur. Quand elle évoque le goût des livres qu’elle partage avec Monsieur, c’est en ces termes : « J’ai pensé combien il était sulfureux et grisant, de partager avec un homme le goût du mot et de la chose, de trouver dans cette brutalité masculine un peu de la sophistication perverse des femmes, qui plus qu’eux aiment à languir des heures en lisant, et vivent cinquante pour cent de leur vie par procuration. »

Des petits copains utilisés comme pis-aller

Que cela soit Charlie, fils de chef d’entreprise intelligent, mais pas intellectuel pour un sou du côté d’Olivia ou Andrea, juif ashkénaze pour Ellie (la précision est d’importance puisque la petite goy s’étonne toujours de ne coucher qu’avec des juifs), les petits copains provoquent culpabilité, tendresse et agacement palpable chez les deux héroïnes qui leur en veulent à la fois de n’être qu’eux-mêmes, de ne pas voir ce qui se passe dans leur tête à elles, tout en savourant ce qu’ils ont de rassurants et de confortables, avant de rager qu’ils ne comprennent rien à rien. C’est dans ces moments que se révèle la forme d’égoïsme enfantin à rapprocher de la Lolita de Nabokov et leur inconséquence à blesser des êtres qui les aiment pour ce qu’elles sont, sans les sublimer plus que de raison…

Une écriture crue, sans complaisance et toujours du côté de l’héroïne

Image de Janet Inglis écrit Daddy’s girl à la troisième personne du singulier, pourtant c’est bien Olivia la figure centrale de ce livre, c’est à elle que l’auteur pense en premier, comme désolée de l’avoir fait naitre dans une famille aussi peu préoccupée d’elle. Jusqu’au titre, ironique et amer… Qu’il s’agisse de sensations, de sentiments ou de sexe, Janet Inglis décortique avec une grande précision ce que vit son héroïne, qui se révèle au fil des pages une pauvre gamine malheureuse, mal aimée, réduite à se jeter dans les bras de l’être le plus amoral qui soit pour obtenir ce que ses proches lui refusent : une attention vraie. Car Nick en dépit de sa vulgarité, son inculture, son absence d’empathie, son passé inquiétant révélé au fil des pages, sa façon de choquer Olivia en refusant d’appeler autrement un chat un chat ou de la prendre pour une enfant est celui qui remarque des détails que tous les autres ignorent ostensiblement, notamment quand elle est triste ou incomprise. Mais bien évidemment la naissance de l’obsession s’enracine avant tout dans le sexe et la façon dont Nick le fait, devinant chaque point sensible, les éveillant les uns après les autres, face à une Olivia pour le moins désorientée par le plaisir qu’elle en retire et la honte qui lui colle sans arrêt à la peau. Honte entretenue par Nick qui est toujours très conscient de ce qui se passe dans l’esprit de la jeune fille, notamment l’aspect « incestueux » de leurs rapports accentués après son mariage avec sa mère. Quand il l’accompagne avec ses bagages dans la nouvelle maison de son père, il ne peut s’empêcher de la toucher et lui murmurer des horreurs (« - Arrête, tu es mon beau-père maintenant. – Ah oui, c’est vrai, tu peux m’appeler papa pendant que je te nique. – Arrête Nick, papa est en bas ! – Mais non, papa est ici et il a envie de bourrer sa grosse queue toute raide dans ta petite chatte serrée ! – Ne parle pas comme ça, c’est dégoûtant. – Mais non c’est pas dégoûtant, c’est bandant. »). Janet Inglis use d’une écriture précise, quasi-chirurgicale, qui en s’alignant sur le métier de Nick est d’une très grande cinématographie : chaque détail physique ou psychologique, chaque geste est détaillé sans forcément l’expliciter, selon le principe cher aux anglo-saxons « Show, don’t tell ». Là où les scènes érotiques pourraient tomber dans la froideur, elles sont d’une telle précision qu’on ne peut s’empêcher d’en rougir au moins autant qu’Olivia et partager son immense trouble, tout comme on sera peiné de la voir s’enliser dans une histoire aussi délétère tout en ne retrouvant plus le foyer perdu depuis le divorce de ses parents. Pour garder à jamais un lien indéfectible et très spécial avec Nick, elle prendra une décision très lourde de conséquences au fil du livre, en dépit du fait qu’elle ait été exploitée dans tous les sens du terme par celui-ci.

Dans Mr., Emma Becker écrit à la première personne du singulier sous les traits d’Ellie Becker comme pour garder un dernier lambeau de distance ou de pudeur. Foisonnante, très imagée et littéraire, sa langue est également précise, et à ce titre les dialogues de sourd qu’elle entretient avec Monsieur sont des modèles de justesse sur la relation contrariée, passionnée et orageuse qui lie deux êtres assez dissemblables. « - J’aurai été plus heureuse de te voir. Excuse-moi ! Combien des trois cents pages de ce livre ont été écrites parce que je ne te voyais pas et qu’il fallait que je te parle d’une manière ou d’une autre ? – Je sais chouchou [...]. – Tu t’en fiches. – Bien sûr que non, enfin ! Pourquoi est-ce que tu dis des choses pareilles ? Si je pouvais passer plus de temps avec toi… – Mais tu n’as pas de temps. Tu n’as jamais de temps. Je sais bien. J’en ai marre des phrases qui commencent par si. » Monsieur si brillant, si cultivé est finalement beaucoup moins à l’écoute que ne peut l’être Nick avec Olivia et déploie souvent un égocentrisme délirant (le moment où il se permet de juger le fait qu’Ellie parle de sa femme dans son livre alors qu’elle est très respectueuse dans ses propos). Mais bien sûr ce qui fait le sel du roman d’Emma Becker, c’est l’absence de complaisance envers son double littéraire, le refus de cacher les moments de vertige, de grâce et de chutes, jusqu’aux détails généralement incompatibles avec une jeune femme de son âge, notamment de parler sans fard de sodomie et de la mortification d’avoir pu « chier sur Monsieur » même si ce sont des choses qui arrivent quand on se fait enculer profondément… Comme Janet Inglis, Emma Becker détaille tout l’érotisme et la force de cette histoire en évitant sciemment les clichés qui peuvent la jalonner (l’initiation érotique de l’oie blanche, le contexte bourgeois, les attentes interminables, la manipulation et la perversité de l’amant). C’est le texte d’une jeune femme qui bien qu’emportée, n’est que rarement dupe sur la vérité de ce qu’elle vit, contrairement à une Olivia, plus jeune, plus perdue. Ellie révèlera une force de caractère d’une grande lucidité au terme de l’histoire.

En guise de conclusion…

Image de Ce qui sépare le plus nos deux lolitas contemporaines de celle de Nabokov, c’est une culture, une curiosité d’esprit, une capacité à s’émouvoir qui tient sans doute à leur âge ou leur capacité à être des devenues des adultes beaucoup plus vite. Elles n’assujettissent les hommes qu’en apparence, là où la petite Dolores Haze, vraie et insupportable adolescente faisait d’Humbert Humbert un pantin avec lequel elle se comportait parfois comme une petite pute (Violet dans La petite de Louis Malle lui ressemble d’ailleurs étrangement), monnayant ses charmes contre des cadeaux, avant de se jeter dans les bras d’un séducteur plus âgé qui lui fait miroiter la promesse de jouer au cinéma, la panacée pour elle. Les lolitas contemporaines que sont Olivia et Ellie attendent de leurs amants le supplément d’âme et les secousses qu’elles n’ont pu trouver ailleurs, l’assimilent à une drogue, culpabilisent d’être aussi accros, mais pardonnent tout en éclatant parfois d’une colère bien légitime. Elles sont à la fois dans l’impudeur de leur âge et assez vieilles pour être conscientes des normes sociales et de leurs déviations. Plus touchantes, plus morales aussi parfois, elles peuvent apparaitre comme des femmes-enfants mais pas vraiment comme des petites démones que sont les nymphettes décrites par Humbert Humbert.

Enfin contrairement à une grande quantité de textes interchangeables sur la « jeunesse dorée » et son désenchantement perpétuel quant au sexe et au sentiment amoureux, ces deux héroïnes ont une candeur et une fraicheur, une justesse qui les porte bien au-dessus de leurs consœurs de papier et qui fait qu’on a bien du mal à les oublier une fois le livre refermé, tant elles parlent avec honnêteté, tendresse et beauté du pouvoir amoureux des petites filles perdues.

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Mr, Emma Becker, Editions Denoël, 2011, 477 pages

Daddy’s girl, Janet Inglis, Éditions du Seuil, 1995 (1994 pour l’édition anglaise originale), 524 pages

[Exception faites des couvertures des livres, les photos d'illustration sont extraites du site Le chagrin]

A propos de l'auteur

Image de : Née en 1981, Chloé Saffy vit à Toulouse. Sur le net, elle est l'auteur du blog My Way Or The HighWay et a collaboré au e-magazine d'opinion Ring. Adore, son premier roman a été publié en 2009 aux Editions Léo Scheer. On peut également la retrouver sur son site : http://www.ohmydahlia.com [Crédit photo: Kelly B.]

4 commentaires

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  1. 1
    le Lundi 24 janvier 2011
    Helena a écrit :

    Merci Chloé. J’ai adoré lire votre article (lentement pour mieux le faire durer et le savourer tellement j’ai trouvé tout cela passionnant) et je vous en remercie infiniment.

  2. 2
    le Dimanche 13 février 2011
    a a écrit :

    Ca me fait marrer ce microcosme parisien qui se la pète déjà à 22 ans

  3. 3
    le Dimanche 1 mai 2011
    Pygmalion a écrit :

    J’ai lu « Monsieur » avec plaisir ; c’est drôle mais c’est le résumé qui, en compilant les moments forts du roman le rend très (trop) sex ; en lisant le livre au fil du parcours mental d’Ellie, le ressenti n’est pas le même. J’ai également écouté Emma Becker évoquer ce roman / tranche de vie à la radio, je l’ai trouvée très, comment dire… à fleur de peau serait excessif ; en tout cas manifestement encore très sensible sur cette belle (? le pense t-elle ?) histoire…

  4. 4
    le Lundi 30 septembre 2013
    lolita s a écrit :

    Qualifier la Lolita de Nabokov de « petite garce impitoyable et manipulatrice » c’est vraiment avoir mal cerné le personnage…

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