Moriarty : le rêve américain

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Quelques heures avant de monter sur la scène du 106 de Rouen, Arthur (guitare, piano et percussions) et Stéphane Moriarty (guitare et contrebasse) nous ont accordé un moment pour discuter musique et voyage.

Air Rythmo

Après avoir sorti Gee Whiz But This Is a Lonesome Town et la B.O de La véritable histoire du chat botté, les Moriarty ont cessé leur collaboration avec le label Naïve afin de créer leur propre structure. « Naive nous proposait une structure en béton avec peu de marge de manœuvre. On a préféré faire une structure en bois, qui est beaucoup plus souple et beaucoup plus maniable » affirme Arthur. Stéphane insiste sur la liberté que permet la gestion de sa musique, toujours en métaphore. « Pour l’instant, c’est un canot de sauvetage. C’est une petite embarcation pour pouvoir surnager et pas être prisonnier de gros bateaux qui se disent insubmersible. Et, chose importante, il n’y a pas de secteur marketing chez Air Rythmo ».

Angleterre

En discutant des nombreux concerts donnés par Moriarty à l’étranger, Stéphane s’est longuement arrêté sur leur périple anglais. « C’est une expérience assez brutale pour un groupe de tourner en Angleterre parce qu’il n’y a aucun confort d’accueil et un respect envers le musicien qui est souvent très relatif. » Il entame une démonstration à partir du repas reçus dans un pub à Brighton. « Ils nous ont servi une vieille soupe dans un grand saladier, qu’ils ont placé dans le coin d’une vieille loge sordide. Il n’y en avait pas assez pour tout le monde et juste trois fourchettes.  Les autres groupes Anglais qui jouaient avec nous et qui avaient fait des centaines de km pour venir se sont étonnés de notre réaction. Ils nous disaient « de quoi vous vous plaignez ? C’est génial ici. On a la chance de jouer sur une scène et ils nous donnent quand même à manger. » Arthur lâche « Tu vois la différence!» alors que nous sommes attablés dans l’énorme salle à manger du 106 de Rouen où plusieurs cuisinières s’affairent à préparer un bon repas.

Composition

Pour Arthur, tous les lieux et tous les moments sont bons pour composer. « Il n’y a pas de formule fixe. Cela peut-être tout simplement quand l’inspiration vient. On a toujours des petits enregistreurs au cas où. On peut également  se force à composer. Pour The Missing Room par exemple, on a passé deux mois dans une chambre à Paris, près du Père Lachaise. On s’est obligés à être là tous les jours pour faire sortir des choses. Et cela peut encore changer lorsqu’on arrive en studio. How Many Tides a ainsi été modifiée quinze minutes avant l’enregistrement. »

Médias

S’ils ont accordé des interviews et fait quelques passages télévisés, les Moriarty étaient au départ plutôt réticents à répondre aux questions des journalistes. « On a toujours eu une certaine réticence avec les interviews pour plusieurs raisons. En premier lieu, on a toujours l’impression de répéter les mêmes choses. Ensuite, on dépense déjà suffisamment d’énergie à penser et jouer de la musique. Aussi, passer du temps à en parler n’était pas vraiment naturel. Enfin, c’est fatiguant de parler de soi. Après, c’est une espèce de respiration, un moment où l’on peut prendre du recul.» Arthur souligne la différence de médiatisation de Moriarty depuis la création de leur propre label. « Paradoxalement, depuis qu’on a monté notre maison de disque, on a peut-être plus de choses à dire mais on a moins l’occasion de parler. En revanche, je suis très content de voir qui sont les gens fidèles, ceux qui sont là parce qu’ils s’intéressent à la musique et non pas parce que la maison de disques leur a demandé de venir. »


Moriarty

Les Moriarty ont choisi leur nom en référence au héros de l’ouvrage Sur la route de Jack Kerouac. Toutefois, le groupe l’a choisi par esthétisme plus que par identification. « Nous lisions Sur la route lorsqu’on avait la vingtaine. Dean Moriarty y écrivait très bien sur les concerts de Be Bop. Toutefois, il n’y avait pas d’identification à Dean Moriarty. » Pour choisir leur dénomination, ils ont dressé une liste de noms potentiels, en général en rapport avec les auteurs de la Beat Generation, avant de s’arrêter sur Moriarty. Ce n’est que plus tard que le groupe a réalisé les nombreuses références que ce nom recouvrait. « On s’est rendu compte par la suite que Moriarty avait plein de sens. C’est cette ville sur la route 66 [Nouveau-Mexique], c’est ce nom irlandais qui signifie « le guerrier de la mer », c’est cette actrice qui a joué avec Robert De Niro dans Raging Bull ­[Cathy Moriarty], c’est cet aviateur qui est passé sous la tour Eiffel en 1983 [Robert Moriarty], etc. »

Pochette

Les Moriarty ont profité de la liberté que leur offre leur label pour concevoir une pochette coûteuse. « Nous avons fait un album qui coûte trois fois plus cher à fabriquer qu’un disque de base. Le graphiste a fait des choix aberrants. C’est une couverture en textile sérigraphié qui a nécessité des outils artisanaux. C’est destiné aux gens qui sont encore attachés à toucher des objets de leur main. C’était un peu anachronique mais on se disait que ça faisait sens » affirme Stéphane, qui est à l’origine de la pochette.

Public

Leurs performances au Japon leur ont permis de saisir l’hétérogénéité des publics. « Lors de notre premier déplacement au Japon, nous avons joué dans un centre commercial comme c’est souvent le cas à Tokyo. Le concert s’est passé de manière très silencieuse. On se disait que c’était la manière d’écouter la musique au Japon. Puis, l’année suivante, nous avons joué au Fujirock festival. C’était l’inverse. On a joué sur une petite scène dans un coin de forêt et le public était en hystérie tout en étant toujours respectueux de la musique. L’excitation du concert, c’est aussi de savoir par quel bout on va prendre le public » déclare Stéphane.

Tournée

Au détour d’une conversation sur le voyage, Stéphane nous livre son ressenti quand aux tournées au sein d’un groupe. « La tournée musicale est un voyage qui est à la fois très rythmé et très structuré car il y a un concert chaque soir à assurer et qu’il faut réussir à ramener les six musiciens au même endroit et en même temps. A force de se réveiller dans des chambres inconnues ou de s’endormir dans les transports, on perd  le fil du temps et de l’espace. C’est le seul type de voyage où on peut oublier où on était trois jours avant. » Le groupe a toutefois des points de repère lors de ses déplacements. « On a deux fils conducteurs pour traverser les villes : toutes les boutiques d’instruments de musique de seconde main et les visites de bâtiments par Stéphane, qui est prof d’architecture» affirme Arthur.

Travail alimentaire

A côté de leur carrière musicale, les membres de Moriarty ont également d’autres talents. « Je suis architecte, je donne des cours, je fais des dessins, etc. C’est un cauchemar pour s’organiser mais ça vaut le coup d’être vécu » déclare Stéphane. Arthur a été prof d’anglais, job pour lequel il avait des facilités car ses parents sont américains. Il se prépare désormais avec Thomas, l’harmoniciste du groupe, à revenir sur les lieux d’un voyage qu’ils ont fait dix ans auparavant. Rosemary a d’autres projets musicaux tandis Charles est faiseur d’énigmes professionnelles (voir son portrait dans Libération).

The Missing Room : du disque à la scène

Image de moriarty 1 Le succès de Moriarty tient dans le fait que le groupe propose une musique de genres, à la manière des films de Tarantino. En l’occurrence, The Missing Room est un disque qu’on se verrait parfaitement écouter dans le fond d’un saloon sordide. Le décor très américanisé du groupe met en scène sur une musique douce et triste. Le timbre de voix si particulier de Rosemary rend le son Moriarty parfaitement reconnaissable, amplifiant de manière fantastique un instrumental très imagé. Ces nouvelles chansons s’inscrivent parfaitement dans la continuité du premier album, Gee Whiz But This Is A Lonesome Town, qui a fait beaucoup de bruit en 2008.

Sur scène, on ressent parfaitement ce que les membres entendent lorsqu’ils se définissent comme « des frères et sœurs d’élection ». On a l’étrange impression d’être des spectateurs à qui le spectacle n’est pas adressé. Bien que la musique soit immersive, on reste sur le pas de la porte à attendre d’être invité dans cet univers très imagé.

Crédits photo : Gen Murakoshi

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A propos de l'auteur

Image de : Yves Tradoff s'intéresse à beaucoup de choses : http://yvestradoff.over-blog.com (work in progress)

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