Montréal « occupy[ing] Paris » et son Divan du Monde, Festival Inrocks Black XS | 03.11.2011

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Il est à la mode de critiquer les Inrocks, qui fêtent cette année leur 25ème anniversaire. On leur doit portant un Festival toujours plus riche musicalement, dont un partenariat avec le Festival québécois M pour Montréal, jeudi soir au Divan du Monde.

Ses détracteurs fustigent un éternel snobisme, ses plus anciens supporteurs n’échappent pas au syndrome du « c’était mieux avant » (comprendre « du temps de sa version mensuelle ») et à vrai dire, on peut parfois comprendre les uns, comme les autres. Il est une chose, cependant, qu’on ne pourra jamais enlever aux Inrocks : leur insatiable curiosité, leur passion de la découverte, leur rôle majeur de défricheur comme dans le développement des nouveaux talents.
En appui de ses mots (dont ceux, inimitables, de JD Beauvallet qui lui valent régulièrement d’être accusé d’avoir fumé la moquette), le magazine a créé ce festival. Et parce qu’il n’est rien de mieux que la musique elle-même pour convaincre, 4 groupes par soirée sont programmés en 2011 pour 45 artistes et plus de 80 concerts dans 7 villes de France.

Au Divan du Monde en cette fin de journée pluvieuse, c’est surtout l’occasion de revoir Karkwa qui semble avoir motivé les festivaliers, si l’on en juge par le peu de public présent lorsque Jimmy Hunt entre en scène. Pour un peu, vu le nombre d’accréditations pendouillantes au mètre carré, on croirait que ne se sont pressés dès l’ouverture que les médias, pros, ou les membres des groupes suivants, dont ceux de Karkwa, justement. Quelques photographes, à la vue de la guitare acoustique et de l’harmonica de l’ex-leader du groupe Chocolat, grimacent carrément à la perspective de subir un nième supplice folk. Et sur les deux ou trois premières chansons du set, en effet, le souffle de Bob Dylan ne semble pas convaincre. L’esprit a largement le temps de vagabonder en s’attardant sur une foultitude de petits détails plus ou moins essentiels : les instruments de l’homme-orchestre, sa coupe de cheveux à la Jeff Buckley, l’attitude digne d’un musicien de Mogwaï du guitariste qui l‘accompagne, les lampions derrière le bar, le look décolleté des 3 jeunes filles qui parlent fort derrière… Pas simple de séduire en festival avec une écriture aussi classique, presque datée. Le jeune homme ténébreux, pourtant, va finir par capter l’attention. Il aura suffit pour cela d’un titre au violon en guise de césure, et surtout, de deux derniers morceaux moins folkloriques portés par l’excellent jeu de guitare électrique d’Emmanuel Ethier, le barbu à la frange pointue érigée en barrière de protection. S’il n’y avait pas eu, jusqu’alors de communication réelle entre les deux comparses et le Divan du Monde, on dirait bien que les choses ont changé, à présent. Un son d’abord plus aigu (on pense à la guitare des Foals), puis, sur le dernier titre, carrément orienté rock blues –très américain-, des mélodies qui accrochent désormais l’oreille, et une salle qui s’est remplie progressivement, l’atmosphère est tout autre. Mais en trente minutes seulement, c’est déjà fini alors qu’on commençait tout juste à se chauffer.

Changement de plateau avec un petit film sur les Two Doors Cinema Club et une interview sympa (Aimeraient ils jouer avec les Rolling Stones ? Sont ils ensemble parce qu’ils s’aiment bien ou pour l’argent ?) sur fond d’extraits de concerts. Une vraie bonne idée qui se poursuivra sur les changements de plateaux suivants avec d’autres films sur les Kaiser Chiefs et les Cold War Kids.

« Bonsoir, nous sommes ensemble«  se présente le second groupe montréalais, avec un à-propos devant quel on ne peut qu’esquisser un sourire complice autant que s’incliner bien bas. Projet du compositeur toulousain Olivier Alary exilé à Montréal, les ensemble (à écrire sans majuscule) sont cinq sur scène et se présentent avec clavier et guitares, mais aussi, un violon et un violoncelle, un accordéon, une flûte à bec…
Olivier Alary aime sans doute brouiller les pistes. Car si c’est lui qui commence par chanter à la guitare sèche sur une énergie rythmique et un phrasé qui rappellent Dominique A, tellement emporté par sa musique qu’il ouvre à peine des yeux aveugles (notre photographe, en tout cas, s’est posé la question), il laisse rapidement la place à la chanteuse Darcy Conroy. Sur une nappe musicale relativement époustouflante qui sent les heures d’expérimentation à plein nez, sa voix s’élève, entre Suzanne Vega et Aimee Mann. Un climat musical très particulier s’installe, assez dramatique comme il le serait d’un film baigné dans le brouillard. Les arrangements sont hyper travaillés, visiblement l’œuvre d’un érudit, brillants. On se laisse peu à peu envahir par ces pop songs symphoniques sur lesquelles il faudrait fermer les yeux, en effet, pour en savourer toute la magie. Et puis, c’est déjà l’heure d’un dernier titre avec, sur fond de cordes, cet accordéon qui étire une note comme pour se faire l’introduction d’un morceau qui soudainement, allait exploser. Sauf que non, c’est la fin tout court, qui laisse un peu interdit. Pour dire au revoir, ensemble a décidé de se faire déroutant une dernière fois.
On n’a pas forcément pris la mesure du truc sur place, mais une fois de retour à la maison, on n’est pas plus surpris que cela de lire que le compositeur, « maîtrisé en arts soniques », a fait chanter Cat Power et collaboré avec Björk pour ses deux albums Vespertine et Medùlla. Ensuite, l’écoute du myspace devient addictive, à se mordre les doigts de ne pas avoir sauté sur l’album présent sur le stand ce soir là… Grosse découverte. Sans doute même très grosse.

La salle est désormais comble alors que Karkwa vient radicalement changer le ton de la soirée. Aussi bavards et détendus que les deux formations précédentes étaient restées fermées sur elles-mêmes, Karkwa plaisante joyeusement : « Occupy Paris !», lancent-ils en référence au mouvement de contestation pacifique qui a saisi les grandes capitales ces dernières semaines. Pour le coup, Karkwa est le groupe typique qui ne peut qu’enthousiasmer en festival. Tandis que les autres formations montréalaises de la soirée s’apprécient davantage en version studio, allongé sur un canapé, Karkwa a la force de ceux qui ont tout pour séduire : albums, voix, textes, lives, ils sont parfaits dans tous les domaines. Pas étonnant qu’ils aient remporté le Prix Polaris l’an passé (Meilleur album de l’année au Canada) puis le Juno de l’album francophone de l’année en 2011, ou qu’Arcade Fire les aient embarqués en tournée pour assurer leur première partie, « malgré » la langue de leur chansons.
« On chante en français, contrairement à la plupart des groupes français, donc ne vous inquiétez pas si vous vous surprenez à comprendre quelque chose », ironise d’ailleurs Louis-Jean Cormier, avant d’enfoncer le clou un peu plus tard en remerciant « d’acheter de la musique en français ». Il faut les écouter, ces textes intelligents, modernes et poétiques, étonnamment sombres ou au contraire, lumineux. Même si, en concert, ce n’est pas forcément la meilleure façon de goûter ses trésors.

Il n’empêche, découvrir Karkwa en live, c’est avant tout tomber en amour à vie tant ces cinq là parlent à la tête, au ventre, aux oreilles bien sûr, mais aussi au cœur. Et ça change tout. Car on pourrait parler de la musique du groupe pendant des heures (des comparaisons avec un certain style radioheadien, de ce rock atmosphérique qui transporte, des harmonies vocales magnifiques, des claviers ensorcelés de François Lafontaine ou d’une section rythmique basse – batterie – percussions d’exception), on n’aurait encore rien dit sans distinguer la formidable (et contagieuse) bonne humeur qui règne pendant leurs sets. Généreux, habités, attentifs les uns aux autres autant qu’à un public qu’ils prennent à partie constamment, les Karkwa sont aussi doués qu’ils donnent l’impression d’être heureux, et c’est magnifique. La performance scénique, il faut le dire, est assez fantastique. Transcendé par une énergie inépuisable, le leader du groupe marque le rythme des morceaux de tout son corps, comme pour des danses rituelles, en même temps qu’il affiche une belle complicité avec chacun des membres du groupe pour finalement venir en extrême bordure de scène afin d’inclure la salle dans son cercle. Abattues les barrières, la distance artiste / public, les chevilles boursouflées : les Karkwa sont aussi impressionnants en live qu’ils sont souriants, désarmants de simplicité et d’humilité. De fait, on se sent forcément à l’aise, comme si ce concert était celui de bons potes qui revenaient jouer dans le garage familial après une explosion à l’international.

Ils sont rares, ceux à qui il suffit d’une fois pour donner l’impression qu’on les connaît depuis toujours. Ils sont précieux, les Karwa, à donner l’envie d’une distribution générale de « Free Hugs ». Et l’on voudrait tellement qu’ils ne s’arrêtent jamais de jouer, ces gens qui ont le don de rendre la vie plus belle, qu’on a envie de pleurer à la fin de ces si petites foutues trente minutes, passées si vite qu’on les a à peine vues. Alors quoi ? Pas de 28 jours ? Pas de final sur Le vrai bonheur ? On les aime tant les Karkwa, qu’on voudrait les empêcher de rentrer dans leur Amérique tellement, tellement loin de notre si petit et si étriqué Hexagone. Ne pourrait-on vraiment pas les kidnapper tout à fait ? Ne jamais les rendre ?

La tentation, il faut bien l’avouer, est grande de faire comme ceux qui ont quitté le Divan du Monde à cet instant. On était à deux doigts, sincèrement.
Et puis allez, on nous murmure que Braids, c’est génial aussi, alors on reste.
Deux garçons à lunettes qui, vus de loin, pourraient aussi bien être jumeaux, l’un à la batterie, l’autre à la guitare / percus / samples, deux filles qui se font face, l’une au clavier, l’autre à la voix et à la guitare, Braids, à l’instar de Ensemble vu plus tôt dans la soirée, aime tout autant jouer avec les sons, mais à sa façon propre. De façon moins savante que la formation d’Olivier Alary, Braids triture ses instruments dans tous les sens, instruments dont le plus impressionnant est sans doute la voix de Raphaelle Standell-Preston et ses aigus d’opéra. Les sonorités produites donnent l’air de se fondre puis de se défaire, de partir dans de grandes envolées lyriques pour redescendre comme une vague se retirant d’une plage – un peu hantée, la plage – de tisser une texture qui n’a plus grand-chose à voir avec une chanson, mais plutôt une construction artistique complexe.
Une espèce de pop arty d’avant-garde, torturée et ésotérique entre Björk (toujours elle) et… Kimera, en fait (mille pardons).
Les réactions dans la salle sont extrêmes, entre ceux qui applaudissent une œuvre d’art d’une beauté enchanteresse et ceux pour qui cette sorte de musique n’est que de la masturbation intellectuelle… à la Inrocks tiens, justement !
Une drôle d’idée, de conclure cette soirée montréalaise avec ce quatuor qui ne sortira pas un mot de français, y compris au moment où la chanteuse, visiblement émue, tirera sa révérence avec un « Thank you, we love Paris so much ». Le seul moment où elle nous aura un peu touchés, à vrai dire.

Chacun, donc, suivant sa sensibilité, adorera ou détestera ces groupes dont la demi-heure de jeu semblera une éternité ou une étoile filante. Une seule chose est sûre : grâce aux Inrocks, les festivaliers cru 2011 auront, cette année encore, l’occasion de s’endormir un peu plus riche que la veille d’artistes dont la liste de petits génies encore à découvrir semble, grâce à eux, un tout petit moins longue.

Parfois, il faut savoir dire merci. Tout simplement.

Crédits photo : Mauro Melis

Bonus Track Vidéo

Retrouvez d’autres vidéos du concert sur la chaine YouTube d’Isa

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A propos de l'auteur

Image de : Isatagada a une fâcheuse tendance à en faire trop tout le temps : s’investir pour de nouveaux artistes, photographier, parler, filmer, s’indigner, lire, se faire de nouveaux amis et écrire, écrire, écrire... L'essentiel étant de galoper, pas de manger des fraises. Du coup, elle se couche tard et se lève tôt ; rêve de téléportation et de quelques vies supplémentaires. Et de servir à quelque chose quelque part, en fait. Blog / Flickr

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