Mo’Fo 2013 à Mains d’Oeuvres, le rock underground en pleine lumière

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Qu'y-a-t'il de commun entre un ours, des cours de hula hoop et du rock ? Ceci n'est pas le titre du prochain film d'Éric Rohmer, mais l'affiche du festival Mo'Fo 2013 qui s'est achevé dimanche soir à Mains d'Oeuvres. Pour sa onzième édition, « le plus petit des grands festivals » 100% rock indé confirme sa position de festival à l'esprit DY.

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3 soirs de concerts, une vingtaine d’artistes qui se succèdent sur 2 scènes, un forum avec des ateliers dans la journée y compris pour les enfants et des stands, tels sont les points communs à tous les festivals. Mais rares sont ceux qui arrivent à réunir programmation pointue, lieu atypique et public. Transmettre la création à tous, telle est la vocation de Mains d’Oeuvres dont les 4000 m2 sont ouverts depuis 2001 en plein cœur du Marché aux Puces de Saint-Ouen. Centre de création et résidence d’artistes tels que Cheveu ou encore Frustation, ce laboratoire à idées et à sons a toujours privilégié le rock dans le domaine musical, et de préférence celui qui décrasse les oreilles. Les banquettes en skaï usagées témoignent des nombreuses paires de fesses qui ont défilé sur place et du public qui a laissé de côté certaines salles parisiennes sans âme pour venir y chercher un peu d’authenticité, de chaleur humaine et de sueur.

Cette année encore, il a fait chaud à Mains d’Oeuvres malgré les -7 degrés extérieurs. Au jeu du « quel était le meilleur concert ? », la réponse est nécessairement subjective, car la programmation thématique permettait d’y trouver santiag, Doc Marten’s, creeper ou basket sans âge à son pied.

Avec The Georges Kaplan Conspirancy, Thomas Belhom, Howe Gelb ou encore Lonesome French Cowboy and The One, le rock a lorgné du côté de l’Arizona vendredi soir alors que Malka Spigel, bassiste et fondatrice du groupe Minimal Compact dans les années 80 donnait une leçon de relecture shoegaze. Une voix chaude, une basse omniprésente avec le petit plus d’électronique pour accentuer l’architecture des morceaux…loin de délivrer un message de « c’était mieux avant », Malka Spigel regarde droit dans les yeux tous ceux qui pensent que le courant shoegaze est l’apanage des moins de 30 ans.

La soirée de samedi était sans doute le plus attendue, déjà complète plusieurs jours avant. Au menu, toujours des anciens et des nouveaux qui ne vont pas le rester longtemps, avec comme plat principal du Krautrock et du rock nerveux et bigarré. À écouter Holograms, on se dit qu’ils sont Anglais ou Irlandais, nourris au Sex Pistols de leurs parents. « Oï  Oï Oï ! », le post punk n’est pas mort et les slammeurs d’aujourd’hui sont suédois. Une telle énergie, même si elle abîme un peu les oreilles, a le mérite de réchauffer les corps et de rappeler de bons souvenirs aux quarantenaires présents dans la salle.

De la fureur au mantra il n’y a qu’un pas que franchit allègrement Camera, sans doute la meilleure surprise krautrock de la fin 2012 (en toute subjectivité). Un allez simple pour les couloirs du métro berlinois où cette formation déploie habituellement son matériel réduit au minimum. Sur scène, le jeu est le même. Le visage du batteur reste invisible, caché derrière sa mèche, trop occupé, debout et penché sur sa batterie, à jouer une partition instrumentale ininterrompue de 45 minutes. Les boucles s’enchainent, enflent, tour à tour lentes ou rapides, mais jamais telles que les connaisseurs ont pu l’entendre sur l’album « Radiate ». Réussir à réinventer ses propres morceaux et un genre musical avec des ancêtres comme Neu n’est pas facile, mais Camera l’a fait. Les morceaux s’enchainent en changeant le tempo, la durée ou la tonalité. Une pépite qui ne restera pas peut-être pas underground très longtemps et qui, en plus du concert, a gratifié le public d’une session « Toilettes amplifiées » avec le collectif Sourdoreille.

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Jouer à l’arrache, dans le métro ou les toilettes, en oubliant l’inconfort et l’acoustique est un concept vieux comme le monde, pour rappeler que la musique se doit d’être jouée, n’en déplaise aux détenteurs de matériel hi-fi sophistiqué. Une énergie primaire faite pour être partagée, comme celle que livre le Reverend Beat-Man dans son interprétation du style garage blues. Son nom annonce le décor. Col romain, encens, introduction avec la marche funèbre de Chopin, mais des tatouages apparents qui laisse deviner un univers volontairement décalé. Et tel un lutin sortant de sa boîte, The Devil, tentatrice aux lèvres rouges pailletées, s’extirpe d’une valise pour parfaire le tableau. La recette est simple, mais le résultat efficace, servi par un Reverend en pleine forme à la voix rocailleuse à souhait. Tous les mécréants de la salle sont ravis et en redemandent avant d’être recouverts de plumes, mais sans goudron.

Autre ambiance pour Fairhorns, le projet solo minimaliste de Matt Williams, clavier du groupe Beak>. Cosmique, synthétique, ambient ou hallucinée, la musique de Fairhorns est difficile à mettre dans une case, et c’est tant mieux. Seul avec des claviers d’un autre âge et des samples, ce garçon aux cheveux gras n’est pas perdu. Son bazar musical est parfaitement arrangé et conduit celui qui l’écoute à ne pas se demander de quel genre musical il s’agit, ni de savoir où il va, mais à juste profiter du voyage.

Seul sur scène, James Pants l’est aussi, mais entouré d’un plus grand nombre de claviers et de platines. Cet homme bidouille les sons qui ont nourri sa jeunesse, du r’n'b des années 80 au rock psyché des Silver Apples en passant par le krautrock et la new wave. À la sortie de sa moulinette créative, un mélange des genres tout à fait digeste qui dépasse le simple hommage aux références.

The Feeling of Love, jeunes recrues du label Born Bad Records qui vit pratiquement à Mains d’Oeuvres, aiment le Velvet Underground, Can et Nirvana. Des pointures comme références et difficiles à égaler. Des claviers vintages, des pédales wha wha, une guitare portée bien haut sous l’aisselle et des rythmes du rock garage des années 60 qui montrent que ces jeunes connaissent bien leur histoire ru rock. L’hommage est propre, peut-être un peu trop, un petit défaut que l’on peut mettre sur le compte de la jeunesse des membres du groupe. À revoir dans quelques années.

De l’expérience, The Datsuns n’en manquent pas pour avoir écumé les scènes de leur Nouvelle-Zélande natale depuis 2000. même si les cheveux ont un peu raccourcis, les têtes oscillent toujours avec la même puissance et la même énergie. Une bonne dose brute de gras, de bière renversée, aux racines sauvages du rock’n'roll.

Une petite surprise attendait les festivaliers du dimanche : l’annulation pour raison de santé du groupe d’électro minimaliste Stereo Total, remplacé brillamment par Trust, duo canadien qui n’a rien à voir avec le tube Antisocial. Pop sombre et synthétique, à l’image du thème de cette dernière soirée qui calmait les esprits échauffés la veille. Un peu de douceur dans un monde de brutes. Et plus de filles sur scène comme Anika, repérée par le membre fondateur de Beak> (encore…), Geoff Barrow, séduit par sa voix et a qui il offre un répertoire taillé sur mesure. Avec Liesa Van Der AA, la guitare laisse sa place au violon. Seule sur scène, la jeune femme musicienne-artiste-plasticienne dévoile des atmosphères au gré des effets qu’elle ajoute petit à petit. Mélancolique ou chaotique, sa pop bizarre aux accents industriels bricolés ne laisse pas indifférente.

Si l’ours blanc, espèce menacée, est l’emblème du Mo’Fo 2013, Mains d’Oeuvres et son festival se positionnent clairement comme la réserve naturelle du rock indépendant, au sens propre du terme . Alors même si l’origine du « Mo’Fo » est incertaine (More Folk, Mother Folk, Mother Fucker…), nul doute que l’avenir est quant à lui radieux, tant que la curiosité, la programmation ciblée de qualité et la convivialité resteront au cœur de sa ligne éditoriale.

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Image de : un peu d'histoire des arts, beaucoup de sons et l'écriture passionnément. Web ou print côté pro, ici pour le plaisir.

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