Moby Dick, ou le chant du monstre de Jonathan Kerr

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Le plus grand classique de la littérature américaine a inspiré Jonathan Kerr pour une adaptation des plus étonnantes. Imaginez trois musiciennes placées en hauteur sur des plaques en acier représentant le pont du navire. Trois instruments qui vont donner le ton à cette pièce mélancolique.

Un violoncelle et un accordéon de part et d’autre de la scène, et au milieu une harpe symbolisant la gueule béante de Moby Dick qui hante l’espace. Mais aussi l’esprit du capitaine Achab. Il vit dans l’attente et la vengeance. Depuis qu’elle lui a arraché la jambe, il ne vit que dans l’espoir de la retrouver et de la tuer. Achab brillamment interprété par Jonathan Kerr sombre dans le désespoir au fond de sa cabine. Il a abandonné son équipage depuis plusieurs jours, et Ismael, un marin présent sur le navire va tenter de comprendre l’abattement du capitaine, le sortir de sa folie, le ramener à ses fonctions et ainsi rétablir l’ordre sur le bateau. Un troisième personnage, l’Andalouse, jeune femme envoutante vêtue de noir, apparaît tel un fantôme tout au long de la pièce comme une représentation conjointe de Moby Dick et du destin du capitaine. Le spectateur pourrait même y deviner un amour lointain, perdu au-delà des mers et des océans.

Achab, Ismael et l’Andalouse vont mêler leurs voix, parlées et chantées, pour dessiner la lutte perpétuelle du capitaine avec ses propres démons. Il est hanté par Moby Dick, à tel point qu’il perd le goût de la vie, oublie de se nourrir, se mure au fond de sa cabine, broie du noir en ne pensant qu’au jour où son besoin de vengeance sera enfin assouvi. L’Andalouse et Ismael tentent de le raisonner, mais en vain.

Moby Dick ou le chant du monstre est un spectacle de théâtre musical finement écrit et finement interprété. Le metteur en scène Erwan Daouphars joue avec les ambiances en alternant entre une atmosphère sombre et lumineuse, enchantée puis funeste. Des changements de rythme qui font de cette pièce un véritable bijou, où le spectateur lui-même entame un parcours initiatique au plus profond de son âme. Une invitation au voyage vers les contrées les plus obscures et mystérieuses qui nous habitent. Jonathan Kerr soulève ici la question du pardon. Et s’il n’était qu’un moyen de nous libérer de nos chaînes du passé ?

Entretien avec Jonathan Kerr, auteur / compositeur / comédien / chanteur et Erwan Daouphars, metteur en scène du spectacle.

Pourquoi avoir choisi le roman d’Herman Melville ?

Image de Jonathan Kerr Jonathan Kerr : c’est un roman que j’ai lu il y a bien longtemps, qui m’a littéralement envouté. Je suis Malouin, j’aurai dû devenir marin, j’ai d’ailleurs fait des études en ce sens et j’aurais pu devenir capitaine au long court, mais j’ai choisi une carrière artistique.

Cette épopée tracée par Melville est pour moi l’un des dix plus grands romans jamais écrits, parce qu’il y a la dimension épique, tragique, et un côté shakespearien. Il y a tous les ingrédients qui me semblent être en place, c’est à dire l’homme par rapport à la dimension qui nous obsède tous : jusqu’où doit-on lutter ? Contre qui doit-on lutter ? Tout ce qui est montré dans ce roman est présent dans ce que nous présentons actuellement au théâtre du Petit Chien. Il m’a semblé que cela pourrait faire l’objet d’une pièce de théâtre musical.

La musique est vraiment très présente dans votre spectacle ?

Jonathan Kerr : Oui, je voulais dépasser ce côté terrien, et donner toute la dimension marine, et cela, à travers l’aspect musical.

Qu’avez-vous gardé du roman de Herman Melville ?

Jonathan Kerr : J’ai simplement gardé les personnages, et encore pas tout à fait, puisque j’ai inventé le personnage de l’Andalouse (Amala Landré) qui représente le destin et la mort. J’ai gardé également le moment où le capitaine Achab (Jonathan Kerr) ne monte pas sur le pont et tous les marins se demandent pourquoi. Et j’ai décidé de développer ce moment qui me semblait intéressant, entre lui et un marin qui vient lui demander pourquoi il ne monte pas sur le pont. Et là, il va s’expliquer et on bascule dans un univers onirique avec le rêve et ce personnage qui l’obsède. Il va tenter de dire pourquoi il lutte contre cette baleine. Parce qu’évidemment, dans le roman, c’est un capitaine qui lutte contre une baleine, mais on n’a aucune clé par rapport à lui-même et son propre cheminement intérieur.

L’Andalouse incarne à la fois la mort, mais également l’amour…

Jonathan Kerr : Effectivement, elle représente les deux aspects : Éros et Thanatos, l’amour et la mort, tout ce qui lui a vraisemblablement manqué. S’il avait été amoureux, il ne serait peut-être pas parti et devenu un capitaine tyrannique obsédé par sa quête. Et justement, j’ai voulu le confronter avec cette double image de l’amour, cette tendresse qu’il a pour ce personnage qui le condamne en même temps.

Erwan Daouphars : SI vous avez aussi vu l’amour, c’est normal puisqu’en écrivant son personnage, nous avons travaillé sur la compassion. L’Andalouse est quelqu’un qui avertit et qui accompagne le capitaine. L’ambiance âpre et pesante laisse place à la dimension onirique du personnage d’Amala Landré avec des apparitions/disparitions et des robes démesurées.

En quoi le capitaine Achab est-il tyrannique ? Dans Moby Dick, ou le chant du monstre, il semble plus perdu que tyrannique.

Image de Erwan Daouphars Erwan Daouphars : Oui, mais c’est justement par ses idéaux qu’il entraîne tout le monde vers le fond. C’est le parallèle qu’on peut tirer avec des grandes figures comme Hitler par exemple. Selon moi, le capitaine Achab aurait une dimension plus humaine en ayant des revendications. Il accuse un monde révolu qui va laisser la place à la modernité. C’était très important sur le plan théâtral de développer cette dimension humaine du personnage.

Jonathan Kerr : Ce qui me plaît dans ce personnage, c’est qu’il a le désir de lutter à armes égales avec le Divin et avec les Dieux. Il défie les Dieux, tel un héros issu de la tragédie antique.

Et Ismael, qui est simple narrateur dans le roman de Melville, devient un personnage à part entière, celui du marin qui tente de sortir le capitaine de son enfermement.

Jonathan Kerr : Ismael (Laurent Malot) est un quidam qui un jour — comme Melville lui-même — veut connaître la pêche à la baleine. Il s’avère qu’il arrive sur le bateau du capitaine Achab qui est effectivement perdu, mais en même temps il a une poigne et une détermination indétrônables.

Qu’est-ce qui va sauver le capitaine Achab ?

Jonathan Kerr : Il n’est pas « sauvable ». Nous voyons bien le compromis que nous devons avoir par rapport à l’existence, et lui n’en veut pas. Il veut comprendre l’origine du début, mais évidemment c’est illusoire puisque cette origine on ne la connait pas, et on ne la connaitra vraisemblablement jamais. Et c’est cette quête qui l’attire. Il nous montre une facette splendide de l’humain, celle d’essayer malgré tout de comprendre, alors qu’il n’y a peut-être rien à comprendre.

Erwan Daouphars : Ce qui explique aussi cette scission avec le marin, qui lui prône la raison. Il réchappe de cette histoire, et malgré tout est fasciné par cet homme qui est allé au bout où lui n’ira jamais.

Jonathan Kerr : Et d’ailleurs, Herman Melville lui-même a perdu la clé de son propre succès en se confrontant à cet absolu. Allant de déchéance en déchéance, il a fini oublié de tous. Alors que Moby Dick est son plus grand roman, il n’a pas connu le moindre succès, et c’est bien après sa mort que l’on a considéré Herman Melville comme l’un des plus grands romanciers de la littérature américaine.

La mise en scène traduit une atmosphère envoutante et mystique, voire quelques fois pesante.

Erwan Daouphars : Tout d’abord, il y a tout le travail musical de Roger Loubet en duo avec Jonathan. Ils ont travaillé sur les arrangements entre ce trio singulier : harpe (Margot Varret / Marianne Le Mentec), violoncelle (Johanne Mathaly) et accordéon (Crystel Galli). Cette harpe, qui par sa forme nous rappelle la dentition de la baleine. Ensuite, pour la mise en scène, je ne voulais pas tomber dans le stéréotype du bateau à l’ancienne. J’ai choisi un univers de bateau à vapeur fait de métal qui reflète la lumière. Il y a aussi les miroirs qui symbolisent le reflet et la déformation de soi, mais également l’aspect narcissique des personnages. Et puis il y a les fumées qui traduisent une ambiance de moiteur. Ici, je n’ai pas pu travailler sur des voilages pour des raisons de contraintes, mais je le ferai plus tard. Il était important de se retrouver dans un antre oppressant fait de métal et d’acier. Les musiciens font partie intégrante de l’histoire en recréant avec leurs instruments les bruits et craquements du navire ou encore le murmure du vent. Ils participent au rythme de la pièce notamment avec un passage d’envoutement presque tribal mêlant percussions et des tambours. Il était important de ne pas créer de scission entre le chant et le jeu.

Pouvons-nous qualifier Moby Dick, ou le chant du monstre de comédie musicale ?

Jonathan Kerr : Très souvent dans la comédie musicale telle qu’elle est faite en France, on sort d’abord un disque, et à travers le succès du disque, on trousse un livret. Ce n’est pas du tout notre cas, parce qu’il y a un point de vue littéraire exigeant par rapport à Moby Dick. Il y a d’abord un livret écrit, avec des parties de comédie parlées, ainsi que des parties chantées. Quand les personnages chantent, c’est que nous n’avions pas le choix, c’est lorsqu’on rentre dans le monologue intérieur. Les chansons correspondent et font partie de l’histoire. Elles seraient difficilement exportables, une fois sorties de leur contexte. Autre différence par rapport à une comédie musicale, c’est que les instrumentistes jouent en live sans partition, et sont vraiment intégrés à l’histoire.

Vous serez présents durant tout le Festival d’Avignon, et ensuite, quels sont vos projets pour l’automne/hiver 2010 ?

Erwan Daouphars : Nous avons la grande chance d’être accompagnés et soutenus par l’ADAMI pendant le Festival d’Avignon. La suite se passera à Paris au Vingtième Théâtre en mars/avril 2011, précédé et suivi d’une tournée.

Crédits photo : Anne-Laure

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En savoir +

Moby Dick, ou le chant du monstre.
Théâtre du Petit Chien en Avignon, tous les jours à 14 h 15 jusqu’au 31 juillet 2010.
Théâtre Les Ulis (91), le 1er février 2011
Vingtième Théâtre à Paris du 9 mars au 24 avril 2011.

A propos de l'auteur

Image de : Après une courte et intense carrière dans le monde du marketing, Anne-Laure s'est lancé dans la grande aventure! En 2009, elle intègre l'Institut des Métiers de la Communication Audiovisuelle en Avignon, et sait à présent manier avec dextérité caméras, appareils photos, microphones et bancs de montage en tous genres. Elle apporte son soutien journalistique à la rédaction de radio Raje en Avignon en réalisant interviews et chroniques. Discordance, elle l'a vu naître et grandir, faire ses premiers pas sur la toile, et participe de manière épisodique à son contenu rédactionnel. Bref, vous l'aurez compris, Anne-Laure touche à tout, l'image, le son, l'écriture, mais elle aime aussi les éclairs au café, qu'on lui raconte des histoires d'amour, le Japon, l'accordéon, les abricots, les sorties en raquettes, les jeux de société, les voyages (pas organisés), les apéros entre amis, le clafoutis aux cerises et le bon vin.

1 commentaire

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  1. 1
    le Mardi 20 juillet 2010
    Joubert Pierre a écrit :

    Je viens d’assister aujourd’hui, à une représentation et j’ai été enchanté( au sens propre et figuré!.
    La scène de la fin d’Achab, mort, mais visible, dans l’axe de la harpe fait réellement penser à cet homme « dévoré »par la baleine.
    Une sorte de chant épique, cela mérite une plus grande salle.
    Cordialement.

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