Art et Scènes // Exposition
« Mettez-vous bien ça dans le crâne », l’unique leçon des vanités.
Il est bon de rappeler qu’en tant que genre, ce que les lettrés appellent « Vanité » tend à illustrer les deux premiers sens propres du terme.

Renard de Saint-André – Vanité
Tout d’abord, évidemment, la prépondérance des tentatives de capture de la beauté et de la jeunesse. De figer dans le présent, ce corps putrescible et indubitablement condamné par avance. Perte de temps particulièrement frustrante et pénible. Par extension c’est la condamnation de tout plaisir charnel, voire même toute occupation terrestre.

Le Fahler – Vanité
La vanité, c’est donc aussi et on l’oublie souvent, le sentiment naïf d’importance qu’a l’homme à l’égard de sa propre existence. La voir s’inscrire dans des dimensions telles que le Destin ou simplement l’Histoire qui ne sont au final que de vulgaires notions virtuelles, valables sur quelques siècles. Rien qui ne soit réellement applicable à l’échelle de l’univers.

Antonio Mara detto Scarpetta vers 1680
Ainsi, dans sa représentation classique, l’artiste devra donc choisir les composantes de son tableau dans une palette définie de symboles sinon éculés, à tout le moins très convenus et codifiées : Miroirs, coquillages et accessoires de toilettes mis en parallèle avec des fruits gâtés, des fleurs, des oiseaux morts ou des charognards pour insister avec cynisme sur l’inutilité de toute coquetterie. L’éphémère sera omniprésent, dans des bulles de savon, des papillons, des plumes. Tout est là pour rappeler que l’âme est souffle léger, vapeur vanité au sens littéral de sa traduction.

Franciscus Gysbrechts – Vanité – vers 1650
Mais c’est dans l’idée d’une supériorité de sens qu’il utilisera plus volontiers crânes, ossuaires face à toute la panoplie des nobles emblèmes du savoir ou de la gloire, pèle-mêle, livres, astrolabes, pièces d’orfèvrerie ou d’œuvres d’art (…) sensés durer (eux) éternellement. Cependant, les œuvres s’écaillent, les métaux s’oxydent, les livres s’émiettent et qui ou qu’est-ce qui peut bien au fond prétendre à la véritable pérennité ?

Nature morte avec crâne – Picasso
C’est vers cette constatation que semblent être dirigées toutes les vanités modernes, post-modernes et contemporaines. Comme le souligne avec désinvolture Picasso, les fémurs peuvent bien être remplacés par des poireaux puisqu’ils finissent dans le même état au bout du compte ! Et l’on peut bien affubler d’oreilles et de museau le crâne (Nicolas Rubinstein) , déguiser le solennel de ridicule si au final, homme ou icône, tout finit par s’émousser et disparaître.

Le Triomphe de la Mort
Quoi qu’il en soit, que l’on retourne l’idée, qu’on la torde en anamorphose, que l’on cherche artificiellement à remonter le temps à la manière de l’exposition du musée Maillol, reste que l’ombre de la Mort demeure la même, son sujet aussi stérile qu’un cadavre en cendre. Et la véritable vanité est peut-être au fond celle de l’artiste qui dénonce la futilité du monde face à la Mort sans jamais pouvoir faire autre chose que de la constater, l’observer et d’en présenter une énième vision identique. Sans jamais entrevoir plus que le reste de l’humanité ce qui se cache derrière son mystère, derrière celui de la vie. Sans jamais pouvoir finalement, y faire quelque chose. Malgré la déception découlant de cette constatation (et personnellement la maigreur des présentations classiques, mes favorites) on doit néanmoins une chose à cette collection.

Jan Fabre – L’oisillon de Dieu – 2000
Rappelle-toi que tu vas mourir !
À force d’entendre ces échos de rires macabres, la peur finit par nous gagner à notre tour, public à œillères heureuses, si prompte à occulter la fin, à s’en dégoutter… L’exemple en est la réaction d’un groupe de femmes âgées face aux œuvres les plus organiques : devant « Migraine », le moulage d’un crâne envahi d’insectes, les voilà qui geignent à tout va que c’est affreux ! Craignant même pour la santé mentale du plasticien. Confronté à de telles horreurs, face à SA propre mort, le spectateur non averti se purge naturellement de cette névrose. De l’intérêt, ou de la curiosité qui nous pousse à voir cette exposition, de cette tanatophilie ne peut que renaître un amour puissant de la vie. La question d’être ou de ne pas être a trouvé sa réponse. On ressort avec l’irrésistible envie d’entrer chez Dalloyau, de sentir les fleurs d’une devanture et de profiter de la douceur de l’air en rentrant chez soi à pied…

Sophie Boss et Christine de Carvalho 2010
En savoir +
Vanités – De Caravage à Damien Hirst
Musée Maillol
Du 3 février au 28 juin 2010
Site officiel du Musée Maillol
Site de Sophie Boss
A propos de l'auteur
Melissandre L. : Mélissandre L. est une touche à tout, et c'est sous prétexte de s'essayer à tous les genres (romans pour enfants, nouvelles pour adultes, SF, chansons voire recettes de cuisine et plus encore) qu'elle se crée des avatars à tour de bras. Pour elle, la pige est un autre terrain d'exploration, un entrainement, une façon de combattre le mauvais sort des Maisons d’édition qui lui ont longtemps envoyé lettre de refus sur lettre de refus. Bas-bleu dans l'âme, elle accepte volontiers d'admettre qu'elle sait qu'elle ne sait rien et adore secrètement qu'on lui montre, qu'on lui démontre qu'elle a tort. Du moment que la lutte reste belle, qu’on ne lui met pas de bâillon et qu’on la laisse rêver que l’art n’est pas mort, loin de là. Profile Facebook panoptique : http://www.facebook.com/Mlle.MelissandreL / Articles et Actualité : http://www.facebook.com/pages/Bas-Bleus-Le-boudoir-virtuel-de-Melissandre-L/271139339542















Chantal a écrit :
Une vision d’un réalisme impressionnant de l’homme face à la mort, à travers l’art… Quel âge avez-vous donc Mademoislle ?
On aime ce ton indéfinissable et dérangeant, le fond qui nous interpelle avec violence et la forme habile qui malgré le sujet difficile nous emporte et laisse poindre la déception au terme de l’article : « déjà finit… »
Mlle Melissandre, on en veut encore….
Morgan a écrit :
Excellente critique et bonne observation. J’étais déçu par l’exposition et étrangement le fait de lire ton article me donne envie d’y retourner. J’ai l’impression d’être totalement passé a coté. En tout cas continue, pour quelqu’un qui n’a pas fait d’études d’histoire de l’art tu te débrouilles très bien et on voit que tu as pris le temps de bien te documenter, félicitation.
Mélissandre L. a écrit :
@Chantal: Je suis une vieille dame dans le corps d’une jeune, je triche, mais je suis loin d’être savante, je fais semblant!
@Morgan: et bien nous y retournerons, quoi que je préfèrerais qu’on refasse « Crime et châtiment », ça m’inspire d’autant plus…
Cancan a écrit :
Un excellent article qui me donne également envie d’y retourner, j’ai hâte de lire vos prochains articles et d’être incitée à voir d’autres belles choses… encore!
Mélissandre L. a écrit :
@Cancan: Merci bien!
Jacques a écrit :
En regardant ces tableaux et après une première lecture de ton texte, j’ai eu l’impression de revoir une allégorie de la mort qui ricanait en répétant « le temps travaille pour moi ». Image lointaine que j’avais vue il y a de nombreuses années.
j’avoue que pour un matheux pour qui 2 et 2 font 4 et pour lequel il n’y a pas 36 façons d’analyser une situation, mais une seule pour la traiter en urgence ( profession oblige ), j’avoue humblement qu’il m’a fallu relire ta prose tranquillement pour m’en impregner.
Mais à la relecture, bien que la vanité ne m’ait jamais inspiré d’états d’âme particuliers jusqu’à présent, je dois dire que je suis assez sensible à ton analyse.
Cela dit, quelle que soit la vanité du monde qui nous entoure ou de nos actes, il serait bien dommage de ne pas savoir profiter des grands et petits bonheurs de la vie, car après tout on ne vit qu’une fois.
Et pourquoi être pessimiste avant l’heure ? Face à la mort il y a aussi la naissance. Quoi de plus utile et de concret que de donner la vie ? Et donner la vie c’est le contraire de la vanité, c’est perpétuer l’espèce, ce qui est une victoire perpétuelle sur la mort. Si les individus sont de simples mortels au destin fugitif, les espèces sont comme les Dieux, immortelles.
Pour terminer tu écris superbement bien.
@+
Lacaille carole a écrit :
cette analyse a éveillé mon intérêt ! Je n’aurai pas été tentée par cette exposition si je n’avais pas lu attentivement vos commentaires « éclairés et éclairants » ! je me sentais étrangement proches des dames d’un certain age et de leurs réflexions primaires !vous m’avez » ouvert le crâne ! »si vous me le permettez à d’autres sentiments,et je vais aller voir cette exposition avec un regard neuf grâce à vous !
Mélissandre L a écrit :
@Jacques: Je suis assez touchée d’avoir su éveiller quelque intérêt en une si grande plume. Effectivement, il serait intéressant de voir s’il n’existe pas des contre vanités. Je pense que choisir Anne Gédès pour sa série de photos sur les bébés serait un peu poussé mais dans l’art classique il doit bien y avoir un mot qui englobe ce genre de travail… Je vais rechercher ça!
@Carole: Et bien je suis très heureuse d’avoir réussi à « ouvrir le crâne » de quelqu’un, ça doit être mon côté psycopathe qui me chatouille ^^
Portaz Jean-Claude a écrit :
Bravo! Meli
Je pensais jusque là que de nombreux artistes peintres avaient suivi une règle qui consistait à représenter la VANITE par une nature morte composée:
-pour tous, d’un crâne vide, symbole de l’inéxistence
-pour chacun, d’objets inspirant une certaine supériorité dans des domaines différents….
Tu m’incites désormais à voir les choses plus profondément
MERCI
Mélissandre L a écrit :
@Jean-Claude: à vrai dire, c’est un peu souvent le cas, la vanité, c’est avant tout le crâne et puis c’est vrai qu’on peut y voir un contraste entre le vide et l’envie de combler ce vide amené par tous les objets culturels qui y sont représentés. Cependant, on en revient au même, le côté vain, inutile puisqu’au final, le crâne est le meilleur tonneau des Danaïdes… Il n’y reste rien au final!