Metropolis – Ce Colosse au pied d’argile

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Coïncidence fortuite ou hasard déroutant, impossible de le savoir. Mais toujours est-il que 90 ans après sa sortie et près d’un an après la chute de Lehmann Brothers, Métropolis de Fritz Lang ressort sur les écrans. Cette fable dystopique et charbonneuse vient nous rappeler que si les diamants sont éternels, l’homme demeure un colosse aux pieds d’argile qui se fait souvent l’instrument de sa propre chute. Chronique d’une mort annoncée.

Le Conte de Deux Cités

metro_logoimage04Quelque part au beau milieu d’un no man’s land spacio-temporel, la ville de Métropolis étire ses gratte-ciels jusqu’à des hauteurs enivrantes et enfonce ses fondations jusqu’au centre de la Terre.
Le long de cet axe vertical et vertigineux, la vie des habitants s’organise suivant une hiérarchie bien établie : au plus haut des gratte-ciels, une minorité, appelée le Clubs des Fils, se complait dans le stupre et la fornication en attendant de prendre la suite des Pères. Tandis que dans les entrailles de la Terre, la masse des ouvriers se tue (littéralement) à la tâche pour faire vivre les machines qui alimentent les frasques des Happy Few . Deux mondes qui se côtoient et dépendent l’un de l’autre ; deux mondes qui s’ignorent et se méprisent.

Cet étrange objet du désir

metro_logoimage02Bien sûr, il faut qu’une femme s’en mêle pour faire dérailler la mécanique bien huilée de cette société aliénée et aliénante. Sorcière pour les uns, ange gardien pour les autres, la jeune Maria tient autant de Marie que de Madeleine. En tout cas, elle ne laisse personne indifférent et magnétise les foules de son aura, que ce soit pour les exciter ou les calmer.
Venue de la ville basse jusque dans les hauteurs huppées du Jardin des Fils (sorte de Babylone-Art Nouveau où la jeunesse dorée se plait à s’encanailler… Comment ça, rien n’a changé ?), elle bouscule les interdits et fait chavirer le coeur du jeune Fredrer, fils du patron, idéaliste et rêveur. Dans un mouvement de chassé-croisé tourbillonnant, les petits Roméo et Juliette teutons désespèrent de vivre leur idylle et tentent de faire bouger les mentalités fossilisées qui sclérosent Métropolis.

« Entre les muscles et le cerveau, le coeur est le médiateur. »

En haut comme en bas, chacun reste campé sur ses positions : les ouvriers sont réduits à une main d’oeuvre écervelée bonne à exploiter, et les patrons des dépravés  » bling bling  » dont l’âme est rongée par l’appât du gain et la contemplation de leur propre gloire. De cette incompréhension nait un climat de tension. La température monte des deux côtés et, à l’image de la machine-démon qui surchauffe et explose, Métropolis se trouve au bord de l’implosion.

Le gouffre est tellement profond entre les deux mondes que les leaders eux-mêmes, conscients de la nécessité d’entamer un dialogue, s’en trouvent physiquement incapables lorsque l’occasion de se présente. D’où le besoin de trouver un lien qui pourra unir muscles et cerveau. Ce lien, c’est le coeur, nous dit-on. Le médiateur entre les muscles et le cerveau qui assure la continuité entre les deux. D’aucuns se dresseront contre la dialectique manichéiste du début du siècle : les lendemains qui chantent – les ouvriers d’un coté, les patrons de l’autre, le médiateur au milieu -, Karl Marx, et le port ostentatoire des rouflaquettes, merci, mais ça commence à être loin derrière nous.

metro_logoimage01Accordons ceci : le film, dans sa binarité apparente, sent un peu naphtaline naïve, mais nous pouvons quand même objecter trois points : D’abord, Fritz Lang est un homme de son temps et en 1926, époque du tournage du film, alors que la crise n’est pas encore survenue, ils pressent déjà et condamne les outrances d’une économie dé-moralisée et d’une société de tous les excès… Ensuite, Fritz Lang est un homme cruellement en avance sur son temps : n’oublions pas que Métropolis reste une des oeuvre fondatrices du cinéma de science-fiction et qu’il inscrit Fritz Lang comme un précurseur de la dystopie futuriste ( 1984, Brave New World, Blade Runner, Oryx and Crake .), comme une sorte de prophète désenchanté qui ne pourrait prévoir que ce que l’homme peut faire de pire. Et pour finir, Fritz Lang est un homme hors du temps, visionnaire de génie, qui capte autant l’air de l’époque que les angoisses éternelles des hommes.

Car elles sont vastes, dans Métropolis : Babel, Babylone, la démesure, la folie, l’amour, la beauté, le luxe, la simplicité…, tout y passe. Ce film est une immense fresque biblique et futuriste à la fois, datée et furieusement actuelle, complexe et éternellement efficace. Face à ce maître, on ne peut que s’incliner et lui faire le plus bel hommage qui soit : courir voir, revoir, comprendre, décortiquer, et posséder une pièce aussi riche que Métropolis .

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Metropolis, de Fritz Lang

Date de sortie au cinéma : 6 février 1927

Film déjà disponible en DVD depuis le : 10 avril 2008

Avec : Brigitte Helm, Alfred Abel, Rudolf Klein-Rogge

Film fantastique allemand, 1925

2h00 min

A propos de l'auteur

Image de : Mercy Seat n’aime pas trop s’exposer. C’est mauvais pour sa peau de toute manière. Elle préfère se terrer dans les coins obscurs des salles de cinéma de quartier et les recoins des salles de concert. Qui sait sur quelle perle rare elle pourrait tomber au détour d’une rétrospective : un Scorcese inédit, la Nuit du Chasseur en copie neuve, Sailor et Lula redux ? Elle chine par-ci par-là des bouts de Nick Cave et de Johnny Cash, de Queens of the Stone Age et de White Stripes, rêve d’un endroit qui ressemble à la Louisiane (mais en moins chaud), et pense que si Faulkner et Shakespeare avaient vécu à notre époque, ils auraient fait des supers films avec Tarantino et Rodriguez.

3 commentaires

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  1. 1
    le Lundi 26 octobre 2009
    passant a écrit :

    Très fort de voir du Marx dans Metropolis, le film völkisch par excellence 9_9

  2. 2
    le Lundi 26 octobre 2009
    Mercy a écrit :

    Désolée de cette erreur d’interprétation « Kapital ». Quelle idée, vraiment, de croire qu’il puisse y avoir un lien entre l’idée de lutte des classes et la philosophie de Marx?! Heureusement qu’il y a des « passants » pour pointer du doigt ces erreurs grossières. Un peu plus et on allait dire que Fritz Lang n’a rien à voir avec le Volksich et que c’est peu être un peu pousser que de l’affilier à un mouvement qu’il s’est justement évertuer à fuir. Ouf on l’a échappé belle!

  3. 3
    le Samedi 13 février 2010
    Gregdu67 a écrit :

    Chez Marx, les classes sont constamment en lutte.
    Dans Métropolis, il y a une entente à la fin … C’est en grande partie pour cela qu’il fut censuré en union soviétique !

    Un film marxiste censuré chez les cocos ? Étrange …

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