L’expérience MEAT | Schaubühne, Berlin

par |
Dans le cadre du festival de nouvelles formes dramatiques F.I.N.D, le metteur en scène suédois Thomas Bo Nillson propose une performance déroutante. Après 240h (dix jours) de performance avec 60 comédiens, MEAT s'achève ce weekend. Entre-temps, la frontière entre réel et fiction a été déplacée.

MEAT n’est pas une pièce, c’est une performance. A l’origine du projet, un fait divers des plus glauques : l’arrestation à Berlin en juin 2012 d’un cannibale en cavale, connu sous le pseudonyme de Luka Rocco Magnotta. Celui-ci est accusé d’avoir tué, consommé et envoyé en différents colis des parties du corps de l’étudiant chinois Lin Jun, à son domicile de Montréal. Acteur pornographique raté, stripteaseur, escort-boy, Luka se serait créé de très nombreuses personnalités en ligne, déclinées sur des forums, des blogs, et de multiples profils sur les réseaux sociaux.

Tout ce matériel schizo-biographique pourrait constituer un beau labyrinthe narratif, si Thomas Bo Nilsson n’avait pas décidé de laisser le « spectateur » découvrir lui-même l’univers de Magnotta. Architecte, ex-membre du collectif Signa, le Suédois est connu pour son travail de mise en scène méticuleux qui lui ont valu trois nominations en tant que « stage designer » par le magazine Theater Heute. En juin 2012, il habite à deux pas du cyber-café où Luka Magnotta est arrêté et apprend qu’ils auraient fréquenté le même club la veille. De quoi créer un malaise et attiser sa curiosité : « Dans mes recherches, j’ai trouvé des indications sur les précédentes professions de Luka, ses personnalités crées en ligne, et toutes ces « fan pages » qui lui ont été dédiées. Quand Julian Eicke, avec qui j’ai collaboré, a attiré mon attention sur les images de l’appartement de Luka qui ont été publiées, nous avons décidé de nous appuyer dessus pour développer le concept. L’installation comprend une réplique de l’appartement, que le public trouvera, ou pas.« (1)

Prenant place sur la totalité de l’une des scènes de Schaubühne, la pièce consiste en une reconstitution d’un centre commercial, qui pourrait se situer dans le quartier berlinois de Neukölln où a été retrouvé Magnotta. Une réservation donne accès à un créneau de 4 heures, pour explorer librement l’installation. Nous arrivons dans la pièce sur les coups d’1 heure du matin, avec une vingtaine d’autres participants. Guidés dans l’une des pièces (en l’occurrence, une chambre occupée par deux adeptes de SM) par l’un des acteurs, nous nous retrouvons livrés à notre découverte du lieu et de ses drôles d’habitants. Dans MEAT, c’est au public d’interagir et de déclencher l’action.

La première heure se révèle passionnante : à la manière d’un jeu vidéo dans lequel il faut explorer son univers et glaner des indices, nous découvrons peu à peu les différentes personnalités, qui pourraient être des facettes de Magnotta. Un gothique un peu bourru ; une escort-girl nouvelle dans le milieu ; un trentenaire dépressif qui évoque son enfance traumatique (sûrement le personnage le plus proche de Magnotta) ; un Indonésien fan de films de mafia ; un métrosexuel obnubilé par Justin Timberlake qui nous propose de nous rhabiller en short en jean.

Partout, des caméras qui retransmettent la pièce en direct sur Internet. Dans chaque pièce, un ordinateur branché sur la webcam, sur Youtube ou sur Facebook. Car le propos de la pièce est bien sûr aussi de mettre en avant les nouvelles intrigues sexuelles créées par les interactions sur les réseaux sociaux, au coeur du cas Magnotta.(2)

Au fil des rencontres, chacun peut librement ajouter les acteurs en amis sur Facebook et continuer d’interagir après la visite de la pièce. Voilà comment, après une conversation fort intéressante dans un club, on se retrouve avec trois stripteaseuses dans sa timeline.

Après trois heures dans la pièce, nous commençons à avoir des doutes. Est-ce que nous avons réellement fait de nouvelles connaissances ? Qu’est-ce qui est de l’ordre de la spontanéité, qu’est ce qui est joué ? La performance nous interroge sur notre perception des gens que nous côtoyons, de nos préjugés et de nos propres réactions face à la marginalité. Nous restons malgré tout un peu sur notre faim, en l’attente d’un événement, un climax. Cela est sûrement dû au fait que nous n’avons pu assister qu’à quatre heures de représentation. Au fur et à mesure, les personnages sont amenés à évoluer, révéler des choses sur eux-mêmes. Un spectateur ayant visité quatre fois la performance nous livre la suite de « l’histoire » : « Les personnages ont changé, ont réalisé certaines choses. L’un d’eux a fondu en larmes devant moi. Un autre s’est en fait révélé transsexuel. Fuchs a déménagé chez Levin et Sascha, ils faisaient leur crémaillère hier soir. Il paraît que les deux prochains jours vont être incroyables : je réserve mon jugement d’ici-là. »

(1) Thomas Bo Nilsson : Constructing real virtualities dans Daily Metal, 2 avril 2014.

(2) Cela se vérifie jusque dans sa cavale, lorsque Luka Magnotta prend l’avion pour Paris. Il est hébergé chez un homme homosexuel à Clichy-la-Garenne rencontré sur un site de rencontre gay. Source :  « Dépeceur de Montréal : un homme l’aurait hébergé en début de semaine à Clichy », sur Le Parisien,‎ 3 juin 2012

Partager !

En savoir +

Site web de Schaubühne : http://www.schaubuehne.de

A propos de l'auteur

Image de : Depuis 2004, Julia parcourt les festivals et les salles de concerts en quête de sensations musicales fortes et affiche un net penchant pour la scène indépendante montréalaise, le folk, l'électro et le rock. Malgré une enfance biberonnée à la culture populaire des années 90, sa bibliothèque ITunes n'affiche presque rien entre 1985 et 2000. Repêchée trois fois par le vote du public, Julia anime désormais la rubrique Musique avec Pascal et Laura. "Discordance m'a sauvée". Mon blog / Twitter

Aucun commentaire

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires

Réagissez à cet article