Maquillage & Crustacés : affichisme et activisme musicaux (2/2)

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Suite et fin de notre interview au long cours avec Maquillage & Crustacés, créateur d'affiche et label lyonnais.

Tu as un style assez particulier, en tout cas immédiatement reconnaissable, comment en es-tu arrivé là ? Quel est ton processus de création d’une affiche ? Quelle est celle dont tu es le plus fier ?

Je ne suis pas graphiste, artiste ou dessinateur… j’ai toujours compensé en utilisant et recyclant des visuels d’autres (on revient à cette histoire de pochettes de mix-tape, la Genèse ahah !), et j’avais un impératif technique: il fallait que les affiches puissent supporter le passage à la photocopieuse. Donc des visuels très contrastés, avec beaucoup d’aplats de noir, des lignes pas trop fines, des typos bien impactantes, etc… J’ai ensuite appris progressivement à faire une composition dans ce mythique cadre A3 de 29,7 cm par 42 cm.

En général, je pars d’un visuel (gravure, photo, dessin technique, etc…) que je recycle, triture, modifie pour ensuite broder autour : je joue avec la position des lettres, je fais des rajouts au feutre, etc., jusqu’à ce que je sois pas trop mécontent du résultat. Ensuite je rajoute de la couleur pour faire des versions web, la version imprimable étant donc toujours en noir et blanc. Parfois on fait quelques tirages en sérigraphie, mais c’est assez rare, je ne maitrise pas cette technique, je reste donc dépendant des copains qui savent faire ça.
Y a pas vraiment d’affiche dont je sois fier, je leur trouve toujours beaucoup de défauts. Mais on va dire celle de Maserati à Lausanne pour le coté graphique et celle de la soirée de soutien à Rebellyon [NDLR: webzine alternatif à Lyon géré par un collectif autonome] à Lyon pour tout l’engouement autour et le rapprochement entre deux mondes, l’un militant et l’autre plus heuuu… insouciant ?

T’as des modèles en terme d’affichage ? Lyon se trouve être une ville où cette tradition d’affiches de concerts est très développée, avec de nombreux affichistes possédant une certaine renommée. Tu pourrais identifier rapidement tes concurrents ?

J’ai pas vraiment de modèles, je suis pas un nerd de l’affiche qui traine des heures sur Gigposters. Par contre ça m’empêche pas d’estimer énormément le travail de Jay Ryan et de la plupart de mes copains sur Lyon : Nabil, Hugues Pzzl, Madame Lapin, Dupont, les gens d’Arbitraire, et j’en oublie plein d’autres.

C’est vrai que Lyon a une forte tradition en la matière, qui remonte aux années 60/70 et l’affichage militant sur la colline de la Croix-Rousse. C’est une ville, plus que d’autres en France je crois, dont les murs ont toujours été très bavards.

Plus généralement, est-ce que bosser sur des affiches depuis longtemps t’as fait te rendre compte d’une certaine scène française d’affichistes de concerts – si tant est qu’elle existe ?

Image de Maquillage & Crustacés L’affichage c’est aussi une histoire de proximité (un visuel sans version physique collée sur un mur ne sert à rien) : ce sont les affiches que je vois sur les murs de ma ville qui impriment ma rétine et influencent un peu ce que je fais, involontairement.
On trouve des influences mutuelles je crois (Nabil ayant énormément marqué l’affichage ici) et c’est finalement assez intéressant cette espèce de dynamique informelle, de truc collectif inconscient… Donc s’il y a une  »scène », c’est forcément quelque chose de local pour moi, alors savoir s’il en existe une à l’échelle de la France, bah franchement je n’en sais rien.

Quelle est justement ta relation avec l’affiche de concert ? Considères-tu que c’est plus qu’un simple média ? Que l’impact d’une affiche a réellement un rôle à jouer pour attirer le client ? Adaptes-tu tes affiches en fonction du concert ?

Image de Maquillage & Crustacés - LUDD J’ai un gros problème : je considère qu’une affiche est avant toute chose un  »média d’information » (désolé pour cette expression horrible). Et rien d’autre. Sinon on tombe dans l’œuvre d’art stricte, dans laquelle l’artiste ou le graphiste finit inévitablement par se mettre en avant, et reléguer l’info essentielle (nom des groupes, lieu, date…) au second plan. Et c’est un peu vain, je crois..
C’est pour ça qu’une affiche, par exemple, doit avant toute chose être lisible à trois mètres pour attirer l’œil (à une époque, je tirais quelques exemplaires que je collais dans ma rue… Ainsi en passant tous les jours devant, je testais leur impact).

Donc pour l’impact oui… C’est une question permanente. Est-ce que les gens voient vraiment nos petites affiches en noir et blanc, collées sur les murs et les palissades de chantier ? J’ai bien peur que non.

Ou plutôt, je crois que ces affiches parlent uniquement à une frange très spécifique de la population, qui irait du hipster en recherche de frisson underground à l’étudiant qui écoute seul de la musique bizarre en passant par des crusts ou quelques trentenaires/quarantenaires qui n’ont jamais réussi à décrocher. Et ces affiches en noir et blanc dérangent un peu parce qu’elles font cheap dans un monde technologisé à outrance où l’imperfection, le bancal, l’approximatif sont bannis. Une affiche en quadri sur papier glacé semble malheureusement toujours plus crédible qu’une photocopie noir et blanc.

Justement, attirer les gens passe peut-être plus maintenant par l’utilisation d’Internet que par le collage d’affiches dans des recoins glauques et sombres de la ville, arrachées en moins de deux jours. Quelle type de promo trouves-tu la plus impactante ? Penses-tu que la technologie 2.0 a un rôle à jouer, prenant en compte le fait que Lyon est une ville assez récalcitrante en terme d’affichage de concert ?

Image de Maquillage & Crustacés La Ville de Lyon, dans sa politique d’hygiénisme ambiant, voudrait effectivement voir l’affichage physique (et pas uniquement celui des concerts) remplacé par de la communication virtuelle. C’est qu’ont clairement déclaré certains élus suite aux nombreux problèmes d’affichages (1), mais c’est juste inconcevable dans une ville dont les habitants ont toujours pratiqué ce mode de communication. Franchement, ça dérange qui, ces affiches ?

Pour ma part, même si j’utilise fourbement Internet pour la promo (c’est malheureusement le média le plus impactant, faut le reconnaitre), je me refuse d’arrêter l’affichage physique. C’est assez rare pour être mentionné, mais je croise encore des gens aux concerts qui n’ont pas Internet chez eux, et qui sont simplement venus grâce aux affiches ou au bouche à oreille.

Ces affiches ne peuvent pas être assimilées à de la publicité lambda… Et de façon plus générale, elles véhiculent autre chose: elles parlent de chats perdus, de concerts de free-jazz norvégien, d’appels à des réunions de quartier, etc… Elles parlent souvent de la marge.

Le fait de pratiquer  »l’affichage sauvage » dans Lyon prendrait donc une autre dimension à ce moment-là, presque un acte militant afin de lutter contre cette politique  »d’hygiénisme ambiant » dont tu parles ?

Évidemment. Bon, ça reste un combat un peu anecdotique, une goutte d’eau dans la grande mare des luttes et faut bien être d’accord sur le fait qu’il y a tellement de choses plus graves et importantes qui se passent ici, à Lyon : résurgence des mouvements faf/néonazi, expulsions systématiques des squats, chasse aux Roms, bavures policières à répétitions, etc…
Un mouvement informel  »Affichage Libre a Lyon » existe [voir les notes], il ressort de l’ombre à chaque fois qu’il y a nécessité de défendre ce droit à l’affichage.
Lyon est une ville foncièrement de droite (même si le maire actuel est de gauche), bourgeoise endormie, et à la volonté systématique d’écarter ce qui fait tâche au niveau social, culturel, urbanisme, politique, etc… Collomb conçoit  »sa » ville comme une vitrine, en oubliant toute l’arrière-boutique.

On va causer fermeture de salle et ennui profond dans la capitale rhodanienne. L’affiche de concert est un média, à Lyon, fortement lié aux cultures alternatives, comme on peut le voir au Cri de l’Encre mais aussi à Grrrnd Zero, un collectif – dont tu as fait partie – qui risque de se faire expulser sous peu du bâtiment qu’il occupait. Tu pourrais décrire le collectif et résumer la situation ? Quelle est ton point de vue à propos de ça ? Quelle serait la meilleure solution ? J’ai l’impression que ces problèmes sont surtout liés à un manque de communication entre la ville et le collectif, j’ai raison ?

GZ est un collectif né il y a 7 ans autour d’un squat illégal d’une friche industrielle, rue Clément Marot dans le 7ème arrondissement de Lyon. Le but était d’organiser un maximum de concerts dans une ville devenue à l’époque sinistrée en la matière (fermeture du Pezner, du Kafé Myzik). 6 mois d’intense programmation, expulsion puis 1 an de nomadisme  »hors les murs » avant de trouver une autre friche avec cette fois-ci un bail précaire signé entre GZ et la Ville de Lyon. Ce lieu regroupe des locaux de répétition, des espaces d’exposition, une salle de concert, des bureaux d’associations, des chambres pour héberger les groupes de passage, deux studios d’enregistrements, etc… et tout ça en mode presque DIY et plus ou moins autogéré (désolé de ne pas rentrer dans les détails, ce serait bien trop long). Malgré ses défauts et ses approximations, c’est un lieu qui fédère énormément d’énergies, mais GZ doit maintenant quitter les lieux, sans que la Ville n’apporte de solutions de relogement. Je parlais tout à l’heure de  »vitrine » et  »d’arrière-boutique » concernant la politique culturelle lyonnaise : devine où se trouve GZ…
J’ai une vision très pessimiste de tout ça… Les pouvoirs publics n’ont visiblement pas envie de soutenir le projet de façon pérenne.

Plus généralement, c’est tout un pan de la culture underground qui commence à ressentir les effets de la politique culturelle de Lyon: beaucoup de salles qui ferment, des limiteurs de sons, des procès intentés pour collage sauvage… Tu fais partie de la scène depuis une dizaine d’année maintenant, comment as-tu perçu l’évolution des cultures alternatives à Lyon depuis ton arrivée ? Même question au niveau du pays, puisqu’il semble de plus en plus dur de conserver un lieu  »hors-normes » en état plus de cinq ans, comme on peut la voir avec la Miroiterie à Paris ou le Fouloir à Nantes.

Alors déjà, je crois pas faire partie de la  »scène » (d’ailleurs j’ai un peu de mal à définir cette expression), je fais mes petits trucs dans mon coin, j’ai des affinités et amitiés avec certains groupes, certaines personnes du microcosme rock DIY mais ça s’arrête là…
Je connais mal la situation dans les autres villes, mais sur Lyon, c’est évidemment problématique. Les squats ne tiennent pas plus de 6 mois, un café ferme dès qu’il y a la moindre plainte d’un voisin, les salles font désormais face à des normes de plus en plus contraignantes, etc… Quand je suis arrivé à Lyon il y a 10 ans, c’était déjà le cas, mais on sent une forte tendance à l’accélération de ce phénomène depuis 2/3 ans. Entre 2002 et 2003, quasiment tous les concert DIY se passaient dans un rade PMU en face du cimetière de la Guillotière… Des groupes comme Gossip, Unsane, Karate ont joué là-bas… C’était fou.
On a eu ensuite GZ, le Sonic, des chouettes squats (L’Insoleuse, Le Boulon, Deadwood …) et une espèce de période assez faste qui semble prendre fin.
Après, ce qui me rend optimiste, c’est qu’il y a toujours des cycles, et qu’il y aura constamment de nouvelles formes de culture underground, de pratiques en marge des schémas économiques/culturels habituels, bref des choses qui rendent nos vies un peu plus excitantes et meilleures.

Crédit photo Grrrnd Zero : Romain Etienne / Item

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En savoir +

(1) Résumé de la situation de l’affichage libre à Lyon sur ce site :  http://affichagelibre.lyon.free.fr

Pour aller plus loin :

El Shopo : http://www.elshopo.com/

Hugues Pzzl : http://huguespzzl.carbonmade.com/

Maquillage & Crustacés : http://maquillage.crustaces.free.fr/

Grrrnd Zero : http://www.grrrndzero.org/

Le Cri de l’Encre : http://www.lecridelencre.com/

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