Manque (Crave) – Sarah Kane

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Avant-dernière pièce de Sarah Kane, parue en 1998, Manque est un nouveau cri de la jeune britannique, un an avant son suicide. Une pièce dure, violente mais aussi émouvante et novatrice sur le plan stylistique.

craveLa pièce débute brutalement. « C : Pour moi, tu es morte. ». Les quatre personnages sont sur scène durant la totalité du spectacle, on imagine qu’il s’agit de deux hommes et deux femmes sans être vraiment certain de leur sexe dans le texte. Il n’y a pas de lien entre eux, ils ne dialoguent pas. Tous sont seuls face à leur souffrance. On parle de mort, de suicide, d’amour aussi. Loin d’être un récit, Manque est une suite de pensées tourmentées, sans connexion logique entre elles. Manque ne raconte rien. Sarah Kane y dépeint simplement des sentiments fugaces. « C’est beau d’apprendre à te connaître et ça mérite bien un effort et m’adresser à toi dans un mauvais allemand et en hébreu c’est encore pire et faire l’amour avec toi à trois heures du matin et peu importe peu importe peu importe comment mais communiquer un peu de / l’irrésistible immortel invincible inconditionnel intégralement réel pluri-émotionnel multispirituel tout-fidèle éternel amour que j’ai pour toi. ». On est emporté par ce flux d’émotions amères, sans bien savoir vers où on va.

Apparue avec fracas sur la scène anglaise avec Anéantis (Blasted) en 1995, la jeune dramaturge ne rédigea que quelques pièces avant de se suicider en 1999. Toutes sont sous le sceau du désespoir et se déroulent dans une angoisse latente. Violence qu’elle subit quotidiennement : « Je me suis trouvée si déprimée par le fait d’être mortelle que j’ai décidé de me suicider. ».

Manque semble être une bonne porte d’entrée pour celui qui veut découvrir l’oeuvre de Sarah Kane . La violence physique exhibée n’est pas présente, la pièce est donc plus facile à monter pour un réalisateur (comment représenter un viol et quelqu’un qui mange l’oeil d’un autre sans tomber dans le ridicule dans Anéantis ?) et plus facile à regarder, le thème paraît moins dur. On croirait presque que l’auteur s’est apaisée. Mais on ne s’y trompe pas longtemps, ce n’est pas l’apaisement qui caractérise ce drame, mais la résignation.

« A : Je suis tellement seul, putain tellement seul ».

Plus de violence, juste une constatation désespérée. Fin de la lutte.

Notre regard s’attarde aussi sur la forme du texte. Les quatre personnages ne sont définis que par quatre lettres (A, B, C et M), le langage est cru, on comprend le sens grammatical des phrases, mais pas toujours le sens profond, la signification réelle ; et Sarah Kane n’explique rien. A nous de nous laisser porter par cette mélodie, pas toujours harmonieuse. On est bien loin des règles strictes du théâtre conventionnel. Ce flou dans les personnages, le temps, le lieu rappelle l’univers de Samuel Beckett . La volonté de démontrer l’absurdité et la violence de nos sociétés aussi.

sarah_kane Sarah Kane cherche à illustrer l’atrocité de notre monde, mais comment montrer de telles images (viol, meurtre) sur scène, au théâtre ? Elle choisit le langage : « Sur un parking de l’autoroute qui sort de la ville, ou pourquoi pas qui y entre, ça dépend du point de vue, une petite fille brune est assise à la place du passager dans une voiture à l’arrêt. Son grand-père aux tempes grises baisse son pantalon et ça lui jaillit de la culotte, bien gros et bien violet. (.) Et quand elle pleure, son père qui est à l’arrière dit Je suis désolé, elle n’est pas comme ça d’habitude. ». On a du mal à écouter. Surtout qu’un tel récit ne suscite aucune réaction chez les autres protagonistes. La barbarie paraît absurde, mais au moins, grâce à elle, on s’y confronte.

Toutefois l’ensemble reste beau et poétique. On s’attache à ces fragments d’êtres. « Je voulais découvrir comment un poème pouvait quand même être théâtral, c’est vraiment une expérience sur la forme, sur la langue, sur le rythme, sur la musique. Avec Manque, les fils de la narration ne sont pas chronologiques, j’entends les gens dire les choses les plus bizarres dans des situations étranges. », déclara Sarah Kane . Aussi décousue que puisse paraître cette pièce, Manque a été longuement travaillée, et les allusions à T.S Eliot sont nombreuses, bien qu’implicites.

Les premières critiques sur Sarah Kane ont eu tort de voir en elle « une ado suicidaire et frustrée », il y a beaucoup plus que ça dans son oeuvre. Les réactions vis-à-vis de son oeuvre ont évolué ; son talent a été réellement reconnu en France en 2003, lorsque Isabelle Huppert joua à Lyon 4.48 Psychose .

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Site de référence sur Sarah Crane: http://www.iainfisher.com/kane.html

A propos de l'auteur

Image de : Si d’aventure vous vous promenez dans un parc parisien durant une douce journée d’été, il n’est pas impossible que vous passiez sans le savoir à côté de Léa en train de feuilleter un livre, dissimulée derrière d’immenses lunettes de soleil. Et pour peu que vous vous allongiez à votre tour sur l’herbe verte et que vous engagiez la conversation, elle vous parlera peut-être théâtre ou littérature. Littérature classique, certes, mais pas seulement : oscillant entre Zola, Baudelaire, Sartre ou Kane, ses goûts sont aussi éclectiques que ses avis définitifs. Amoureuse du quotidien et de ces petits détails qui rendent chaque instant unique, Léa est prête à voir de la poésie partout où vous n’en verrez pas. Demandez-lui de repeindre le ciel, pour voir, et elle s’empressera d’égayer et de réchauffer cette noire Sibérie qu’est Paris.

1 commentaire

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  1. 1
    le Mercredi 25 mai 2011
    Jessica a écrit :

    Me penchant depuis quelques temps sur Manque tout particulièrement, je me permets de demander d’où nait cette affirmation d’absence de liens entre les personnages. Bien que j’ai pris « plaisir » à parcourir la pièce sous forme de monologues croisés, de partitions solitaires, d’autres lectures m’ont amené à supposer différents types d’antécédants liant les quatre personnages, voire de connivences proches de l’adéquation.
    En te remerciant.

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