Manifeste des cueilleurs nocturnes

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« Je crois que vous faites erreur. La liberté sexuelle n’est pas protégée dans ce pays ; on la tolère seulement. » Ces mots ne sont pas les miens mais ceux déjà anciens de Marcela Iacub (Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ?, 2002).

Nous sommes en 2011, le troisième millénaire est là et même bien là. Pas de voitures volantes, non, mais des amants volages. De nos jours tout un chacun peut décider de coucher où bon lui semble, avec qui il veut et aussi souvent qu’il lui plaît. Vraiment ? Aujourd’hui plus que jamais cela reste à prouver. Plus que la liberté elle-même, c’est l’idée qu’on s’en fait qui est en danger. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé d’écrire ce qui n’a de Manifeste que le nom. Pas pour nous justifier, non, mais en espérant qu’une fois pour toutes la Liberté reprenne son sens initial : celui du choix individuel, celui de la décision prise en son âme et conscience par un individu et non par son entourage, la Morale ou les organes officiels du Féminisme d’Etat.

« Je vais même la décrire, cette lente déchéance,
cette décomposition pestilentielle de ce qui fut et de ce qui sera. »

On m’a récemment demandé pourquoi je passe si peu de mes nuits seul avec moi-même. Vous aurez peut-être déjà remarqué que ce genre de questions est généralement posé par des personnes qui pensent déjà avoir la réponse. Ils détiennent la Vérité absolue, vous connaissent mieux que vous-même et vous ne pouvez rien contre ça. Dans ces cas-là je préfère me rendre et écourter la conversation. Le classique « parce que ça me rassure » fut donc de sortie cette nuit-là. Sauf que nous savons tous que ce n’est pas la vérité. Certes, il arrive que certaines personnes éprouvent un besoin pathétique de se prouver quelque chose. Qu’elles sont encore « potables », qu’elles peuvent plaire, séduire, coucher et recommencer. Mais au final, la majorité des hommes et des femmes qui se sont un jour retrouvés confrontés à la question du « pourquoi » ont dû faire le même choix : mentir et faire plaisir aux psychologues de comptoir ou dire la vérité et s’attirer les foudres bien-pensantes des amis qui déjà les regardaient avec pitié. Car la vérité est simple. La vérité nue, sans artifices ni mensonges, la voici : nous aimons blanchir nos nuits avec des corps étrangers et dans des draps chaque fois différents. Nous aimons ça. Point.

Manque de stabilité ? Peut-être. Mais qui a dit que l’instabilité est une tare ? Vaut-il mieux profiter de sa vie et de celle des autres ou rester avec Madame dix longues années en fantasmant tour à tour sur la petite voisine du dessus et la nouvelle stagiaire du département marketing ? Cette stabilité que l’on érige en modèle n’est rien de plus qu’une illusion de confort, un prétexte pour rester chez soi et éviter de se frotter au monde extérieur. C’est une excuse à la lâcheté. Car quoique l’on dise, quoique l’on fasse le jour durant, on sait qu’en rentrant à la maison on retrouvera la monotonie du quotidien et son parfum rassurant. Une vie réglée au millimètre près, un « autre » que l’on connaît par cœur et une tendresse dégueulasse qui peu à peu s’est glissée en lieu et place de ce qui un jour fut une passion dévorante et enflammée. Sauf qu’au début on ne songe pas toujours à prendre un lit trois places et tôt ou tard l’un ou l’autre se retrouvera à terre, poussé hors du lit conjugal par ce vicieux cocon dans lequel il se plaisait tant.

Rares sont les couples qui sont parvenus en dépit des joies, des larmes et des années à conserver ce feu précieux qui éclairait leurs premières nuits. Ils sont peu, ces femmes et ces hommes à avoir réussi à préserver l’émotion des premières fois et l’arrière-goût salé des premières découvertes. Ils ont cependant tous une chose en commun : ils sont conscients de la fragilité du fil sur lequel ils s’efforcent d’avancer. Véritables acrobates du quotidien, ce n’est qu’en n’ayant peur de rien qu’ils défient jour après jour la mécanique du temps et son broyeur à souvenirs. Son effaceur de sourires. Ils ne prennent pas ce que la vie leur apporte, ils vont chercher ce qui leur revient. A la douce sécurité d’une chaise posée sur la terre ferme ils préfèrent l’angoisse de la chaise en équilibre au-dessus du vide. Plutôt que d’être spectateurs de l’échec des autres, de ceux qui essayent, ils décident d’être acteurs.

Mais combien sont-ils vraiment, ceux-ci ? En connaissez-vous beaucoup, de ces hommes et de ces femmes dont la force de caractère semble pouvoir soulever des montagnes ? La démission n’est pas forcément là où l’on croit. Du couple nous ne prenons simplement que les avantages, laissant les inconvénients pour d’autres jours. « Demain est un autre jour » entend-on souvent. Quand reconnaîtra-t-on enfin qu’il n’y a rien de plus faux que cette phrase ? Pour la plupart des gens demain n’est qu’un autre hier et leur avenir ne sera rien d’autre que leur passé éternellement conjugué au présent. Tandis que les couples se sourient d’un air complice dans les dîners, nous brûlons nuit après nuit la chandelle de nos vies à l’arrière des cafés ou des taxis. Nous ne nous donnons pas la main, nous la prenons. S’il nous fallait une devise, ce serait probablement « carpe noctem ». Puisque la vérité ne supporte pas la lumière du jour, nous avons pris le parti de la chercher au fond des verres de vin ou de ces ruelles mal éclairées qui instantanément se transforment en témoins de notre conscience du temps qui passe. Car ne vous méprenez pas : si nous nous efforçons de ne pas en perdre une miette, si nos gestes sont parfois rendus maladroits par tant d’empressement et si nous nous griffons ou nous mordons de peur que le temps n’efface toute trace de ce que nous vivons, c’est parce que nous avons une conscience poussée à l’extrême du Temps qui passe, de ces grains de sable qui nous glissent entre les doigts et n’y reviendront pas.

Alors si vous estimez que la Vie, la vraie, celle qu’on vous persuade qu’il faut gagner alors qu’elle vous a déjà été donnée, ne peut être vécue que dans un appartement partagé avec celle que vous appelez votre moitié et qui d’ici quelques années ne sera plus qu’un amas de lettres et de plaies plus ou moins bien refermées, ne vous gênez pas pour nous. Mais par pitié, laissez-nous vivre la nôtre comme nous l’entendons et ne nous jugez pas trop hâtivement : il se pourrait bien que vous éprouviez à ce sujet quelques regrets lorsque dans quelques années vous tenterez désespérément de retourner le Sablier.

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Photo : Roomic Cube – Flickr

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: Ne parlons pas de moi. Non, parlons plutôt de toi. Dis-moi, es-tu désirable ? Es-tu irrésistible ? Vide ces verres de vodka avec moi et on verra. Embrasse-moi, fais-moi goûter ta langue et on verra. Déshabille-toi et bois de la vodka en regardant au plus profond de moi. Alors seulement je commencerai à avoir de l’estime pour toi. Verses-en sur ton corps nu et dis-moi de boire. Écarte tes cuisses, fais couler ce liquide incolore de tes seins jusqu’à ton sexe et dis-moi de le boire. Alors peut-être je tomberai amoureux de toi, car désormais j’aurai un but : te nettoyer entièrement avec ma langue, et ça... ça prouvera que je vaux quelque chose. Je te lècherai tant et si bien que tu pourras t’en aller et en piéger un autre. Alors, ce verre... on le boit ?

6 commentaires

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  1. 1
    le Mercredi 5 janvier 2011
    Laurent a écrit :

    Ouch, dans les dents des croyances prédigérées. C’est très bien écrit, même la photo est bien choisie, et qu’est-ce que ça fait du bien de se prendre en pleine face un texte de cette envergure qui fait un peu réfléchir sur soi-même au final.

    « Pour la plupart des gens demain n’est qu’un autre hier et leur avenir ne sera rien d’autre que leur passé éternellement conjugué au présent. »
    Je dis parfois de certaines phrases qu’elles « expriment ma pensée mieux que moi-même ». Ça fait toujours plaisir d’en lire.

  2. 2
    le Mercredi 5 janvier 2011
    Alex a écrit :

    « Cette stabilité que l’on érige en modèle n’est rien de plus qu’une illusion de confort, un prétexte pour rester chez soi et éviter de se frotter au monde extérieur. C’est une excuse à la lâcheté. »

    J’ajouterais juste que c’est aussi un prétexte pour éviter de se frotter à soi-même et qu’en dépit de la pseudo libération des moeurs, il semble qu’il soit toujours aussi difficile d’assumer ce qu’on est, ce qu’on veut et de prendre la responsabilité de vivre en accord avec ça.
    Bravo et merci, Franky !

  3. 3
    le Mercredi 5 janvier 2011
    Eva a écrit :

    Bon, alors voilà avec un peu de retard un commentaire que j’ai posté sur FB, sur un lien vers cet article.

    Je trouve que ce texte rassemble un bon paquet de préjugés et de clichés qui sont tous aussi simplistes et désolants que ceux qu’ils sont censés dénoncer. La caricature se trouve des deux côtés de la balance, vraiment. Et je trouve que cela fait du tort à la cause défendue: ne pas se laisser dicter sa conduite par les conventions morales et sociales en vigueur.

    Le principe de la Liberté individuel, qui apparemment vous est si cher qu’à moi-même, n’est-il pas justement de laisser chacun libre de vivre sa vie comme il l’entend, sans le juger moralement ni tenter de l’en détourner (comme ce qu’il vient d’être fait dans cet article?)…

    Mais soit, comme cet article est bien écrit et brosse au final dans le sens du poil (Oh oui, la Liberté Individuelle surclasse toute autre valeur, hein… Mon Desir First & Always), forcément, ça plait…
    Et c’est au final extrêmement consensuel (Qui a dit que nous vivions dans une aire individualiste ? Ha oui, tout le monde !) et relève d’un manque de réflexion et de maturité dans l’analyse assez flagrants.

    Désolée de m’emporter ainsi, mais ça m’agace les donneurs de leçons qui essayent de se faire passer pour des pourfendeurs de la Liberté et qui pensent avoir trouver la Vérité sur la Nature des Hommes: ce ne sont que des moralisateurs voués à une cause différente.

    NB: Et si c’est vrai que la société exerce une très forte pression pour que les célibataires guérissent de cette horriiiiiible maladie qu’est le célibat (je suis une femme approchant la trentaine, je suis le cœur de cible, je connais ça par coeur), le libertinage a rarement eu aussi bonne presse (à part pour le siècle des Lumières, of course).
    Disons qu’il y a un mouvement de cisaille entre ces deux « tendances », mais c’est bien ca qui m’agace et qui, a mon avis va a l’encontre de la liberté individuelle: chaque camp essaie de recruter des troupes et se donne au prosélytisme à cœur joie…. et je DETESTE le prosélytisme.

    Personnellement, je suis hyper confortablement installée dans la zone grise et je défends cette position dès que j’en ai l’occasion. Mais plus important: je la vis très bien et selon mes principes. ;)
    Ha la la, les français et les rangements dans des cases…..

    En espérant un peu plus d’analyse tempérée la prochaine fois, histoire de crédibiliser le propos.

    Eva.

  4. 4
    Pascal
    le Mercredi 5 janvier 2011
    Pascal a écrit :

    Hello Frank,

    Autant ton article précédent (http://www.discordance.fr/isolement-et-desolation-23107) m’avait emballé autant celui-ci me déçoit. Bien écrit, mais très décevant sur le fond car beaucoup trop manichéen.

    Tu dis des choses très justes.
    « Demain est un autre jour » entend-on souvent. Quand reconnaîtra-t-on enfin qu’il n’y a rien de plus faux que cette phrase ? Pour la plupart des gens demain n’est qu’un autre hier et leur avenir ne sera rien d’autre que leur passé éternellement conjugué au présent.

    Un jour perdu ne se rattrape jamais. Mais plusieurs passages manquent cruellement de subtilité et te donnent un côté donneur de leçon assez insupportable qui ne laisse aucune place à ce fameux choix individuel que tu prétends défendre.

    @Alex: quand je lis
    Puisque la vérité ne supporte pas la lumière du jour, nous avons pris le parti de la chercher au fond des verres de vin ou de ces ruelles mal éclairées qui instantanément se transforment en témoins de notre conscience du temps qui passe.

    Je serais tenté de répondre la même chose… Un prétexte pour éviter de se frotter à soi-même

  5. 5
    le Jeudi 6 janvier 2011
    Alex a écrit :

    Je trouve les deux critiques précédentes intéressantes, seulement dans l’article, il y a un parti pris dès le départ : celui de Frank, qui nous dit sans fard à la fin de son premier paragraphe que la raison pour laquelle il cumule les conquêtes et passe rarement une soirée en solitaire tient tout simplement au fait que c’est ce qu’il aime, le mode de vie qui lui convient et pour lequel il opte, en connaissance de cause.

    L’un des passages du paragraphe suivant (« Vaut-il mieux profiter de sa vie et de celle des autres ou rester avec Madame dix longues années en fantasmant tour à tour sur la petite voisine du dessus et la nouvelle stagiaire du département marketing ? ») ne s’applique donc pas, à mon sens, à tout un chacun, mais encore et toujours à Frank qui imagine (ou peut être se souvient) quelle existence il aurait s’il optait pour un mode de vie disons plus acceptable, socialement parlant.

    Ensuite, évidemment, on peut objecter que la routine et la sécurité décrites dans la suite de l’article existent aussi chez l’instable qui, finalement, ne fait que reproduire les mêmes scènes avec des personnes différentes sans s’engager dans quoi que ce soit, sans non plus construire quoi que ce soit.
    L’argument serait tout à fait valable sans cette conclusion cruciale au premier paragraphe : c’est ce qu’il aime, c’est ce qui lui convient – et comme il s’agit d’une décision personnelle, la subjectivité qu’on ressent par la suite est logique à mon avis. Il ne peut pas, en étant en accord avec lui-même, défendre à la fois son point de vue et opter pour un ton consensuel qui lui ferait reconnaître qu’il n’y a pas de solution idéale.
    Pourtant c’est le cas, et on le sait tous : il n’y a pas de solution idéale, en tout cas certainement pas une générale, qui puisse s’appliquer à tout le monde.
    Il y a les choix que l’on fait en fonction de ce qu’on est et qui ne correspondent qu’à nous.
    Tout dogmatique puisse-t-il paraître, moi je trouve que Frank a au moins eu le mérite de trancher.

  6. 6
    le Jeudi 6 janvier 2011
    Blee a écrit :

    L’article est très bien écrit et a le mérite de décrire parfaitement l’un des deux points de vue en présence.
    Je le respecte, et je suis contente que ce modèle soit possible aujourd’hui, et qu’il puisse apporter la satisfaction à ceux qui l’exploitent.

    Encore ne faut-il pas faire ce qu’on reproche aux autres… « Tendresse dégueulasse » ? « Absence de passion », bla bla bla ?
    Il n’y a pas qu’un seul sentiment dans la vie, et chaque sentiment n’a pas une seule valeur. Chacun a sa propre manière de se sentir vivant. Que la votre soit de brûler la chandelle par les deux bouts, d’en sentir passer l’odeur de brûlé à chaque instant et de recommencer sans cesse, très bien.
    Mais c’est une manière très valable de profiter de la vie, que de la passer aux côtés de quelqu’un qu’on respecte profondément et avec qui on partage suffisamment de choses pour ne jamais s’ennuyer. De construire avec cette personne-là chaque jour de nouvelles aventures, d’en faire son complice, son compagnon de voyage. Il n’est pas forcément nécessaire de trouver un nouveau partenaire découvrir un monde nouveau. On peut aussi décider de partager cette découverte avec quelqu’un. Sans corde raide. Sans danger imminent de perdre celui qu’on aime. Juste avec la curiosité, l’adrénaline et la joie de faire des découvertes à deux.
    Ce n’est peut-être pas de la passion, c’est certainement de la tendresse, mais partager de la tendresse avec quelqu’un peut être un passe temps génial.
    Et je ne parle pas du fait que certaines personnes (pas toutes, juste certaines) préfèrent le sexe avec quelqu’un qu’ils connaissent bien, simplement parce que le corps de l’autre est un territoire immense et plein de recoins perdus, et que les utiliser à bon escient ne s’apprend pas en une nuit.
    Un couple qui ne vit pas en apnée à chaque instant et dont l’univers ne tourne pas autour du jeu étrange de plaisir-douleur qu’est la passion, n’est pas nécessairement un couple chiant. Et peut aussi être un couple heureux.

    To each his own ;)

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