Lou Ye – L’ivresse à l’ombre de la censure

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«C'est absurde, cette censure favorise ce qu'elle veut interdire. C'est à cause d'elle qu'est né le cinéma underground chinois ». Connaitrions-nous le réalisateur chinois Lou Ye en Occident s'il ne bravait pas film après film, la censure de son pays ? Peut-être pas... Pourtant, sa volonté de filmer, à la dérobée et caméra à l'épaule, le visage d'une Chine qu'on devine sans vraiment la voir, mérite le détour.

Image de 19390655 Après Une jeunesse chinoise, qui évoquait les manifestations de la place de Tian’anmen en toile de fond d’une histoire d’amour, Nuits d’ivresse printanière touche cette fois au sujet non moins épineux de l’homosexualité en Chine.

Filmé en secret à Nanjing (province de Jiangsu), sans l’autorisation du gouvernement, déguisé comme une coproduction franco-hongkongaise, Nuits d’ivresse printanière provoque des réactions pour le moins opposées de la critique, et pour cause : ce n’est certainement pas un film à conseiller aux néophytes du genre. Longs silences, images saccadées, plans à contre-jour, scènes érotiques à rallonge… On pourrait presque être face au pire du cinéma chinois… si toutefois le réalisateur n’avait pas autant le sens du rythme, du phrasé et de la revendication.

Les premières séquences annoncent déjà la couleur : une scène d’amour torride entre Weng Ping, homme marié, et son amant, Jiang Cheng. Lou Ye fait un beau bras d’honneur à l’interdiction de filmer de 5 ans, imposée par le gouvernement suite à la sortie d’Une jeunesse chinoise, tout en balisant par cette scène la tonalité ancrée dans la sensualité qui va prédominer dans le film de la première à la dernière minute.

Cette sensualité, qui tend plutôt à la sexualité, n’est pourtant pas traitée sur le sujet de la revendication, mais bien sur celui de la liberté, de fait, les scènes érotiques, qui prédominaient déjà dans Une jeunesse chinoise, trouvent ici tout naturellement leur place… Trop de sexe tue la sensualité ? Lou Ye nous assure du contraire : « L’amour est surtout physique, non ? C’est bien plus fort que les idéologies et la morale, c’est ça qui dérange au fond » s’étonne-t-il dans une interview avec Libération.

Ici, la femme de Weng Ping, persuadée de l’infidélité de son mari, engage Luo Haitao pour le suivre et espionner les amants… mais ce dernier va succomber lui-même au charme de Jiang Cheng. Alors que la presse nous vendait plus ce film comme une chronique de mœurs bousculées par la révélation de l’homosexualité d’un homme marié, le véritable point nodal reste les pérégrinations du tombeur Jiang Cheng. Il hante lors de ses nuits le milieu underground chinois où se côtoient des rockers et des travestis, de l’extravagance et des couleurs, monde éclatant et sensuel face au quotidien morose des sweatshops de contrefaçons où travaille la petite amie de Luo Haitao.

Image de 46192 Nuits d’ivresse printanière est ainsi un long poème sur la vie et l’amour, thèmes chers à Lou Ye qu’on surnomme parfois le « Wong-Kar Wai chinois ». Jonchés de référence à la littérature chinoise, que Weng Ping, libraire de profession, lit à son amant après leurs ébats, le réalisateur signe ces mots sur sa pellicule, grossièrement ajoutés en surimpression : « J’ai manqué l’amour qui m’était destiné. Les fleurs, elles, savent toujours quand elles doivent fleurir ».

La version anglaise traduit le titre par Spring Fever, une fièvre induite par le changement de saison, qui se caractérise par divers symptômes physiques et psychologiques, et notamment par une augmentation de vitalité, d’énergie et tout particulièrement de l’appétit sexuel.

Des symptômes passagers, les nuits de Jiang Chen ? Une fièvre attrapée par Weng Ping puis Luo Haitao, enivrés jusqu’à en perdre leurs sens ? Plutôt une soif de liberté par la recherche des plaisirs et des sensations, et non par la perpétuation des tâches imposées et des modèles préconçus… Bien que Lou Ye se défende de faire des films politiques, c’est un appel à la liberté qui transparaît dans ses films, qui sont d’ailleurs performatifs dans cette revendication par le simple fait que Nuits d’ivresse printanière soit projeté sur nos écrans.

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Nuits d’ivresse printanière (titre original: Chun feng chen zui de ye man) de Lou Ye
Dans les salles depuis le 14 avril 2010
Avec Hao Qin, Sicheng Chen, Zhuo Tan, Wei Wu
Comédie dramatique chinoise, 2009
Retrouvez Nuits d’ivresse printanière sur AlloCiné, IMDb

Interview de Lou Ye : http://www.chinacinema.fr/2007/04/lou-ye.html
Définition Spring Fever (syndrome)

A propos de l'auteur

Image de : Virgile n’a pas écrit Les Bucoliques, ni L’Enéide. Il n’est pas poète, encore moins latin et surtout pas mort. D’ailleurs, il n’est même pas un il. Reniant ses héritages classiques, Virgile connaît toutes les répliques d'Indiana Jones et la Dernière Croisade, loupe son arrêt si elle a le dernier Margaret Atwood entre les mains, et a déjà survécu sur des sandwiches cornichons-moutarde. Elle va avoir tendance à considérer la publicité comme une forme d’art, se transformant en audio guide dans les couloirs du métro, les salles de cinéma et même devant du mobilier urbain qui n'en demandait pas tant. Outré, Virgile le poète s’en retourne aux Enfers pendant que Virgile l'anachronisme rêve d'embarquer pour un aller simple destination Osaka. Pour plus d'info: http://www.twitter.com/_Virgile

1 commentaire

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  1. 1
    le Jeudi 29 avril 2010
    Julien vachon a écrit :

    c’est beau

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