Local Natives

par Caroline S.|
Avec leur premier album, « Gorilla Manor », les Local Natives ont frappé un grand coup. Comparé par les médias aux illustres Grizzly Bear, Arcade Fire, Vampire Weekend, le quintette de Los Angeles porte sur ses toutes jeunes épaules l’espoir de la presse musicale qui voit en eux un nouveau groupe indie rock iconique.

De passage en France pour une série de concerts en février dernier, c’était l’occasion de les rencontrer et de démêler la hype du talent. Entretien tout sourire avec Kelcey (clavier, percus) et Andy (basse, percus).

Salut les Local Natives, alors, d’où venez vous ?

Andy : Moi c’est Andy, voilà Kelcey et on vient de Los Angeles. Taylor (guitare / voix) et Ryan (guitare / voix) se connaissent depuis des années, ils se sont rencontrés à l’école primaire, ils se sont mis à la musique, à jouer de la guitare, à chanter ensemble. Ensuite au lycée, ils ont rencontré Kelcey, et ils ont commencé à écrire, à expérimenter différents trucs, différents sons. Et puis un peu après, je les ai rencontrés alors qu’ils cherchaient un bassiste, et environ un an plus tard, on a intégré Matt, notre batteur. Pendant quelques années on a écrit, joué, donné des concerts tout en allant à la fac ou en bossant à plein temps. Et il y a un an et demi, on avait déjà un bon paquet des chansons présentes sur Gorilla Manor, et on s’est dit « Pourquoi ne pas se consacrer entièrement au groupe ? », c’est vrai qu’on se sentait bien, confiants par rapport à nos chansons, fiers de ce qu’on faisait. Depuis, on essaie de faire un maximum de concerts, on a sorti notre album et voilà !

Vous habitez tous ensemble. Quelle influence cela a-t-il eue sur l’album ?

Kelcey : Le groupe est fondé sur la collaboration, ce n’est pas comme si untel écrivait les chansons, untel faisait les arrangements, etc. En étant tous dans la même maison, c’est comme s’il y avait un flux de créativité que rien ne pouvait retenir et qui nous enveloppait tous, il y a toujours quelqu’un pour écouter tes idées, rebondir dessus…
Et puis, c’est vrai qu’on s’est tous rencontrés grâce à la musique, mais on s’est rendu compte qu’on avait des personnalités similaires, qu’on s’entendait super bien, donc vivre ensemble, c’est être en colocation avec des potes. Je crois que l’album s’en ressent beaucoup.

Notamment avec la pochette et cet étonnant poster !

Image de Local Natives - Gorilla Manor Andy : On trouvait qu’une photo de la maison méritait de figurer dans l’album d’une manière ou d’une autre ; parce que même si on prend notre musique très au sérieux, qu’on bosse beaucoup, on reste cinq potes qui traînent ensemble et délirent ensemble ! Et puis il faut dire que l’image d’un « manoir de gorilles » nous plaisait bien. Quant à la pochette, on aimait bien l’idée de l’explosion de couleurs, d’idées parce que faire cet album a été extrêmement stressant ; on se disait tout le temps « j’ai la tête qui va exploser », quand on essayait de finir une chanson, de peaufiner une mélodie. Voilà, il y a des deux : cinq mecs lâchés dans une baraque, mais en même temps beaucoup de stress pour donner le meilleur de nous-mêmes.

La notion de communauté est importante pour vous ?

Kelcey : Oui, mais surtout en ce qui nous concerne en tant que groupe.

Andy : Je pense qu’une partie de ce qui nous a motivés à partir d’Orange County pour Los Angeles était cette idée de communauté, de nous installer dans un endroit où existe une communauté au sein de laquelle la musique est centrale. Il y a de plus en plus de monde à L.A, de musiciens, de gens avec une sensibilité artistique, alors qu’à Orange County, la plupart du temps c’est un peu l’opposé. C’est très conservateur et pas forcément super favorable à cinq types qui veulent faire du bruit (rires).

On a rencontré Liars il y a quelque temps et ils nous disaient justement avoir choisi spécifiquement Los Angeles pour enregistrer leur dernier album. Los Angeles vous inspire vous aussi ?

Kelcey : Je ne sais pas ce qu’ils cherchaient à Los Angeles ni ce qu’ils y ont trouvé ou pas, mais c’est vrai que la question de savoir si l’on est conscient ou non de ce qui nous entoure est assez ambigüe. C’est vrai, on n’écrit pas forcément à propos de la plage, mais notre quotidien nous affecte forcément. Je ne sais pas… Ils sont de New York, Liars, non ? C’est peut-être les grands espaces ou l’océan qui les ont attirés là…

En fait, je crois qu’ils étaient surtout séduits par la scène alternative qui contraste fortement de l’idée que la plupart des gens se font de Los Angeles.

Kelcey : Oui, c’est vrai qu’il y a un nombre incroyable de musiciens talentueux, très actifs, il y a une sorte d’émulation dont les gens de l’extérieur se sont aperçus.

Comment voyez-vous la musique ? Comme quelque chose de sérieux ou de fun ?

Image de Local Natives Kelcey : Pour moi le fun vient de la fierté que j’éprouve à faire ou à essayer de faire quelque chose. C’est fun parce que c’est difficile et qu’à la fin de la journée, je suis content de moi.

Andy : Il y a beaucoup de moments sur l’album où on s’est lâchés, notamment sur l’intro d’Airplanes. Mais on a été aussi obsessionnels et attentifs sur les pétages de plomb que sur les parties plus douces et délicates ! On a beaucoup travaillé sur cet équilibre entre tension, beauté et fun.

Il y a des influences très diverses qui parcourent votre album, et comme pour la plupart des groupes de rock indépendant, votre musique est très difficile à catégoriser, qu’en pensez-vous ?

Andy : On est tous coupables de toujours tout vouloir étiqueter, mais je crois que c’est juste ça : un plaisir coupable. C’est parfois nécessaire pour expliquer ou faire le lien avec d’autres trucs, mais c’est la beauté de tout art : on ne devrait pas d’office segmenter ou caractériser ou labelliser, mais juste profiter et apprécier parce que c’est tout ce qui compte. En tant qu’êtres humains, je crois qu’on a besoin de tout rationaliser, savoir pourquoi on aime ceci ou cela. J’essaie de plus en plus de ne pas me poser toutes ces questions et de me dire « j’aime bien ça ; ça me rend triste ou joyeux » et c’est tout, plutôt que de me noyer dans l’analyse.

Mais si vous deviez vous définir, comment le feriez-vous ?

Andy : Je n’en sais rien… Musicalement, on est assez variés, ne serait-ce que parce que nous sommes cinq, avec autant d’opinions et de points de vue. C’est aussi pour ça que ça nous a pris pas mal de temps pour en arriver à douze chansons dont on soit tous 100% satisfaits. (Rires) Ah, en fait je n’ai pas envie de répondre à ta question, je pense que ce n’est pas à nous de le faire et tout ce que j’espère, c’est que le prochain album sera différent et original.

Vous avez de très bonnes critiques dans la presse française, on vous a comparé à Grizzly Bear ou aux Fleet Foxes, qu’est-ce que ça vous fait ?

Kelcey : On est super contents, toutes les comparaisons qu’on a entendues sont flatteuses. J’aimerais bien pouvoir lire les critiques de tous les endroits où on a été ! On ne peut être que ravis d’être appréciés et j’aime autant être comparé à un bon groupe qu’à un truc horrible !

Quoi par exemple ?

Kelcey : Euh… (rire gêné)

Et sinon, vous aimez bien lire ce que l’on pense de vous ?

Kelcey : Bah… On débute tout juste…

Andy : Allez, on adore !!

Kelcey : Non, mais ça dépend de ce que les gens disent ! (rires)

Andy : Oui, des fois ce n’est pas terrible ! (rires) ! C’est difficile de s’habituer à ce qu’on interprète tout ce qu’on fait ou ce qu’on dit, tu vois? Parce que moi, j’ai été entouré des quatre même mecs 24h/24 pendant ces six derniers mois et donc ils savent détecter si ce que je dis est sérieux ou non tandis que toi, par exemple, non. Donc, on apprend à faire gaffe à ce qu’on dit pour que ce ne soit pas mal interprété. On apprend de nos erreurs et on essaie de pas trop se prendre au sérieux.

Il y a quelque chose de très littéraire dans vos chansons. Vous avez des influences en particulier ?

Kelcey : J’ai honte de le dire, mais… je ne lis pas (Andy explose de rire), vraiment pas beaucoup. J’ai jamais aimé ça, jamais, même quand j’étais gamin. Ryan et Taylor (il hésite)… aller à la fac comptait beaucoup pour eux. Ouais, je lis vraiment pas beaucoup (rire gêné).

Andy : Kelcey adore écrire, mais des fois, hum, comment dire, ce n’est pas grammaticalement correct, mais c’est ce qui me plaît justement. C’est la beauté de la musique, on fait un peu ce qu’on veut. On file tous un coup de main, mais la majorité des chansons sont écrites par Kelcey et Ryan.

Qu’est-ce qui vous inspire alors ?

Image de Local Natives Kelcey : Sans hésitation, mes expériences personnelles. Ce qui m’intrigue le plus c’est me pencher sur ce qui m’est arrivé par le passé, qu’il y ait un mois, six mois ou quatre ans. Les choses que j’aurais voulu dire, celles que j’aurais voulu faire. Il y a deux chansons sur l’album à propos d’ex-copines. En fait, toutes les chansons que j’ai écrites sont à propos d’anciennes relations, je trouve ça très thérapeutique de pouvoir coucher mes pensées sur un bout de papier. Enfin bref, oui, toutes les chansons traitent de relations, qu’il s’agisse du monde, d’une ex-copine, de son père, de tous les gens qui ont accompagné notre route.

À quoi peut-on s’attendre à l’un de vos concerts ?

Andy : Ah ! L’énergie est différente ! Parce que la musique est plus forte et qu’on nous voit suer ! Mais, on a écrit toutes nos chansons en live, et passer de cette élaboration en live à l’enregistrement en studio a été un processus beaucoup plus difficile que de passer à la scène. Tu entendras la même chose que sur l’album.

Et votre opinion sur le public européen par rapport aux États-Unis ?

Kelcey : Franchement, il n’y a pas de grandes différences, je pense que la musique est un média tellement universel qu’on n’a pas besoin de parler la même langue pour se comprendre. Quand j’écoute Sigür Ros par exemple, je suis très ému par leur musique pourtant je ne parle pas l’islandais.

Andy : Oui, les différences se font plus au cas par cas. La dernière fois qu’on a joué à Paris, la salle était pleine à craquer, on était super nerveux et après avoir joué la première chanson, il y a eu un grand silence… On se disait « Oh my god », mais en fait le public était juste ultra respectueux et attendait jusqu’à la dernière note pour applaudir. Il y a d’autres endroits où les gens hurlent tout le temps ; jusqu’ici on a eu de la chance, on n’a pas eu de mauvaise expérience.

Avez-vous des albums à recommander aux lecteurs de Discordance ?

Andy : (après beaucoup d’hésitation) Le dernier Beach House (Teen Dream), Chad VanGaalen (Soft Airplane), et l’EP Limbo de Aushua. Ce sont des types en or et ils écrivent de très bonnes chansons

Kelcey : Ils vont super bien marcher, j’en suis sûr, ça ressemble à de la brit pop des années 90. Sinon moi, un album que j’aime beaucoup… Owen Pallett (Hurtland). Sinon j’apprécie pas mal le nouveau Spoon (Transference) et puis pour finir, The Glass Ghost, un groupe de Brooklyn avec qui on était en tournée (Idol Omen).

Pour finir, que peut-on vous souhaiter pour 2010 ?

Andy : Gorilla Manor sort demain aux États-Unis ce qui est super excitant, d’autant plus que c’est notre pays et que c’est là où l’album sort en dernier. Donc on a hâte de voir les retours dessus. Et puis, on va tourner beaucoup, donc souhaite-nous que cela dure le plus longtemps possible !

Live @ la Maroquinerie

Image de Local Natives Deux jours plus tard à la Maroquinerie, les Local Natives tiennent leurs promesses. Ultra perfectionnistes, ils installent et règlent eux-mêmes leurs instruments, une minutie qui n’est pas sans nuire à la spontanéité que l’on attend d’un groupe aussi jeune.

En attendant que l’expérience les mette davantage en confiance, on profite de leur fougue et on apprécie leur envie de bien faire. À force de percussions et de tempos irrésistibles, le public est convaincu, d’autant plus que pour les aficionados de Gorilla Manor, le live ne déçoit pas et apporte même une touche d’urgence qui convaint les plus sceptiques. La reprise de Warning Sign, des Talking Heads est époustouflante, parfaitement appropriée ; le tube Airplanes prend une nouvelle ampleur en mettant en valeur la (très) belle voix de Kelcey, Sun Hands, World News et Camera Talk séduisent par une énergie tempérée par des intermèdes plus délicats (on pense notamment à Wide Eyes et surtout Cubism Dream).

Est-ce le fait de rejeter tout leadership ou cette méticulosité extrême qui prive les Local Natives de l’envergure à laquelle ils pourraient prétendre ? Si le talent et l’envie sont là, la modération les astreint pour le moment à la comparaison à d’autres groupes (Fleet Foxes, The Shins, Arcade Fire, Broken Social Scene, Vampire Weekend, la liste est longue…). En s’émancipant de ses encombrants grands frères, on ne doute pas que les Local Natives sauront trouver une originalité, une identité qui nous enchantera. Vivement.

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