Littérature jeunesse : où va-t’on avec la censure ?

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Depuis près de deux ans la collection eXprim’ des Editions Sarbacane mène un pari courageux et audacieux pour la littérature jeunesse. Tenant à tout prix à se démarquer de la notion d’enfance tout en refusant les carcans étriqués de la littérature strictement adolescente, la collection eXprim’ aspire à tendre une passerelle à ce que les anglo-saxons dénominent dans leurs librairies les « jeunes adultes ».

dole1Avec des romans résolument tournés vers une culture urbaine, eXprim’ installe dans les rayons jeunesse des librairies un catalogue de romans aux qualités littéraires indéniables, où la créativité le dispute à la qualité et qui s’ancre dans des préoccupations aux plus près de celles de la jeunesse actuelle.

En janvier 2008, Je reviens de mourir d’ Antoine Dole est publié dans cette collection. Ce premier roman au sujet cru et écorché vif provoque une réaction de rejet de plusieurs libraires jeunesse qui refusent de le vendre, l’interdisent d’exposition et le laissent en réserve, bientôt suivis par de nombreuses bibliothèques qui ne veulent pas le voir dans leurs rayons jeunesse.

A l’origine de cette polémique, une critique dure, diffamante et particulièrement méprisante d’ Ariane Tapinos parue dans le magazine Citrouille . Passant à côté de la beauté littéraire du texte et du fait que de nombreux jeunes lecteurs puissent s’y retrouver en dépit ou même à cause de sa violence, elle accuse Antoine Dole de n’être qu’un voyeur qui se délecte de ce que subissent ses héroïnes, elle accuse également son éditeur d’être un affreux personnage qui se chargerait de pervertir une jeunesse incapable de faire ses choix et de comprendre la portée d’un texte de fiction.

Cette critique est lisible ici :

http://lsj.hautetfort.com/media/01/01/877874918.pdf

En réponse à cette charge assez violente, les responsables des Editions Sarbacane et de la collection eXprim’ ont souhaité faire paraître un droit de réponse dans le magazine Citrouille pour resituer leur ligne éditoriale et leur souhait de voir élargir les barrières où se trouve parquée la sacro-sainte littérature jeunesse. Citrouille n’a jamais jugé bon de faire paraître ce droit de réponse et l’a tout bonnement envoyé aux oubliettes. Par ailleurs, les administrateurs feront systématiquement le ménage auprès des membres qui s’aviseraient d’un peu trop vouloir gratter la surface et étayer le débat sur le forum de Citrouille . Tibo Bérard, directeur de la collection eXprim’ a souhaité qu’aujourd’hui ce droit de réponse puisse paraître sur d’autres supports pour que puisse avoir lieu le débat sur la littérature jeunesse et que cesse une censure disproportionnée sur le roman d’ Antoine Dole . C’est avec plaisir que nous lui ouvrons avec d’autres sites les pages de Discordance.

Smells Like Teen Spirit

dole3Que signifie le mot « jeunesse » ? C’est, selon nous, la question qui doit présider à toute démarche éditoriale effectuée dans ce secteur.
À ce titre, il nous a semblé urgent et important, suite au débat amorcé sur les « romans ado » dans le numéro 50 de la revue Citrouille, de repréciser ici notre position, les idées et les convictions qui nous ont amenés à lancer la collection EXPRIM’, et à défendre tous les titres qui y sont parus.

Le roman d’ Antoine Dole, Je reviens de mourir, ayant fait l’objet d’une polémique particulièrement vive, nous tenons aussi à expliquer pourquoi nous sommes fiers de l’avoir publié, et convaincus qu’il mérite sa place sur les tables des librairies jeunesse.

Que signifie le mot « jeunesse » ? En fait, cette question s’est imposée à nous en même temps que les trois premiers romans de la collection EXPRIM’, dont nous avions jeté les bases au cours d’un passionnant débat d’idées sur la modernité de la littérature, l’explosion des cultures urbaines, la nécessité de remettre la question du langage au coeur des problématiques éditoriales, et l’ambition de proposer de nouvelles voix à ceux que nous allions appeler les « nouveaux lecteurs ».

Nous venions de découvrir le manuscrit de Treizième Avenir, de Sébastien Joanniez, lors d’une réjouissante lecture scénique donnée devant un parterre de jeunes et d’adultes captivés ; un hasard providentiel nous avait permis, au détour d’un coup de fil passé au label Desh Music, de rencontrer Sarcelles-Dakar, d’ Insa Sané . La fille du papillon d’ Anne Mulpas nous était arrivé par la poste, épousant comme par magie toutes les problématiques que nous avions soulevées : rapport ludique et créatif au langage, refus des codes du roman-miroir, jeux d’écriture, de structure et de typographie. La collection EXPRIM’ naissait sur ces trois axes, conjuguant veine urbaine, héritage surréaliste et métissage truculent du genre romanesque, de la poésie, du théâtre, du slam, du cinéma, de la musique et de la BD.

Il était clair que nous avions affaire à une nouvelle génération d’auteurs, nés avec la culture multimédia et désireux de nourrir la littérature d’autres modes d’expression artistique, tout en l’inscrivant dans son époque. À notre idée, il allait ainsi de soi que ces trois romans étaient animés d’une « jeunesse » littéraire et que, par conséquent, ils toucheraient en priorité les jeunes, lecteurs de demain, lecteurs curieux et désireux d’être déroutés. Et pourtant, ces romans n’avaient pas été écrits ni spécifiquement formatés « pour eux ».

C’est alors que nous avons réfléchi à l’acception de ce mot : « jeunesse ». Pourquoi, lorsqu’il est accolé au mot « livre », dans l’expression « livre jeunesse », ce mot renvoie-t-il uniquement à l’âge du lectorat, alors que partout ailleurs il est synonyme de renouveau, d’énergie, de désir, de curiosité ? Par exemple dans la rue, où la jeunesse « emmerde le Front National » ; dans les concerts, où elle veille tard ; sous la plume d’écrivains comme Dos Passos, où elle est « un regard en alerte, des sens aux affûts, des oreilles aux aguets » ?

dole2Peut-on se satisfaire du fait que les jeunes, passé l’âge du « roman ado » traditionnel, peinent à trouver des romans qui les excitent ou les remuent autant qu’un film, une série TV ou un CD ? Peut-être, avons-nous alors songé, faut-il prendre le problème par l’autre bout : au lieu de proposer des romans « pour jeunes », censés les séduire par le choix des thématiques abordées, osons ces romans dont la modernité et l’inventivité entrera en résonance avec la jeunesse, des romans rapides, pleins d’audace, détonants, subversifs.

Nous savons que cette nouvelle acception du mot jeunesse, ne se référant plus spécifiquement à l’âge du lectorat mais plutôt à un état d’esprit, vient chahuter les frontières actuelles de ce secteur : un adulte curieux de nouvelles formes littéraires sera tout aussi intéressé de découvrir les romans EXPRIM’ qu’un grand adolescent ou un jeune adulte. La loi 1949, au vu de cette acception du mot, devient du même coup hors cadre.
Certains prescripteurs préféreraient nous envoyer dans le secteur adulte plutôt que de nous accueillir dans un secteur jeunesse repensé. À les entendre, nous aurions « peur » de nous risquer en adulte. D’ailleurs, ajoutent-ils, les adolescents qui le souhaitent pourront toujours trouver nos romans dans le secteur adulte.
Mais ce constat n’est-il pas triste ? Le réseau jeunesse ne devrait-il pas être justement, plus que tout autre, le territoire des nouvelles générations ? Est-ce que ce n’est pas justement là que les choses devraient bouger ? Passé quinze ans, un lecteur n’a certes pas besoin d’être « tenu par la main », et il n’est pas question de « garder un oeil » sur la jeunesse. En revanche, ne peut-on pas ouvrir un territoire, une zone libre où les jeunes pourront trouver tout un panorama de propositions romanesques excitantes ?

Si on pense le contraire, il faut accepter de reconnaître que les grands ados « ne vont pas en jeunesse », et se dire qu’ils iront se « débrouiller en adulte » tout en sachant que ce n’est pas le cas. Et qu’entre le dernier Nothomb et le prochain Angot, ils pourront bien avoir le sentiment que la littérature est un lieu rigide, sans lien avec le bouillonnement culturel de notre époque. De leur époque.
Car enfin, cette nécessaire évolution du réseau jeunesse répond bien à une attente de la part des lecteurs ! Et d’ailleurs, elle correspond bien à un discours de plus en plus récurrent dans les salons, les bibliothèques et les librairies : d’autres éditeurs, comme le Rouergue, Le Navire en pleine ville ou Thierry Magnier, l’appellent aussi de leurs voeux. Comme nous, ils plaident pour l’apparition de nouveaux rayons (« jeunes adultes », « passerelle », « nouvelles littératures ») qui, accueillant toutes formes de propositions romanesques innovantes, passionneront les jeunes.

dole4De livre en livre, au fil des salons et des rencontres en bibliothèque ou en lycée, notre vision de notre lectorat s’est affinée ; notre discours éditorial aussi. Si nous avons dû parfois – par souci d’être compris (et sans doute à tort !) – recourir à l’expression « 15-25 » pour définir ce lectorat qui souhaitait découvrir du nouveau en littérature, nous n’avons jamais perdu de vue l’idée selon laquelle la jeunesse à laquelle nous faisons référence ne se découpe pas en tranches d’âge, mais se pense comme l’état d’esprit d’un nouveau courant littéraire, celui de ses auteurs et ses lecteurs.
Ainsi, quand le mot « jeunesse » – à ne pas confondre avec le mot « enfance » – signifiera dans la librairie ce qu’il signifie partout ailleurs, trouvera-t-on normal de découvrir, en jeunesse, un roman de Bret Easton Ellis aux côtés des opus d’ Antoine Dole, Marcus Malte, Insa Sané ou Guillaume Guéraud . Alors, la littérature jeunesse ressemblera à la jeunesse : elle sera déroutante, énergique, subversive.

C’est dans cet état d’esprit que nous avons publié Je reviens de mourir d’ Antoine Dole . Un roman que nous avons choisi selon des critères littéraires. Un roman éblouissant du point de vue de l’écriture, les allitérations rugueuses venant, tout comme les ruptures de rythme et les déconstructions syntaxiques, forer une problématique contemporaine, celle de l’incommunicabilité et du dysfonctionnement des relations sociales, amoureuses, sexuelles. C’est d’ailleurs sur des critères littéraires, et non moraux, que nous aurions aimé voir critiquer ce roman.

Reste qu’il nous faut répondre à la double accusation de « roman misogyne » et de « roman voyeur ».
La misogynie d’abord. Est-ce que Je reviens de mourir, sous prétexte qu’il met en scène, à travers une histoire, une situation de violence entre les sexes, « véhicule » une vision misogyne ?
En ce cas, allons jusqu’au bout des choses : lorsque Flaubert présente son Emma comme une inconséquente, incapable de faire la part entre le réel et la fiction – croyant tant aux romances des « mauvais livres » qu’elle veut les vivre à son tour -, l’écrivain abaisse-t-il l’image des femmes ? Et lorsqu’il la fait agoniser sur plusieurs dizaines de pages, prenant un malin plaisir à torturer son personnage, ne serait-il pas un brin misogyne et complaisant ?
Réponse : NON. Un écrivain de roman fait parfois subir mille et une violences à ses personnages, soit pour dénoncer cette violence, soit simplement pour la décrire, soit pour avouer la fascination qu’elle lui inspire, soit pour d’autres raisons encore. Le fait de montrer une situation de violence, d’humiliation ou de déchéance physique ou morale ne revient pas à la cautionner.

Vient ensuite l’accusation de voyeurisme. Celle-ci est censée étayer la première : la différence entre Flaubert et Dole, ce serait le regard porté sur l’héroïne ; Antoine Dole serait voyeur, Flaubert non. Car Flaubert, lui, serait dans l’empathie, il s’identifierait à son héroïne. La preuve, il a écrit : Madame Bovary, c’est moi . LA citation.
Mais enfin, qui peut sincèrement croire Flaubert capable d’énoncer un poncif tel que « Je m’identifie à mon héroïne » ? En lisant ses correspondances, en relisant son oeuvre de près, on verra que Flaubert marque sans cesse une immense distance avec Emma, et ce afin de condamner, non pas ses agissements moraux, mais son attitude de lectrice – celle qui l’amène à s’identifier aux héroïnes des « mauvais livres ». Cette distance est d’ailleurs l’argument qui épargna à Flaubert, en 1857. la censure.

Distance. C’est la clef de voûte de cette question. Antoine Dole est écrivain et, de ce fait, tout comme Flaubert, il marque une distance avec son héroïne. À la différence du témoignage (ou récit, ou « document »), qui est fondé sur l’empathie, le roman se définit par la distance que met l’auteur entre son sujet et lui – la fameuse distance romanesque.
Cette distance, ce n’est pas celle du voyeur – terme qui découle d’une vision moraliste de la littérature – mais celle du « voyant », au sens où l’entendait Rimbaud . En tant qu’écrivain, Antoine Dole se soucie surtout d’écrire et, via la fiction, de livrer une vision du réel. Devient « voyeur », alors, le lecteur qui ne peut voir. sans se donner l’impression de voir ce qu’il ne devrait pas.

Nous pensons que lire le mot « Putain » ne revient pas à l’entendre ou à le prononcer ; que lire une scène de viol, ce n’est pas la même chose que la vivre. Il nous semble que la magie de la lecture tient justement à ce que, exigeant du lecteur un effort intellectuel, elle lui permet de ressentir les situations tout en conservant une distance. Celle qui est inhérente à la fiction.

Dès lors, si la violence entre les sexes existe – et n’est donc pas « fantasmagorique » -, nous ne comprenons pas pourquoi la littérature ne pourrait pas s’en emparer ; les jeunes, que cette violence concerne, nous semblent capables de faire la part entre fiction et réel. Nous ne pensons pas non plus qu’un livre puisse « donner aux lecteurs l’horizon du suicide ». Ou alors, il faudrait croire qu’un adolescent lisant L’étranger d’ Albert Camus risquerait de tuer le premier Arabe qu’il croiserait. l’auteur n’ayant pas ajouté la mention Don’t do it at home .

À nos yeux, Camus n’apprend pas à son lecteur à tuer, pas plus qu’ Antoine Dole ne lui apprend à se suicider. En tant qu’écrivains, leurs questionnements ne sont pas moraux, mais littéraires. Lire n’apprend pas « à vivre » – pas dans ce sens-là.

Frédéric Lavabre directeur des Editions Sarbacane, Emmanuelle Beulquedirectrice éditoriale, Tibo Bérard, directeur de collection eXprim’

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En savoir +

La collection eXprim’ : http://www.exprim-forum.com/
Le site d’Antoine Dole : http://www.adnonyme.com
Ma critique du roman Je reviens de mourir parue en janvier 2008 chez Strictement Confidentiel :
http://strictement-confidentiel.com/content/view/516/37/

A propos de l'auteur

Image de : Née en 1981, Chloé Saffy vit à Toulouse. Sur le net, elle est l'auteur du blog My Way Or The HighWay et a collaboré au e-magazine d'opinion Ring. Adore, son premier roman a été publié en 2009 aux Editions Léo Scheer. On peut également la retrouver sur son site : http://www.ohmydahlia.com [Crédit photo: Kelly B.]

9 commentaires

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  1. 1
    le Jeudi 24 juillet 2008
    Arno Mothra a écrit :

    Pas lu un seul de ces livres mais ton article est très intéressant.

    Là où je suis choqué (pour appuyer aussi ton point de vue là dessus), c’est ce terme minable employé par la critique Ariane Tapinos (non je ne m’égare pas sur le nom…) : « affreux personnage qui se chargerait de pervertir une jeunesse incapable de faire ses choix et de comprendre la portée d’un texte de fiction. » Quelle pintade. Les publicités ne la choquent pas ? Les revues « entrevue » & co mises sur les comptoirs des tabacs non plus ? Les affiches salaces ou gore placardées en ville non plus ? Qu’elle aille interdire les consoles de jeux.

    Lorsqu’on crache sur ce thème, on crache sur tout ce que ça englobe, sinon c’est de la connerie. C’est bien le genre de pétasses contentes d’hurler « Michael Jackson pédophile » et « Bertrand Cantat image parfaite des barbares sur les femmes battues ». Désolé de la vulgarité, mais c’est scandaleux. Madame est bourgeoise et veut trouver un coupable pour toutes les horreurs de la société (allez, bonne chance à elle).

    C’est de la censure d’une vulgarité risible et navrante, surtout lorsque Tainos parle (dans son article) de sa vision d’une librairie générale (elle n’aurait donc pas de livres de Houellebecq, Despentes et Beigbeder je présume ? Et le Marquis de Sade, et Georges Bataille ? Pas assez catho ?).

    J’avoue détester ce genre de livres, trash ou pseudo trash, envahissant les rayons des libraires (donc l’autre avec sa librairie générale me fait rire, mais d’une force!), mais interdire ça, c’est interdire le monde. Une censure infâme et répugnante.

    Tapinos doit raffoler de ces Chiennes de Garde, ces ratées hystériques et folles invitant d’ailleurs rapidement à la misogynie (c’est ça l’extrémisme !).

    Bravo pour ta conclusion sur Camus, c’est tout à fait ça.

  2. 2
    le Vendredi 25 juillet 2008
    Dahlia a écrit :

    Juste une précision, sur cet article, seule l’intro est de mon cru, le texte titré « Smells like teen spirit » a été rédigé par Frédéric Lavabre directeur des Editions Sarbacane, Emmanuelle Beulquedirectrice éditoriale, Tibo Bérard, directeur de collection eXprim’

    ;)

  3. 3
    le Vendredi 25 juillet 2008
    Spoon a écrit :

    Encore un moralisateur à deux euro ( et c’est lui accorder beaucoup de valeurs ) qui croit savoir ce que les jeunes pensent , ressentent , etc etc

    C’est navran , c’est tout.

  4. 4
    le Samedi 26 juillet 2008
    Loïc a écrit :

    « Et qu’entre le dernier Nothomb et le prochain Angot, ils pourront bien avoir le sentiment que la littérature est un lieu rigide ». Entre Angot et Nothomb ils pourront même se dire que la littérature est franchement pauvre…

    Après cette attaque gratuite (mais fidèle à ma pensée) je vais réagir à l’article proprement dit. Comme le dit Spoon j’ai du mal avec les gens qui prétendent parler en mon nom ou en celui d’autres. « Peut-on se satisfaire du fait que les jeunes, passé l’âge du « roman ado » traditionnel, peinent à trouver des romans qui les excitent ou les remuent autant qu’un film, une série TV ou un CD ? » Cela peut paraître étrange mais je pense sincèrement qu’il n’y a pas beaucoup d’efforts à faire pour trouver ce genre de livres parmi les « classiques ». Des livres qui remuent le lecteur, il y en a et il y en a beaucoup. Il faut juste savoir où chercher.

    Je suis du même avis qu’Arno – une fois n’est pas coutume ;) – en ce qui concerne les livres « pseudo trash ». Je préfère le sous-entendu au spectacle bête, l’érotisme à la pornographie. Le langage cru doit être savamment employé, en des endroits précis pour marquer le lecteur et non pour le choquer. On ne stimule pas l’imagination d’un lecteur en lui montrant tout. Il faut laisser des parts d’obscurité de temps à autres pour que l’imagination puisse jouer son rôle.

    De plus j’avoue avoir du mal avec une nouvelle génération d’auteurs qui ne parvient pas toujours à éviter les pièges qu’elle se tend à elle-même en se voulant porte-parole d’une jeunesse soi-disant incomprise puisque ignorée. Y a-t-il vraiment besoin d’une « littérature urbaine »? Je n’aime pas ce nouveau courant « in » selon lequel il faudrait écrire comme on parle. Ca donne « Kiffe Kiffe Demain », et surtout ça donne mal à la tête. Parenthèse fermée, je dois être un lecteur réac’.

    Pour terminer je dirai que la loi 1949 est claire : la jeunesse désigne l’enfance-adolescence. Vouloir aller à l’encontre des volontés qui furent à l’origine de cette loi en en démentant le sens profond, c’est malhonnête. La jeunesse est la jeunesse, et je suis d’accord avec Mme Tapinos (ou Melle…?) lorsqu’elle dit qu’une collection destinée aux 15-25 ans n’a pas de raison d’être puisque un monde sépare ces deux extrêmes.

  5. 5
    le Mercredi 11 mars 2009
    Anne B a écrit :

    Je trouve extrêmement convaincant le point de vue de Frédéric Lavabre, dont je soutiens le travail éditorial remarquable depuis que j’ai lu « Sarcelles Dakar », il y a deux ans.

    Je suis tout à fait d’accord avec lui sur le fait qu’il faut arrêter de cloisonner « jeunesse  » (sous-entendu « enfance », légalement, puisque c’est en fait bien l’enfance qu’est censée protéger la loi de 1949) et « adultes » sans laisser, finalement, aucun espace à cet âge de transition qu’est l’adolescence. Certes tous les ados de 14 ou 15 ans ne sont pas préparés à lire de tels textes… d’ailleurs, bien souvent, ils ne les liront pas. Mais pourquoi penser que ceux qui le sont n’ont pas le droit, du fait de leur âge, d’y avoir accès ? Il ne s’agit pas de mettre ces livres entre les mains d’enfants, mais bien de reconnaître une place légitime dans le monde littéraire à une tranche d’âge qui en est passablement exclue, sauf à considérer qu’ils n’ont droit qu’à de la fiction édulcorée.

    Qui plus est, c’est se voiler la face que de croire que ces jeunes n’ont pas accès à des textes d’une remarquable crudité. Qui, parmi vous, n’a pas lu L’Herbe bleue ou Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée… à cet âge, justement ? La différence ? Il s’agit de témoignages, sans la distance narrative que souligne à fort juste titre Frédéric Lavabre… Vous pouvez remplacer ça, aujourd’hui, par l’autofiction à la Angot ou à la Millet, si vous voulez, ça ne change pas grand chose, dans les faits…

    Par ailleurs, mettre dans le même panier tous les auteurs d’une génération, sans se soucier de les lire, j’avoue que cela me laisse perplexe. Je n’ai pas lu ce texte en particulier, mais ce que j’ai lu de cette collection m’a laissé jusque là un vrai plaisir de lecture, le sentiment d’avoir eu entre les mains de véritables oeuvres littéraires, aussi originales sur le plan stylistique que dans l’approche qu’elles ont de problèmes contemporains… Et pour une fois qu’un éditeur fait le choix d’un parti pris fort dans sa ligne éditoriale, je trouve dommage qu’il soit confronté à une critique « morale » plutôt qu’à une vraie critique de fond.

  6. 6
    le Mardi 8 mars 2011
    Luque a écrit :

    Bonjour à tous,
    Je suis en train de dévorer tous les titres de cette fabuleuse collection qu’est eXprim; j’ai d’abord découvert Sébastien Joanniez lors d’une manifestation littéraire dans ma région, puis j’ai lu « Gueule de bois » du très talentueux Insa Sané, j’ai bien entendu enchaîné avec les 4 autres titres du même auteur, puis « Ciel liquide » et, après m’être fait piquer sous le nez « Les filles ne mentent jamais » par une collègue auprès de qui j’avais encensé la collection (je travaille dans une bibliothèque, je peux vous dire que la collection circule vitesse grand V ici!!), je me suis rabattue sur « Zone cinglée » de Kaoutar Harchi et je n’ai qu’une hâte, c’est de rentrer chez moi pour le dévorer!!!
    Le souci avec les gens qui rejettent l’oeuvre avant même d’avoir essayé de comprendre le sens profond, l’univers et la poésie qui ressortent de ces titres, c’est le même que nous retrouvons dans certaines bibliothèques et auprès de certains collègues (pas tous, les professionnels des bibliothèques étant en général très ouverts d’esprit) et de personnes soi-disant « intellectuellement supérieure », c’est leur manque d’ouverture justement; la culture est multiraciale, elle peut sortir d’un palais ou d’un bidonville, la culture n’est certainement pas élitiste et doit être accessible à tous. Nous travaillons beaucoup en direction de la culture urbaine et, de tous horizons nous découvrons des petits bijoux (slameurs, graffeurs, auteurs jeunesse ou adultes) et les auteurs de la collection eXprim en font largement partie.
    Continuez à nous régaler de vos merveilles et de ces auteurs d’une extrême sensibilité, on n’en aura jamais assez!!!!
    Merci, merci, merci!

  7. 7
    le Vendredi 8 juillet 2011
    flibust a écrit :

    J’en ai lu 2
    Urban mix’up : pas mal, je le conseille
    Adieu la chair : recueil de violence gratuite, je le déconseille aux jeunes

  8. 8
    le Samedi 20 avril 2013
    Flo a écrit :

    Je reviens régulièrement sur cette page, sur cet article, puisque j’ai rédigé il y a trois ans un mémoire sur la littérature ado, et que je me repenche sur le sujet pour un nouveau dossier.
    Cet échange de points de vue plutôt épicé, ma foi, me paraît tout à fait fascinant, parce qu’il reflète plutôt bien les évolutions de la littérature pour ados aujourd’hui. Certes, il commence à dater, mais tout de même.
    Je tiens d’abord à faire une petite réflexion sur le commentaire d’Arno Mothra : Je viens de finir d’analyser l’article critique d’Ariane Tapinos, donc je m’en rappelle plutôt bien, et je l’ai relu pour vérifier mes dires, et… cette citation : « affreux personnage qui se chargerait de pervertir une jeunesse incapable de faire ses choix et de comprendre la portée d’un texte de fiction. » n’est ABSOLUMENT PAS tirée de l’article de la libraire.
    Et il ne me semble pas que son message soit de mépriser la jeunesse pour des choix et des réflexions qu’elle serait incapable de faire. Bien au contraire. Elle dit même dans son article qu’elle cautionne la violence, lorsqu’elle ne lui semble pas gratuite. Et de mon point de vue, elle n’a pas tort.

    J’ai lu ce bouquin, donc je peux à peu près savoir de quoi je parle. Enfin je l’ai lu… J’ai arrêté au milieu avant de me mettre à vomir, en fait. Donc, certes, je ne l’ai pas lu jusqu’au bout, mais c’est déjà mieux que les gens qui ne l’ont pas lu du tout et qui critiquent l’idée de Mme Tapinos. Parce que franchement, effectivement, une collection, ça regroupe des livres qui ont plus ou moins une volonté commune, mais si on part par là, chez Scripto (vieille collection ado de Gallimard), il ne me viendrait pas à l’idée de dire que Treize petites enveloppes bleues et Junk de Burgess aient quelque chose à voir (et puissent toucher un public exactement similaire).
    Donc bref, l’idée d’eXprim’ de créer quelque chose de nouveau ne me gêne pas, bien au contraire. C’est le plaisir de la littérature aussi : la voir évoluer.
    Mais je suis plus ou moins d’accord avec Ariane Tapinos, je déteste l’image de la femme véhiculée par Je reviens de mourir (et je ne suis PAS une féministe consommée. Faut arrêter avec ces clichés, aussi…). J’ai lu un grand nombre de bouquins dans lesquels les filles sont maltraitées, je n’ai aucun problème à être chamboulée dans mes lectures, au contraire, et je suis une fan incontestée de la littérature ado qui me semble être le foyer parfait de nouvelles expériences. Mais ce bouquin, je n’ai pas pu.
    Il a dépassé mes limites, c’est tout. Et j’ai bossé dans un pas mal de librairies, ce n’est pas un bouquin que j’ai conseillé, ni un bouquin que j’ai commandé pour le fonds. Pour autant, si j’avais eu un client qui me l’avait commandé, je n’aurais rien dit (à moins qu’il ait eu 12 ans).
    Juste qu’en tant que libraire, je comprends parfaitement la critique de Mme Tapinos.
    Après, qu’on la taxe de psychorigide, c’est peut-être pas faux, mais je m’en fiche, pour son article, je suis en grande partie d’accord elle.
    Et sans déconner, les éditeurs, les libraires, et les lecteurs ados eux-mêmes sont les premiers à dire qu’il faut arrêter de prendre les jeunes pour des gamins, et ils se créent de nouvelles jolies cases pour qu’ils adhèrent à un moule de littérature « jeunes adultes ». Pourquoi pas, tout simplement éditer en adultes, alors ? Certaines bibliothèques décident d’ouvrir le rayon adulte à leurs usagers à partir de 13-14 ans et y mélangent titres ados et adultes. N’est-ce pas la meilleure solution ?
    Ariane Tapinos n’a pas vraiment un problème avec ce bouquin, mais avec le fait qu’elle l’ait reçu en librairie spécialisée jeunesse. Si elle était généraliste (et là Arno, tu t’es encore trompé), elle ne l’aurait simplement pas vendu, point. Et c’est son droit. Un bon libraire est un libraire qui fait des choix. C’est sûr que ça ne plait pas à tout le monde, mais c’est justement là l’intérêt. Mais, en tant que libraire JEUNESSE, elle a trouvé que ce livre n’avait non seulement rien à faire dans sa librairie, mais en plus, rien à faire en JEUNESSE.
    Bref, je m’arrête là, mais j’ai beaucoup à dire sur le sujet.. ><
    Bonne continuation à la collection eXprim', en tout cas, car malgré tout, j'encourage leur idée générale.

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