LIGNES DE FRONT – Des caméras au Rwanda

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Le documentariste Jean-Christophe Klotz replonge dans l’horreur du génocide rwandais à travers un film de fiction. Plus que l’histoire du pays, Lignes De Front est celle d’un homme et de sa profession : reporter.

J’ai filmé la main du diable

Image de Printemps 1994. Dans un petit pays d’Afrique, des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants sont massacrés pour ce qu’ils sont, des Tutsi. Antoine Rives, candide jeune caméraman pour la télévision française, décide de partir au Rwanda filmer ce que personne ne filme. Ce qu’il espère : alerter l’opinion, confortée dans son indifférence affichée. Pour cela, il suivra Clément, étudiant Hutu résident en France et qui décide de retourner au pays pour retrouver sa fiancée Tutsie. Mais devant l’horreur qu’est cette barbarie, Antoine se perd au cœur des ténèbres. Peut-on tout filmer ? Doit-on tout montrer ? Où s’arrête le devoir de journalisme et où commencent les travers du voyeurisme ?

Le réalisateur, Jean-Christophe Klotz, est un habitué du Rwanda. Présent en tant que journaliste lors du génocide, il avait réalisé un reportage pour Envoyé Spéciale, Rwanda : La Vie En Sursis. Puis il y était reparti en 2004, dix ans plus tard, pour signer le magnifique Kigali, Des Images Contre Un Massacre, documentaire pour lequel il tentait de retrouver les survivants qu’il avait déjà filmés, confrontant ainsi images et souvenirs. Lignes De Front, son premier métrage de fiction, est dans la continuité directe de son travail sur le pays et sur son métier. Semi-autobiographique, sa fiction rejoint l’histoire et le propos racontés dans ses deux premiers travaux.

« Une chose est de filmer pour dénoncer, mais lorsque dénoncer ne suffit pas à changer les choses, ne reste plus que le spectacle de l’humanité malade » racontait la voix-off de Klotz dans Kigali, Des Images Contre Un Massacre. C’est de ce « spectacle de l’humanité malade » et de son rapport avec l’individu dont il est bel et bien question ici. Passant du « fait comme si je n’étais pas là » à l’acte symbolique d’éteindre la caméra devant l’horreur, Antoine Rives, l’alter ego de Klotz, fait face au même problème que son créateur. Dois-je tout filmer ? L’indicible doit-il être montré ? Comment exercer quand les actes commis dépassent l’entendement ? Ainsi, Klotz / cinéaste, se dessinant en Antoine / personnage, transforme sa fiction en film exutoire et sa trilogie rwandaise en thérapie. Mais le narratif d’Antoine est-il vraiment plus fort ou plus efficace que le journalisme rapporteur d’image de Klotz ?

Un dimanche au cinéma à Kigali

Image de Longtemps ignoré au cinéma, le génocide du Rwanda est de plus en plus présent sur les toiles. L’année passée, c’était D’Arusha A Arusha, Munyurangabo ou l’excellent Le Jour Où Dieu Est Parti En Voyage de Philippe Van Leeuw qui ont été présentés. Mais contrairement à tous les autres films sur le sujet, Lignes De Front prend le parti de ne pas raconter l’histoire du génocide. Souffrant encore du syndrome « film-de-blancs » (auquel seul le film de Van Leeuw échappait), il se distingue pourtant des autres par le fait qu’il est plus l’histoire de ce journaliste de guerre qu’un film sur le massacre de Tutsi. Fictionnalisant certains faits (Antoine n’est pas J.C. Klotz ; le Lieutenant-Général Hillaire remplace Roméo Dallaire…) mais en y respectant farouchement d’autres (les dates, le dénombre des morts, l’enfer des barrages, les fosses aux coins de rues…), le film porte surtout son attachement sur les faits et gestes du reporter, ceci transparaissant même jusqu’à la mise en scène du cinéaste. Si le reporter cherche (au début du moins) les détails des horreurs – car en journalisme ce qui n’est pas vu à l’écran n’existe pas – Klotz appuie son intérêt sur la sobriété du hors-champ propre au film de cinéma, rendant ainsi cet invisible palpable sur l’ensemble du film, tout en retenue. Plus encore que dans les autres films, les massacres barbares, rudimentaires et systématiques des Tutsi seront absents de son film.

Lignes De Front, film 2 en 1.

Film de guerre sur le Rwanda et film sur le métier de reporter. Malheureusement, sur ces deux sujets il reste maladroit, bien que sincère et scrupuleux. Quoique privilégiant sa petite histoire avant la Grande, donnant à son film une accessibilité qui pourrait faire défaut à l’austérité d’un documentaire historique, le résultant demeure cependant parfois quelque peu gauche ou malhabile. Si on a le droit à un Philippe Nahon étonnant dans le rôle d’un Juste ou le secondaire Eriq Ebouaney parfait en figure emblématique du milicien interahamwe, Jalil Lespert, pourtant très bon, ne convainc pas assez, tout comme Jean-François Stévenin dans son cliché du rédac’ chef. Mais surtout, c’est cette question de ces « lignes de front », à franchir ou pas – et qui donne pourtant le nom au film – qui semble au final sous traitée, se perdant dans une trame de plus en plus tirée par les cheveux et une fin un peu brouillonne.  A toujours vouloir rester neutre, à ne jamais oser juger, Klotz ne répond pas franchement aux questionnements de son métier.

On peut penser à L’Etoile Du Soldat, de Christophe de Ponfilly. Reporter lui aussi, spécialiste de l’Afghanistan, il avait signé sur ce pays quelques des plus beaux reportages sur les guerres qui y sévissent depuis maintenant plus de trente ans. Si le documentaires Massoud L’Afghan, comme Kigali, Des Images Contre Un Massacre, est un chef d’œuvre du genre et un réel questionnement sur le métier de journaliste et sur la guerre (ceux qui la font et ceux qui la subissent), c’est en utilisant la fiction, comme Klotz, que Ponfilly voulu témoigner de l’histoire vraie de ce soldat russe et de ce reporter français (son alter ego), tous deux perdus en Afghanistan. Cependant, L’Etoile Du Soldat souffre des mêmes défauts que Lignes De Front. Honnête, juste, légitime, presque efficace, mais néanmoins maladroit. On leur préférera leurs frères documentaires.

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Lignes De Front, de Jean-Christophe Klotz
Avec Jalil Lespert, Cyril Gueï, Jean-François Stévenin, Philippe Nahon, Eriq Ebouaney…

Distributeur : BAC Films

A propos de l'auteur

Image de : Né au beau milieu de l'année 1986, 60 ans jour pour jour après Marilyn, Arnaud n'a rien de la blonde pulpeuse. Très tôt bercé par les courts métrages de Charlie Chaplin, les épisodes de Ça Cartoon et le film Les 7 Mercenaires, qu'il regardait tous les dimanches - joyeux programme - il plongea bien trop vite, passionné par cet art dévorant qu'est le cinéma. Quelques années plus tard, refaisant enfin surface dans le monde réel un bref instant après des années d'inexistence, il se cogna sur une pile de livres... C'était trop tard, il avait déjà recoulé : nouvelle passion qui accompagnerait la première, la lecture et l'écriture seront ses nouvelles compagnes. Depuis, on n'a jamais revu Arnaud.

1 commentaire

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  1. 1
    le Dimanche 24 juillet 2011
    buzz media a écrit :

    Oui, pour relativiser, les states ça équivaut à toute le CEE réunie, en nombre d’habitants.

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