Les Psychopathes ou le nouveau Satan

par |
Les légendes urbaines, la mode des serial-killers et les faits divers sanglants toujours plus médiatisés ont fait du psychopathe l'incarnation du mal absolu dans l'imaginaire populaire, déclenchant autant l'effroi que la fascination morbide. Le troisième volet de notre série tentera de dresser le portrait de ces nouveaux Satans à travers les peurs qu'ils nous renvoient.

La légende urbaine emprunte au genre du fait divers : elle relate souvent une anecdote insolite sous la forme d’un petit récit structuré ayant une fin, une « chute », surprenante. Elle est souvent tout juste plausible pour être crue par son auditoire mais son authenticité est contestable. Beaucoup de légendes peuvent ainsi être retracées et rattachées à des événements réels ou à un contexte d’émergence. Suivant un mouvement inverse, la légende urbaine évolue avec son époque, l’aire géographique dans laquelle elle se déplace et même avec la langue qu’elle emprunte.

La peur du VIH, des années 80 à aujourd’hui, et les nombreux faits divers citent l’histoire de personnes contaminées à leur insu dans un rapport non protégé ont donné naissance aux légendes urbaines du barebacker séropositif. Sur le motif du tueur en série, ces séropositifs multiplieraient les conquêtes féminines ou masculines dans le but de leur transmettre le sida. Ce, avant de leur révéler la maladie sur le mode de l’ironie.

On retrouve un type de légendes urbaines assez semblables concernant des junkies fous qui dissimuleraient des seringues infectées dans les sièges de cinéma avant de faire la même révélation goguenarde : «  Bienvenue au club sida » ou encore « Vous venez d’être infecté par le Sida ». Nous pouvons déjà voir se profiler quelques éléments de la psychopathie dans ces légendes urbaines : comportement irrationnel, cynisme et perversion.

L’irrationnel et le trop rationnel

La peur et la fascination pour cette nouvelle figure du mal tiennent sans aucun doute au fait que le psychopathe se conforme à une logique interne qui échappe à toute moralité, obéissant à sa propre définition du bien, du mal et à ses propres impulsions. L’exemple des barebackers et des junkies fous évoqués plus haut démontre une jouissance toute diabolique à l’idée de semer la mort et la destruction. La peur qu’ils suscitent réside essentiellement dans le caractère aléatoire et absolument arbitraire du choix de leurs victimes. Aucun motif, aucune raison cohérente, ni même passionnelle, qui pourraient expliquer leur geste. Une absence totale de sentiments humains à propos de sa proie. Un crime purement gratuit, qui place chacun d’entre nous comme victime potentielle à la merci du premier pousseur fou à l’affut de la moindre occasion de vous projeter sur la voie.

À l’inverse, d’autres psychopathes, massivement représentés par le cinéma et la presse de caniveau (type Le Nouveau Détective), vont obéir à une logique claire, mais en entière contradiction avec la société. Ils seront alors dépeints comme des êtres aux habitudes tenaces, à la limite de l’ascétisme et d’une mystique toute personnelle. Le jeu vidéo Hitman et le film Seven en proposent une brillante illustration. La fascination qu’ils exercent naît de l’énigme qu’ils incarnent.

Ils répondent ainsi à une définition moderne du mal, en contradiction avec la définition millénaire qui voudrait le lier exclusivement au chaos et à la déstructuration. Il est ici personnifié par une organisation profondément logique et méthodologique, mais totalement déshumanisée. Comme une conséquence de l’échec du XXe siècle et de son idéal de la Raison comme chemin vers l’élévation, résultante des espoirs infaillibles et aveugles envers le progrès scientifique qui ont vu jours au Siècle des Lumières.

Méfiez-vous de l’eau qui dort

Dans les légendes urbaines, beaucoup de psychopathes utilisent des moyens pervers, incarnant ainsi une figure de prédateur qui use de malice, de dissimulation et de séduction pour approcher leur proie. Dans la légende urbaine de la statue de clown, c’est un homme qui prend la forme d’un élément rattaché à l’imaginaire enfantin pour s’attaquer à d’innocentes victimes, trompant ainsi la vigilance de la babysitteuse chargée de les garder. Une autre raconte l’histoire d’un psychopathe qui se cache sous le lit d’une femme seule chez elle à la place de son chien et qui lèche la main qu’elle tend pour la « rassurer ». Certaines versions prétendant que l’animal est retrouvé écorché dans la salle de bain et qu’un mot sur le miroir indique que « Les hommes aussi peuvent lécher ».

L’idée incarnée par ces récits traduit bien cette peur irrationnelle du quotidien, qui derrière son aspect le plus banal, risque à tout moment d’être piégé. Le contraste extrême entre le caractère familier et rassurant d’un élément et le mal qu’il renferme, symbolise l’une des figures millénaires du diable usant de son charme et de l’apparente innocence pour tromper ses victimes. Reconnu pour son cynisme, qui va de pair avec les moyens pervers qu’il utilise pour séduire, le psychopathe se sert de la blague morbide qu’il adresse à sa victime comme d’une chute à sa propre légende. Son détachement affectif lui permet de mettre l’accent sur l’ironie de la situation, sans le moindre égard et sans aucune compassion.

Maniaque urbain ou tueur en série, irrationnel ou rationnel, le psychopathe des légendes urbaines échappe à toutes les règles et se construit sa propre réalité. Et c’est cette liberté qui finalement nous effraye et paradoxalement nous fascine le plus.

Illustration : Les véritables légendes urbaines, paru chez Dargaud

Partager !

En savoir +

« Les maniaques urbains » de Véronique Campion Vincent, in Légendes urbaines, mythes d’aujourd’hui…

Entre faits divers et mythes: les légendes urbaines , article de Jean Bruno Renard, Religiologues n°10.

http://www.snopes.com, site de référence américain.

A propos de l'auteur

Image de : Originaire de Franche-Comté, Eymeric est étudiant dans les métiers du livre à Aix en Provence et prépare les concours des bibliothèques. Il aime le cinéma, pour lequel il préférera toujours l'esthétique au scénario et la littérature quand elle touche à l'intime et au quotidien. Côté musique ses goûts se portent vers la psyché-folk mais aussi vers le trip-hop, version des origines et vers le rock des vingt dernières années, du moment que les guitares sont saturées et qu'elles multiplient les effets. Il s'intéresse également aux médias, à la culture populaire et, avec du recul, à la politique. Blog: http://legendes-urbaines.over-blog.fr/

6 commentaires

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires
  1. 1
    Yves Tradoff
    le Mardi 6 juillet 2010
    Yves T. a écrit :

    Tout ceci est très intéressant et mène à de multiples autres points. Déjà, pour commencer :

    1) Est-ce dans certains cas, on a pu identifier l’origine de certains légendes urbaines? J’ai par exemple déjà entendu parler de la seringue au cinéma mais j’ai du mal à imaginer comment l’information a pu se propager…

    2)on pourrait lier ton papier à une des idées développées par Carl Schmidt, en l’occurrence sur la notion de guerre juste et de guerre injuste. Il affirmait notamment que l’on ne pouvait catégoriser les guerres de cette manière, car cela pourrais amener à répondre à des choses injustes par une violence débridée. Pour le rattacher à la réalité, il suffit de se tourner vers le traitement des prisonniers accusés de terrorisme à Guantanamo. Pour le lien avec ton sujet, le fait de propager des portraits de personnages sans morales, cyniques et pervers, peut amener à se créer des défouloirs légitimes. S’ils sont le « mal absolu », on pourrait alors y répondre par une violence absolue. C’est peut-être ça aussi qui pu faire le succès d’une œuvre comme Inglorious Basterds : les nazis sont un symbole du mal absolu, il n’y a donc rien à redire sur les méthodes de Pitt et de ses hommes, on peut les encourager chaleureusement, voir en rire.

  2. 2
    le Mercredi 7 juillet 2010
    greg a écrit :

    bonjour
    un seropositif sous traitement avec une charge virale indetectable n’est pas contaminant .
    beaucoup de choses se disent sur les seropositifs et malheureseument pour eux elles sont rarement vraies !
    dommage que vous editiez de fausses informations

  3. 3
    le Mercredi 7 juillet 2010
    Eymeric a écrit :

    Merci pour tes questions!
    1) Oui certaines légendes urbaines ont pu être repistées, je te conseille la lecture de cet article: http://www.unites.uqam.ca/religiologiques/no10/renar.pdf. Le sociologue J-B Renard y prend l’exemple de la légende de l’ouvrier soudeur qui s’est retrouvé aveugle à cause de ses lentilles de contact, qui sont restées collées à ses yeux. Cette légende est issue en fait d’un fait-divers qui a été amplifié, un ouvrier a été blessé aux yeux par l’explosion d’un disjoncteur, il portait des lentilles et a eu des lésions à la cornée à cause de ces deux faits mais a retrouvé une vue normale au bout de quelques jours. JB Renard analyse que les légendes nées par amplification font état d’un fossé entre le fait en lui même et l’ »importance émotionnelle » de celui-ci.
    Pour ce qui est des autres légendes, si on ne peut pas toujours retrouver le fait réel qui en est à l’origine, on peut toujour reconstituer le contexte d’émergence…

    2)Oui c’est vrai… Et dans ce cas on tombe vite dans le populisme, c’est à dire une justice vengeresse (et non « réparatrice »). Ca me fait penser à ce que raconte Simone Veil dans sa biographie, lorsqu’elle est en charge d’une mission auprès des prisons françaises, avant d’entrer au gouvernement et qu’elle raconte combien elle est mal reçue lorsqu’elle propose d’améliorer le confort des prisons. Effectivement, pourquoi dépenser de l’argent pour le confort de ceux qui doivent être « punis »? Il se répend même alors des idées délirantes sur les prisons « palaces » alors qu’on ait très bien la situation calamiteuse des prisons en France!

  4. 4
    le Mercredi 7 juillet 2010
    Dwi Texas a écrit :

    2)on pourrait lier ton papier à une des idées développées par Carl Schmidt, en l’occurrence sur la notion de guerre juste et de guerre injuste. Il affirmait notamment que l’on ne pouvait catégoriser les guerres de cette manière, car cela pourrais amener à répondre à des choses injustes par une violence débridée. Pour le rattacher à la réalité, il suffit de se tourner vers le traitement des prisonniers accusés de terrorisme à Guantanamo. Pour le lien avec ton sujet, le fait de propager des portraits de personnages sans morales, cyniques et pervers, peut amener à se créer des défouloirs légitimes. S’ils sont le « mal absolu », on pourrait alors y répondre par une violence absolue. C’est peut-être ça aussi qui pu faire le succès d’une œuvre comme Inglorious Basterds : les nazis sont un symbole du mal absolu, il n’y a donc rien à redire sur les méthodes de Pitt et de ses hommes, on peut les encourager chaleureusement, voir en rire.
    +1

  5. 5
    le Vendredi 9 juillet 2010
    Eymeric a écrit :

    @ Greg: L’article parle de légendes urbaines, qui par définition sont des croyances populaires dont l’authenticité est contestable, et non d’une réalité attestable. Si cela n’est pas clair, j’en suis désolé, mais je ne me permettrait pas d’attester l’existence de junkies fous et de barebackers séropositifs, tout comme je ne me permettrait pas de dire que ces légendes urbaines à l’encontre des séropositifs n’existent pas (malheureusement). A ta décharge, il est vrai que je n’ai pas assez clairement précisé dans ma description de la légende urbaine qu’il s’agit d’un récit le plus souvent contestable, mais je pensais que tout le monde le savait :) .

  6. 6
    le Vendredi 9 juillet 2010
    Julien vachon a écrit :

    bon papier j’aime beaucoup =)
    J’espère te lire très vite

Réagissez à cet article