Les psychopathes dans le monde des affaires

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Adulés par les médias, les psychopathes font aujourd'hui parler d'eux comme jamais auparavant. Mais qui sont-ils vraiment ? Est-il possible que nous les côtoyions au quotidien sans même le savoir, au bureau, dans la rue ou même à la maison? Voici dans ce deuxième volet de notre série quelques pistes pour mieux les comprendre et qui sait, les repérer...

Image de Snakes in Suits, Paul Babiak & Robert D. Hare Dans le monde des affaires, il n’est pas surprenant de rencontrer des individus à la moralité ou à l’éthique douteuses, pour lesquels le profit constitue un but à atteindre à tout prix. D’un point de vue purement économique, ces individus semblent être de précieux atouts pour l’entreprise.

Cependant, certaines personnes s’avèrent bien plus dangereuses, et ce, tant pour l’entreprise que pour ses employés. Elles appartiennent à une classe d’individus qui n’a jamais été plus présente dans les médias et la littérature qu’aujourd’hui : les psychopathes.

De par leurs caractéristiques principales (impulsivité, refus de la frustration, absence d’empathie, narcissisme…), il était jusque récemment communément admis que de tels individus ne pouvaient espérer réussir à long terme dans le monde de l’entreprise. Les recherches menées par le célèbre Dr Robert D. Hare et Paul Babiak tendent pourtant à prouver le contraire.

La première des questions venant à l’esprit est évidemment la suivante : comment une personne souffrante de psychopathie peut-elle seulement être embauchée pour un poste à hautes responsabilités ? Il est nécessaire de garder à l’esprit que les psychopathes sont généralement maîtres dans l’art subtil de la manipulation. Très souvent charismatiques et séducteurs, ils sont également vus par les recruteurs comme des leaders nés. Le besoin croissant, depuis les années 1990, de placer à des postes-clés des individus capables de rester calmes sous la pression et de prendre des décisions importantes dans des délais de plus en plus courts a conduit les recruteurs à embaucher malgré eux des psychopathes (et parfois à mener leurs sociétés à la ruine).

La question se pose alors de savoir s’il est possible de reconnaître un psychopathe « au premier coup d’œil ». La réponse est non. Les psychopathes évoluant dans le monde des affaires sont souvent charismatiques et séducteurs, comme nous l’avons dit, faisant preuve d’une confiance en soi presque désarmante et démontrant de capacités oratoires impressionnantes. Il n’est pas rare qu’à l’issue d’entretiens avec eux un recruteur ne se dise que c’était « trop beau pour être vrai ». Ils n’ont pas tort.

L’accélération des procédures d’embauche, due à la compétitivité croissante des entreprises et au peu de candidats ayant les qualifications recherchées, conduit à confondre les traits habituels de la psychopathie avec les qualités d’un décideur.

Trop souvent les psychopathes sont caricaturés et sont présentés sous les traits d’un Hannibal Lecter : charmant, d’une intelligence nettement supérieure à la moyenne et prêt à découper son prochain à la moindre contrariété… La réalité est néanmoins bien plus complexe.
De même que tous les criminels ne sont pas des psychopathes, tous les psychopathes ne sont pas destinés à devenir des criminels. La psychopathie est à distinguer d’autres troubles de la personnalité avec lesquels elle est régulièrement confondue, telle que la sociopathie par exemple. Alors que dans la plupart des cas la violence est utilisée par les criminels en réponse à une situation donnée (sous l’empire de fortes émotions ou face à une situation qu’ils jugent menaçante), chez les psychopathes elle ne constitue qu’un moyen parmi beaucoup d’autres d’arriver à leurs fins. Et peu leur importe la douleur ou les dommages qu’ils causent chez leurs victimes au passage.

Image de The Mask of Sanity - Hervey Checkley Incapables d’apprendre de leurs erreurs, le taux de récidive est également nettement plus élevé chez les psychopathes que chez les autres criminels. Bien qu’ils ne représentent qu’un pour cent de la population, les psychopathes seraient responsables d’au moins la moitié des crimes violents commis aux États-Unis.

Face à cet état de fait, il paraît primordial de savoir reconnaître un psychopathe. Dans les années 1930 le psychiatre Hervey Cleckley mena un grand nombre d’entretiens avec des criminels incarcérés dans le but de déterminer quels étaient les traits communs aux psychopathes. Le fruit de ce travail de longue haleine fut The Mask of Sanity, publié pour la première fois en 1941 et toujours considéré comme un ouvrage de référence en la matière. Le titre renvoie à l’apparente normalité des psychopathes, masque derrière lequel s’abrite un profond trouble.

Des traits relevés par Checkley, certains sont révélateurs : tendance à répéter les mêmes erreurs, absence d’empathie, tendance à mentir sur tout, même sur les choses sans importance… Les psychopathes sont incapables de ressentir des émotions telles que la compassion ou l’amour. Ils savent en revanche les feindre à la perfection. Leurs relations avec les autres sont superficielles. Néanmoins, ils démontrent d’une capacité à exprimer certaines « proto-émotions » telles que la rage, la colère ou la frustration.

Enfin, la rationalité de leurs comportements et raisonnements fait des psychopathes une catégorie clairement à part.

Mais ces critères n’étaient pas suffisants. Le Dr. Hare parvint à mettre au point la « Psychopathy Checkley List – Revised » (PCL-R). Il s’agit du test le plus abouti actuellement pour déterminer le « niveau » de psychopathie d’un individu, les psychopathes réunissant tous ou la majorité des critères. Dans un premier temps établi à partir des entretiens du Dr Hare avec des criminels en prison, un second test vit le jour pour la population « normale » : la PCL-SV (Screening Vision).

Revenons à l’entreprise. Les psychopathes font preuve d’une aptitude certaine à rapidement cerner leurs interlocuteurs : leurs motivations, leurs besoins, leurs points faibles… Ils sont ainsi en mesure de changer de personnalité en fonction de la personne à qui s’adresse leur discours. Considérées à part, ces caractéristiques en feraient les businessmen rêvés.

Image de American Psycho Mais pourquoi choisir le monde de l’entreprise ? Il est évident que les psychopathes ont trouvé ce type de structure des plus attractifs : la perspective de récompenses importantes, la forte compétition ainsi que la glorification accompagnant les succès sont autant de chants de sirène qu’un psychopathe ne peut ignorer.

Ils seraient probablement incapables de travailler dans une structure purement bureaucrate, un monde dans lequel les règles sont placées au-dessus de tout : les psychopathes sont par nature incapables de respecter les règles. Seule leur importe une gratification rapide et importante. Plus à l’aise dans des structures au sein desquelles évoluent plusieurs centaines d’individus, les psychopathes peuvent ainsi agir à leur aise, protégés derrière la complexité d’une hiérarchie pas toujours optimisée.

Ils sont avant tout à la recherche de postes leur offrant de l’influence et une réelle emprise sur leurs subalternes.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ces individus et le rôle qu’ils jouent dans notre société. Que ce soit dans la réalité ou dans la fiction, la place qu’ils occupent est prépondérante et il est important de savoir les reconnaître. Malheureusement trop rares sont les ouvrages traitant de la question. Outre The Mask of Sanity, les livres de Robert D. Hare sont probablement les plus intéressants et les plus complets. Il n’en existe pourtant pas de traduction française. Une grossière erreur qu’il serait bon de réparer.

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En savoir +

Snakes in Suits : when psychopaths go to work, Paul Babiak & Robert D. Hare

Without Conscience, the disturbing world of psychopaths among us, Robert D. Hare

The Mask of Sanity, Hervey Cleckley

Quiz (en anglais) : Is your boss a psychopath ?
Le site de Robert D. Hare :
http://www.hare.org

A propos de l'auteur

Image de : Né en Allemagne à la fin des années 80, alors que l'ordre mondial était en plein bouleversement (et sa naissance n'y est sans doute pas pour rien), Loïc a eu très tôt le goût de faire tomber les murs. Aujourd’hui, c’est au sein de Discordance qu’il poursuit sa mission. Trop souvent adepte du « c’était mieux avant », passionné de cinéma, de littérature et de musique (tout un programme), c’est tout naturellement qu’il a choisi de prendre la tête de la rubrique Société : quelle meilleure tribune pour faire trembler les murs ? Vous pouvez à présent suivre ses élucubrations à la fois sur Twitter (http://twitter.com/JLMaverick) et sur son blog : http://johnleemaverick.wordpress.com.

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