Les œuvres de science-fiction : catalyseurs d’angoisses ou révélateurs d’aspirations ?

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Entretien avec Stéphane Manfrédo, formateur, auteur d’ouvrages de référence sur la science-fiction, éditeur de la collection jeunesse de L’Atalante, le Maèdre, et co-directeur du Dictionnaire des littératures de l’imaginaire à paraître chez L’Atalante.

Bonjour Stéphane. Tout d’abord, pourrais-tu définir ce qui, de ton point de vue, « fait » une œuvre de science-fiction ?

Image de manfredo5 Epinal 27-30 juin 2010 Ha, ça c’est une vaste question ! Une œuvre de science-fiction, c’est d’abord une approche. Une approche du monde, une approche de l’homme. Contrairement à ce qu’on pense souvent, sous ses dehors iconoclastes, sous couvert de cet « ailleurs et demain » qui en et la moelle, la SF est un genre qui ne nous parle que de l’ici et maintenant.

Ce qui fait une œuvre de science-fiction, c’est d’abord un cadre romanesque. Le genre ne s’inscrit pas dans la littérature réaliste. Son enjeu, c’est de mettre en place un avenir tout ce qu’il y a de plus imaginaire, afin de réfléchir sur les grands problèmes de la société d’aujourd’hui. Un des grands thèmes à la mode actuellement, c’est le réchauffement de la planète et les déséquilibres climatiques !

Un cadre romanesque, donc. Et puis, un auteur qui imagine une société entièrement nouvelle (parfois, c’est la nôtre, telle qu’elle pourrait être dans un futur légèrement éloigné), pas seulement avec une technologie différente mais dans toutes ses composantes : elle ne peut être crédible aux yeux du lecteur que lorsque l’auteur en développe les mœurs, les coutumes, la vie quotidienne, et dans le détail ! Il est important que l’univers inventé par l’auteur soit complet (pour ne pas dire complexe), afin d’apparaître comme crédible aux yeux du lecteur. Une société mal pensée et le lecteur posera le livre !

Comme tu le dis en introduction, la science-fiction nous parle  avant tout de « l’ici et maintenant ». Elle pose un regard artistique et ludique sur les grands problèmes contemporains de la société. De ton point de vue, la littérature de science-fiction serait-elle alors un reflet des angoisses d’une époque ?

Elle est le reflet des angoisses d’une époque au même titre que toutes les autres œuvres artistiques : allumez votre télévision, lisez un livre quel qu’il soit, on y trouvera en filigrane les angoisses de son époque (des Mystères de Paris d’Eugène Sue à Millénium de Stieg Larsson et j’en passe !). On peut dire dans le même ordre d’idées que la science-fiction est le reflet des rêves de son époque ! Pourquoi ne voir que les angoisses quand on peut en voir aussi les rêves ?

Cela posé, les écrivains ne parlent que de ce qui les concerne, ce qui les amuse, ce qui leur plaît, ce qui les angoisse. Alors oui, la science-fiction (mais comme les autres genres littéraires) est le reflet des angoisses de notre société. Les écrivains ne sont pas en dehors de la société, ils y vivent comme tout un chacun et ont les mêmes rêves et les mêmes angoisses.

Image de frank Quelles sont d’après toi les évolutions entre les grands classiques du 19ème, de la première moitié du 20ème siècle, d’après-guerre et les auteurs qui publient aujourd’hui ?

Les angoisses que laissent entrevoir les textes de science-fiction collent aux angoisses de la société qui produit les textes. La science-fiction du 19ème siècle est pleine de « savants fous », parce que la science moderne fait ses premiers pas et qu’elle alimente nombre de rêve… et d’angoisses. Quoi de plus dangereux qu’un scientifique capable de fabriquer des substances ou des machines contre lesquelles on est sans défense ? Il est très frappant de constater qu’un des personnages les plus dangereux de la SF de l’époque est le médecin : le docteur Victor Frankenstein chez Mary Shelley en 1818 (hé oui, Frankenstein, c’est le nom du docteur, pas celui de sa créature, qui n’a pas de nom !), le docteur Jekyll chez Stevenson en 1886, le docteur Moreau chez H.G. Wells en 1896, le docteur Lerne chez Maurice Renard en 1908, et tant d’autres. Aujourd’hui, ce personnage a à peu près déserté la science-fiction… Qui aurait peur d’un innocent médecin ? La science et ses nouvelles applications inquiètent au cours du 19ème siècle, et puis avec l’école obligatoire, tout le monde accède à l’instruction, suit des enseignements scientifiques, manipule des objets, etc. Le « savant » ne fait plus peur — même si on trouve toujours ici ou là jusqu’à aujourd’hui, des textes qui nous mettent en garde contre des applications malveillantes ou incontrôlables de la science ; il faut rester vigilant !

Avec le 20ème siècle, c’est une autre angoisse qui se développe, une angoisse plus sociale : la peur de l’étranger et de sa différence. H.G. Wells ouvre le bal dès 1898 avec La Guerre des mondes. Il y met la colonisation et ses drames au banc des accusés — il n’y a qu’à lire la préface de l’auteur. Dès lors, le personnage de l’extraterrestre, belliqueux évidemment, envahit la science-fiction. On va alors aller le massacrer pour faire triompher la justice, le bon droit et la démocratie à l’américaine dans une réinterprétation exempte de culpabilité des guerres indiennes — l’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs ! C’est le space opera d’avant la deuxième guerre mondiale, celui des E.E. Doc Smith, Jack Williamson, Edmond Hamilton, etc. Inversion de la tendance après la deuxième guerre mondiale : les extraterrestres terrifient, ils viennent jusque dans vos bras égorger vos fils, vos compagnes ! Pire : ils sont peut-être déjà parmi nous, camouflés, déguisés en humains. Avec la guerre froide et la peur du communisme, l’extraterrestre venu de la planète rouge comme il se doit (hé oui, la psychose va jusque là !), fait encore plus peur que l’espion qui venait du froid. Les films et séries télé catastrophes se multiplient, les romans de science-fiction mettent en scène d’horribles E.T. qui nous transforment en passives Marionnettes humaines (c’est un roman de Robert Heinlein), et on ne peut rien contre eux. Heureusement, certains s’avèrent pacifiques, comme dans Le jour où la terre s’arrêta, le film de Robert Wise en 1951. C’est cette atmosphère paranoïaque que parodie Tim Burton dans Mars attacks en 1996. C’est d’ailleurs également la grande époque des « dystopies », ces sociétés concentrationnaires installées dans notre futur proche, depuis Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley en 1932 et autres Soleil Vert d’Harry Harrison, etc. Paranoïa, on vous dit !

Par la suite, la figure de l’extraterrestre suit notre point de vue sur l’Etranger. La science-fiction nous parle de cultures originales qu’on doit comprendre. Il faut attendre deux films sortis en 1977 pour que le traitement plus respectueux des E.T. s’installe : La Guerre des étoiles de George Lucas et Rencontres du troisième type de Steven Spielberg. En 1982, le film E.T. va encore plus loin puisqu’il montre un extraterrestre (enfantin) traqué. Désormais ce personnage est doté d’une culture à part entière et peut être tout à fait respectable ! Evidemment, on peut continuer à se battre contre lui, mais on va volontiers essayer de le comprendre.

Quant à la science-fiction d’aujourd’hui, elle continue à décliner les mêmes thématiques qu’hier, voyages dans le temps, robots, guerre spatiale, dystopie, etc. Cependant, elle a bien changé, mais il est difficile d’avoir du recul pour en dire ce qui a changé. En tout cas, les écrivains français (et européens non anglo-saxons) se sont taillés une place de choix. Les Bernard Werber, Pierre Bordage, Fabrice Colin, Thomas Day, Johan Heliot sont devenus des valeurs sûres de l’édition, suivis par un public très fidèle. Et des jeunes poussent derrière eux !

Vois-tu un lien entre ces évolutions du genre au fil des décennies et les grands questionnements de son temps ?

Image de manfredo3 Epinal 27-30 juin 2010 Comme je le disais pour commencer cet entretien, la science-fiction est, sous ses dehors iconoclastes, une littérature tout ce qu’il y a de concret. Elle n’aborde — mais à sa manière — que les grands questionnements de notre temps. Actuellement, le réchauffement de la planète et les déséquilibres climatiques sont le thème à la mode, mais on ne peut pas oublier tous ces romans de science-fiction qui abordent aussi les questions liées à la biologie, une des disciplines scientifiques aujourd’hui les plus riches de promesses.

Tu disais tout à l’heure que si la SF était révélatrice des angoisses de son temps, elle l’était tout autant de ses rêves. J’ai donc envie de te demander ce que tu y perçois de révélateurs des espoirs de chaque époque ?

Forcément la science-fiction est révélatrice des espoirs de son temps. Un des espoirs qui s’affirme très tôt dans le genre, c’est la toute puissance de l’Homme face à la Nature. Notre capacité à triompher de tous les obstacles pour assurer la survie de l’humanité — et le confort des individus. C’est une conception qui découle en droite ligne de la pensée des 18ème et 19ème siècles, et qu’on trouve à la base de la robinsonnade, inaugurée en 1719 par le Robinson Crusoé de Daniel Defoe. Avec le 19ème siècle, cette idée fait son chemin dans les esprits, la société occidentale fait des prouesses, et la science-fiction n’est pas en reste. Les textes qui font intervenir les miracles de la science se multiplient. L’homme se libère des servitudes de la vie quotidienne : infatigable serviteur de l’ère moderne, le robot vient le remplacer, puis les ordinateurs. L’utopie est en marche…

Autre grand espoir, c’est la conquête spatiale. Depuis le début de l’ère moderne, l’homme espère atteindre les étoiles. Nouvelle frontière ? Lieu de tous les possibles ? Nouvel espace de l’aventure ? Nouvel eldorado pour la science ? Toujours est-il que ce thème traverse toute l’histoire du genre ; il s’y est greffé tout au long du 20ème siècle, le thème de la terraformation — où comment rendre une autre planète habitable, comme le montre la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson — susceptible de permettre à l’humanité de se répandre dans l’univers. Ce sera alors un feu d’artifice de planètes et de cultures originales à mesure que l’humanité se disperse dans toute la galaxie, et au-delà !

Mais d’autres espoirs traversent tous le genre : la SF a toujours rêvé de sociétés meilleures ; probablement parce que les mœurs changent moins vite que nos aspirations. La littérature montre donc des sociétés plus égalitaires, plus utopiques, plus libérées… Qu’il s’agisse des rapports homme-femme, de la sexualité, du travail, voire même de l’apparence physique, le genre ne cesse d’appliquer toutes les formes de sociétés dont nous rêvons, parfois tout haut.

Pour finir, peut-on dire que la littérature de science-fiction, à travers ses mondes imaginaires, est le plus fidèle reflet de l’inconscient collectif ?

La science-fiction est un bon reflet de l’inconscient collectif, mais j’y mettrais quelques limites. Tout d’abord, elle n’est le reflet que de l’inconscient collectif du monde occidental. Et puis surtout, si elle en est un bon reflet, je ne vois pas en quoi elle serait meilleure que d’autres genres littéraires (ou même artistiques). Chaque genre se positionne à sa manière sur notre manière de percevoir le monde. En quoi la science-fiction le ferait-elle mieux que le roman policier ou le roman historique, et j’en passe. Elle le fait juste différemment. La SF est plutôt une littérature qui se questionne sur les sociétés plus que sur l’individu.

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A propos de l'auteur

Image de : Née à la fin de l'automne 1974, j'ai gardé de mes débuts dans la vie une aversion certaine du froid et une tendance très prononcée à l'hibernation : mon passe-temps favori est la lecture paresseuse, sous un plaid, avec une grosse théière fumante à portée de main. Littéraire de formation, bibliothécaire de métier, c'est tout naturellement dans la rubriques "Livres" que vous me croiserez... Romans, SF, Fantasy, BD, mangas, tout est bon, du moment qu'il y a du texte et / ou de l'image à dévorer :-)

1 commentaire

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  1. 1
    le Dimanche 14 novembre 2010
    Eymeric a écrit :

    Excellente interview, je connais assez peu la science fiction mais j’ai toujours été assez admiratif du contenu philosophique de ces romans et justement de la capacité de leurs auteurs à rendre crédible la description d’un univers. En tant que littéraire, ça fait toujours plaisir aussi que l’on rappelle que la littérature est le reflet de la société d’où elle émerge et que, comme dirait Todorov, elle est la première des sciences humaines. On a toujours tendance à la représenter coupée des réalités du monde alors que c’est plutôt l’inverse, pour moi un bon écrivain, de surcroit de SF, a la capacité de « sentir » le monde.

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