Les nouveaux esclaves du capitalisme – Patrick Herman

par Trots|
« Ceux qui ont survécu à la faim, aux contrôles policiers, aux dangers de la traversée, aux séjours dans les centres de rétention et échappé aux expulsions, finissent par venir fracasser leur rêve dans ces bidonvilles cachés au fond des pinèdes ». L'agriculture intensive, maraîchère et fruitière, principalement française et espagnole, tire largement profit d'une immigration économique en provenance du Maghreb, d'Afrique, et plus récemment d'Europe de l'Est.

capphoto Patrick Herman, paysan et journaliste, a mené une enquête de plusieurs années sur les conditions de vie et de travail des milliers de travailleurs immigrés, avec ou sans papiers, employés dans les exploitations agricoles de fruits et légumes du Sud de la France et de l’Espagne, ainsi que du Rif marocain. Parcourant vergers et serres, il a pu recueillir de nombreux témoignages d’ouvriers agricoles et de syndicalistes, bravant la loi du silence. Ce qui lui a permis de mettre en évidence les trafics en tous genres qui sous-tendent cette véritable industrie, et qui aboutissent à une régression sociale inimaginable.

L’ouvrage s’attarde en particulier sur la production de pommes ou de tomates dans les Bouches-du-Rhône. Le recrutement de travailleurs marocains s’effectue souvent dans le pays d’origine, directement par l’employeur ou par l’intermédiaire de réseaux, puis de manière familiale (en travaillant dur et sans protester, l’ouvrier pourra faire venir un membre de sa famille l’été suivant). Les « heureux élus » n’obtiennent le droit de séjourner sur le sol français que pendant la durée de leur contrat (soit quelques mois par an, avant de devoir retourner chez eux). Ne parlant souvent qu’un français sommaire, ne connaissant par leurs droits et sous la menace d’être renvoyés, ils triment sans relâche dans la chaleur des serres et les pesticides, et sont hébergés dans des taudis innommables (même nos chiens sont mieux traités). Sans compter les heures supplémentaires non payées, les retenues sur salaire pour le transport jusqu’aux champs ou même l’hébergement sur un matelas crasseux, les humiliations quotidiennes. « A première vue, l’hypothèse paraît osée : l’Etat, qui se targue d’être impartial, aurait laissé s’installer sur le territoire français des sortes de zones franches aux portes desquelles le droit républicain cesse de s’appliquer. Et là, on ne parle pas des cités de banlieues, mais de zones régies par une seule loi, celle de l’employeur. Impensable. »

En effet, Patrick Herman nous montre que tout est lié. L’internationalisation des échanges (ici de fruits et légumes) a élevé la concurrence à laquelle sont soumises les exploitations, conduites à augmenter leur productivité et à intensifier leur rendement. Les coûts technologiques sont inévitables : c’est donc sur la flexibilité du travail que l’on jouera, en entretenant « une armée de réserve de main-d’oeuvre abondante pour pratiquer ainsi les bas salaires ». Cette modernisation de l’agriculture s’accompagne donc d’une politique de l’immigration appropriée, permettant à de nombreux migrants de venir trimer et cotiser dans nos champs, et de gagner le droit. de rentrer au pays à la fin de la saison.

Le cas de la Provence n’est pas isolé. Les mêmes mécanismes se retrouvent en Andalousie et au Maroc notamment. Toutes ces régions, souvent qualifiées de miracles économiques, ont pour point commun l’exploitation d’êtres humains, le « servage moderne », dissimulé derrière les profits colossaux réalisés et des rangées de serres à perte de vue. Peu médiatisé, ce phénomène a pourtant été mis en lumière lors des émeutes d’El Ejido, dans la province espagnole d’Almeria, en février 2000. La flambée de haine raciste qui a embrasé la région aurait pu faire prendre conscience du problème. Et pourtant, presque dix ans après, rien n’a changé.

Patrick Herman mène une réflexion approfondie, s’appuyant sur de nombreux témoignages et documents. Son propos s’articule principalement autour des travailleurs immigrés et de ce qu’ils subissent, mais il explore également d’autres problématiques, économiques (mondialisation, intensivité de l’agriculture), politiques (non-respect du droit, utilitarisme migratoire, racisme et colonialisme, lobbying agricole) et enfin écologiques (problème de l’eau, pesticides). Un ouvrage complet donc, édifiant, et révoltant. Que l’on soit d’accord ou pas avec sa conclusion sur la co-responsabilité du consommateur, on n’a plus envie de manger des fraises andalouses en février.

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En savoir +

Les nouveaux esclaves du capitalisme. Agriculture intensive et régression sociale : l’enquête, Patrick Herman, Au Diable Vauvert, 2008, 406 pages

Pour faire le lien entre l’agriculture intensive et la faim, voir le documentaire d’ Erwin Wagenhofer : We feed the world, le marché de la faim.
http://www.we-feed-the-world.fr/

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