Kandinsky au Centre Pompidou

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« Les grands tableaux qui se forment peu à peu dans mon coeur », c'est ainsi que Kandinsky parle des tableaux qu'il projette de peindre. Une centaine de tableaux, de 1907 à 1942, sont exposés par le Centre Pompidou de Paris, avec la Städtische Galerie im Lenbachhaus de Munich et le Solomon R.Guggenheim de New York

Image de kand1-3 Le tracé de l’exposition se fait simple et chronologique, suivant les différentes périodes d’une vie de génie. Ce choix permet de se concentrer sur les évolutions avec force et révélations, même si les périodes de la vie ne se superposent pas à celles de la création avec exactitude.

La salle des 1906-1907 présente une oeuvre aux thèmes principaux déjà marqués, dont le cavalier cher au peintre. La vie et ses sommets montagneux, les édifices religieux parsèment les toiles dans une coloration déjà vive, sans ombre et sans lumière, aux formes enfantines.

Dans les années 1908-1909, on ressent la force de l’abstraction d’un Kandinsky déjà bel et bien né. Un style spirituel aux couleurs très primaires. C’est un expérimentateur, aux improvisations diverses et plus que travaillées. La foule et le terrestre s’opposent à une spiritualité céleste. Le bleu, froid et concentré, le jaune, animal, agressif et chaud, le rouge, émotif, le blanc, un néant empli de possibilités. Des couches rudimentaires déposées les unes contre les autres.

Image de wassily_kandinsky_unbenannte_improvisation_iv_1914_gemeentemuseum_den_haag_2009 Le trait se saisit mieux, à la fois flou et travaillé. Le jeu de la composition se voit par des couleurs de l’extérieur qui illuminent le centre ( Improvisation IV ). Le travail sur les couleurs est prodigieux, les mouvements droits et toujours dans le même sens, créant un équilibre inébranlable. Le personnage y est mystérieux.

Quelques mouvements frénétiques s’emparent du pinceau, en petits crans construits et systématiques. On est de plus en plus illuminés par le blanc et limité par le trait noir. Un nulle part s’ouvre dans le coin à droite à la place du soleil. C’est un bout de tableau à part, une ouverture sur le tout possible.

C’est aussi une période de réflexion sur le monde réel, représenté sous forme d’usines noires bien finies et limitées. Le paysage est brutalement cassé par une cheminée rouge verticale, qui s’élance vers le ciel sans n’avoir rien de spirituel.Elle n’intègre pas l’équilibre naturel, mais l’ébranle et s’y oppose, mijotant dans un amoncellement d’obscurité terrifiante. Le langage blanches-noires de Kandinsky .

La période de 1911 se teinte d’une réflexion sur l’amour et les relations humaines. Une promenade un dimanche, mi-féérique, mi monstrueuse, extrêmement contemporaine dans sa complexité. L’homme est manchot, les yeux sont rouges, pas de bouche, traits humains rudimentaires. Un rapport ambigu, dans un bleu profond, au monde des relations.

Lyrique, 1911, est si pur. Du blanc beige, quelques éléments posés dessus. Un animal, des traits incisifs, une flèche petite et ascendante. Des tranches de couleurs, comme des vagues mais pas tout à fait, toujours cet art du maître de suggérer et de laisser penser sans s’avancer, donnant la liberté à son spectateur. Elles semblent vouloir remplir l’espace blanc de pureté, comme une menace douce. Les mouvements de l’artiste se laissant habiter par le monde extérieur ? La rencontre entre le reste et le Moi ? Est-ce la force de l’artiste sur un cheval-talent qui l’amène loin ? Bild Mit Kreis (peinture avec cercle) est la première toile abstraite selon son auteur. Les couleurs se fondent un peu plus, du rose, et toujours cet espace en haut à gauche.La composition est très complexe, les cercles se voient traversés par des axes aux orientations diverses. Un espace ovale plat au milieu, empli de couleurs. Cela semble être un paysage marin, comme si le monde entier était contenu là, et le cercle gagne l’oeuvre de Kandinsky, « synthèse des plus grandes oppositions » qui habitera pleinement sa création.

Improvisation 20 : la dureté se teinte subtilement de douceur romantique, les traits traversent des formes tendres, des ronds un peu flous et plutôt roses. Les traits fragiles du centre de la toile, vers lequel se tournent les personnages, sont-ils ceux d’un oeuf ? Les contours des personnages en sont la continuité, comme dans l’acte charnel.

Improvisation 18 (avec pierres tombales) : se compose d’un gris unique. Des chemins de pierres tombales mènent petit à petit vers un lointain mystérieux et sans doute espéré d’un autre monde. Le cavalier mort semble prisonnier de l’horizontal. La terre est noire et violente, et dans le coin gauche, un blanc d’espoir baigne l’ensemble.Une quête du spirituel, peut-être bien.

1913-1914, c’est l’abandon des contours, avec motifs répétitifs moins évidents. Cette époque marque une sorte d’effusion, un monde intérieur qui subit une petite explosion. Chaque sujet connaît un traitement spécifique, on gagne en couleurs, en traits et en mouvements diverses.

Paysage sous la pluie représente une pluie très agressive tombant en mouvements verticaux et épais qui attaquent la terre en devançant tout le reste.

Le tableau clair ose quant à lui un beige tout nouveau et une féérie jaune, rouge, verte, vive et dynamique. Elle laisse de l’espace pour une profusion de petits signes non aboutis, comme des ratures et des gribouillis noirs : moqueries de la perfection ? Elles me semblent représenter l’acte de rendre stable ce qui ne l’est pas dans la création.

Image de kandinsky_fugue Fugue, c’est une implosion vécue, magnifique. Des mouvements roses romantiques, des formes floues, des pointillés, jamais de traits droits très marqués, des ronds, des reliefs, des juxtapositions, des jeux sur les couleurs subtils, un bleu violet saisissant et profond.Au milieu, une ossature blanche, comme la trame d’un tableau. Comme un artiste nu, vu de l’intérieur. Un germe qui attend de prendre vie et qui meurt tout à la fois, squelette esseulé. Les mouvements sont raides et croisés, agités.

Les années 20 sont un tournant dans l’oeuvre du peintre. Un beige clair subtil au trait plus épuré, clairement défini, associe des schémas géométriques plus complexes : damiers, planètes en suspension, une grande confrontation perceptible dans les différentes trajectoires des éléments.

La Croix, figure qui représente Dieu, se fait plus dure et plus présente. Les triangles, représentants des sommets et de la perfection, se font plus évidents, assortis de figures tout aussi fortes, carrés, et cercles.

Pureté de l’abstraction de plus en plus grande et formelle, le peintre gagne une maturité spirituelle et symbolique sans précédent, osant même graver sur sa toile le chiffre 3.Est-ce une étape de vie ? Le sentiment d’un âge qui s’avance de plus en plus vers la fin ?

1921 : un grand Kandinsky cataclysmique. Ovale blanc, ovale rouge, tâche rouge, trait blanc, cercle bleu : plus épuré, plus géométrique, mais toujours aussi complexe. En gris parfois, le peintre trouve une profondeur nouvelle. Des « arcs », des « cils », des « yeux », des « têtes » vont parsemer les tableaux. On regarde une planète de profusion, des cils, des nuages, des gris, un mont, des couches de couleurs riches.La période est dramatique, pleine de tensions. C’est la fin d’une vie à Moscou.

Image de unbenannt-3 Les années 25-26 sont celle d’une véritable perfection. A cette époque, Kandinsky est à Berlin et rencontre Paul Klee. Il rédige Punkt und Linie zu Fläche (point et ligne sur plan, 1926).

Le tableau Jaune-Rouge-Bleu symbolise l’équilibre d’une peinture exacte et entière. C’est une mise en abyme de l’acte du peintre, où la peinture se représente en train de se composer : Kandinsky peint les lois naturelles additives des couleurs, dans des cercles juxtaposés.L’idée est extrêmement forte, la peinture se peignant elle-même et s’expliquant par des lois naturelles qui surgissent d’un ordre du monde sans équivoque. Ce tableau, c’est Dieu. C’est le peintre abouti dans un langage de Platon, dans les sphères supérieures des mathématiques. Les formes se répondent et se font écho. Le choix du bleu profond équilibré par un jaune dynamique rend la toile précise, forte et assurée dans une géométrie sans pareille. Et les sphères, planètes finies en suspension, habitent cet univers pur, dans un cadre délicat, net et évanescent tout à la fois.

En 1929, Les traits noirs sont capables de devenir transparents, les traits noirs sont capables aussi de devenir blancs : le peintre s’amuse à donner de nouvelles significations aux limites finies qui structurent normalement sa vision de l’univers. Le soleil peut devenir bleu, et passer d’une couleur dynamique et jouissive, le jaune, à une couleur complexe et tournée sur elle-même. Le monde ne semble plus aussi évident dans sa finitude.

La toute dernière période semble beaucoup plus confuse, malgré un savoir-faire et un style des plus maîtrisés.

Image de unbenannt-4-2 Le langage se fait difficilement compréhensible, et cette profusion semble plutôt le signe d’une perte que d’une « sérénité », comme cela a pu être affirmé (ici Composition IX, 1936). Que comprendre à cet ensemble décousu qui perd en force ? La dernière salle est une énigme, et provoque un sentiment de mal être et d’abandon.

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Exposition à découvrire au Centre Pompidou jusqu’au 10 aout 2009
http://www.centrepompidou.fr

A propos de l'auteur

Image de : Les mots ! Pigiste en culture pour plusieurs organes de presse écrite et web, cuvée 1986 (Bordeaux), vit à Paris. Retient de sa prépa lettres, une philosophie très nietzschéenne : l'art est mensonge et c'est tant mieux. Aime les mots. Aime toutes les formes d'art et surtout la musique (pop, rock, électro, blues, folk, classique), la littérature et la photo (contemporaines et déstructurées), le cinéma (japonais, films d'auteur). Ecrit un peu de tout, interviews, critiques, chroniques, portraits, dossiers, live reports, et poèmes, nouvelles, romans (inconnus à ce jour) : tout ce qui dit le monde au travers de prismes, sans jamais avoir la prétention de le traduire précisément. Jamais satisfaite, toujours amoureuse. Blog culture : http://spoomette.over-blog.com

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