Les Francofolies de Montréal – Épisode 3 : Arnaud Fleurent-Didier

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Franco Culture : le poète a quitté Paris pour partir en vadrouille à Montréal afin d’y donner deux concerts. Récit d'un emploi du temps tout en contrastes.

1 – Extérieur – Esplanade de la Place des Arts – Jour

Nous sommes le vendredi 18 juin 2010. Le public s’installe confortablement sur l’herbe spécialement posée pour l’occasion. Oui, de l’herbe sur l’esplanade de la Place des Arts : tout est possible aux Francofolies de Montréal. Au programme, Arnaud Fleurent-Didier. Le genre de noms qu’on n’a pas l’habitude d’entendre au Québec. Les musiciens entrent sur scène : Dorothée De Koon, Milo McMullen, Emmanuel Mario, Stéphane et Arnaud Fleurent-Didier.

L’ouverture s’affiche comme des préliminaires, purement et simplement. La mise en place savoureuse d’un univers. Aussi sommes-nous pris par surprise par un sample de Brian Eno (Force Marker) venant transcender une version aérienne de Mémé 68. Non, nous ne serons pas là pour retrouver l’exact album copié collé live, car le tour de force d’Arnaud Fleurent-Didier est bel et bien de revisiter avec maestria ce que nous pensions connaître. Aussi, chaque morceau trouve sur scène un nouveau visage, une nouvelle vie loin d’être sage.

Suite aux préliminaires, la logique place L’origine du monde comme première chanson, esthétisée par un riff de guitare simple et efficace. Arnaud Fleurent-Didier a clairement fait des choix quant à la transposition de son album : My Space Oddity, le morceau le plus faible de l’album est ici tronqué, transformé en une ritournelle autour de laquelle les voix de Milo et Dorothée se posent avec douceur et sensualité. La chanson est dès lors sauvée.

Comment définir cet exercice d’alchimie musicale ? Au sein d’une relation amoureuse entre deux êtres, il y a toujours cette phase lisse, presque artificielle, cette phase de séduction légèrement sensuelle où les deux êtres en question s’apprivoisent galvanisant leur imagination respective… Cependant, où cela mène-t-il ? Le sexe fait voler en éclat la retenue, les artifices, les croyances, etc. Avec Arnaud Fleurent-Didier, c’est la même chose. L’album est la phase de séduction tandis que le concert s’impose comme la phase sexuelle où l’unique but est de prendre du plaisir. De l’hédonisme à l’état brut.

Ainsi, Arnaud Fleurent-Didier sort de la zone de confort du disque pour se confronter aux enjeux de la scène : Reproductions, « la maison de disques m’a demandé de signaler que c’était le nouveau single », n’échappe pas à la transformation. Au-delà d’une orchestration hallucinante et une amplitude électro pop des plus réussies, la voix de Dorothée De Koon offre une dimension new wave au morceau. Ainsi, en une seule chanson, l’artiste côtoie différents styles sans jamais dénaturer l’esprit même de l’originale. La magie opère.

Image de fleurent-didier L’audace d’Arnaud Fleurent-Didier va jusqu’à reprendre En vadrouille à Montpellier de Pierre Vassiliu devant un public non averti. On oublierait presque qu’il y a des familles avec leurs enfants dans l’auditoire ! Aussi, lorsque le micro transporte un « mon sexe devient dur », les plus inattentifs du public ne le sont plus, jusqu’à l’orgasme de l’héroïne de la chanson dans lequel le héros s’enfonce. Si le sexe était tabou, on pourrait dire qu’Arnaud Fleurent-Didier provoque. Or il ne fait qu’oser. Et c’est beau l’audace. « Mes parents n’aiment pas quand on la fait celle-là » justifie Milo McMullen non sans humour une fois le morceau terminé. Suivant son fameux diptyque, France Culture vient répondre au sexe de la précédente chanson, un France Culture bien entendu adapté, particulièrement par l’utilisation du silence.

En effet, tout au long du concert, Arnaud Fleurent-Didier se permettra de jouer avec les silences, et ce, à des instants cruciaux. Ainsi, la dynamique des chansons s’en retrouve altérée, mais particulièrement renforcée. France Culture en est l’exemple le plus flagrant. On craquera ensuite pour Je voterai pour toi, unique morceau du Portrait du jeune homme en artiste chanté ici avec Milo McMullen. Est-ce nécessaire de dire que son charme embellit la chanson ?

Après un Ne sois pas trop exigeant à l’amplitude rock saisissante, le groupe maintient la pression et se déchaine sur Mémé 68, morceau prenant des allures épiques en live. Un peu trop même. En effet, le morceau s’étire quelque peu en longueur malgré la qualité et l’énergie de l’instrumentation particulièrement de la batterie. Puis la fin. les gens applaudissent, mais prêt à quitter la scène, Arnaud Fleurent-Didier se ravise et pris d’une pulsion (programmée ?) vole les toms d’Emmanuel Mario afin de clôturer le concert par un Je vais au cinéma jouissif. Orgasmique ? N’est-ce pas ce à quoi nous tendons lorsque nous allons grossir les rangs d’une foule face à une scène, devant un artiste ? Vivre le moment, jouir de la musique ? Ne nous voilons pas la face, on a pris notre pied. Et le groupe aussi. C’est toujours mieux quand c’est mutuel.

Arnaud Fleurent-Didier et ses acolytes ont réalisé une performance inspirée, efficace et fascinante. Il serait intéressant de sortir un album live pour revivre l’expérience de cette reproduction magnifiée.

2 – Intérieur – Théâtre Maisonneuve – Nuit

Dire que le Théâtre Maisonneuve n’a strictement rien à voir avec une scène extérieure « nature » serait une pure lapalissade. Le lieu instaure tout de suite une ambiance, mais aussi une logistique complètement différente. La salle permettra l’utilisation de la fameuse mise en scène vidéo, absente la veille, mais au sein d’un format de « première partie » soit un set original de 1 h 15 réduit à 45 minutes. Une simple demi-heure peut-elle altérer la force d’une représentation ?

C’est dans le noir complet que le groupe entrera sur scène devant les 2000 spectateurs venus apprécier la prestation de Pierre Lapointe. Au-dessus des musiciens, un grand écran, et une route qui défile, et l’intro planante de Mémé 68 qui raisonne, son atmosphère et toujours cette route… L’obscurité et la vidéo donnent déjà un ton particulier et différent de la veille.

Cependant, la prestation subira les aléas d’un contexte impitoyable. Comme prévu, si tant est qu’il y eût prévisibilité, le public ne se montrera pas des plus réceptifs. Ce dernier ayant déjà vendu son cœur et son âme à la tête d’affiche québécoise, il reste peu de choses pour la première partie. La technique tant au niveau du son que de la vidéo essuie quelques travers et décalages. Cela ne nuit pas pour autant à l’énergie et à la volonté du groupe d’offrir le meilleur.

Après Reproductions, les membres laissent Arnaud Fleurent-Didier seul sur scène avec son piano. Il entonne Imbécile Heureux avec une certaine émotivité dans la voix, celle-ci quelque peu essoufflé. Suivra Portrait du jeune homme en artiste, où le chanteur surprendra tout le monde en se cachant sous le piano : « où pourrions-nous aller pour être un peu moins triste ? ». Sous le piano devant 2000 spectateurs amusés semblait une bonne option.

Après France Culture et Ne sois pas trop exigeant, les lumières s’éteignent pour un interlude vidéo des plus insolites : Georges Bernier alias le fameux Professeur Choron nous explique, non sans une certaine pertinence, cette chose fondamentale qu’est la reproduction ; tout tourne autour de notre « petite queue » (et du trou dans lequel elle va). On ne pourra pas dire qu’on ne s’est pas marré à ce concert ! Il serait en effet dommage pour Arnaud Fleurent-Didier de se prendre trop au sérieux. Mémé 68/Pépé44 s’imposera comme le final de cette soirée, l’écran nous diffusera des images d’archives faisant échos aux questionnements du héros de la chanson. Un final nourri du fameux Force Maker de Brian Eno et d’une adaptation tout en voix du Twisted Nerve de Bernard Hermann par l’ensemble du groupe.

Avec un certain recul, on ne peut nier que la performance scénique a besoin d’être travaillée et maîtrisée davantage, mais comment porter un jugement pertinent sur un set amputé d’une demi-heure ? De plus, nous ne sommes pas sans savoir que des performances trop maîtrisées, trop millimétrées perdent parfois de leur saveur naturelle. On déplore toutefois l’absence de la folie d’En Vadrouille à Montpellier qui aurait secoué cette salle hostile ou encore la belle sincérité de Si on ne se dit pas tout qui aurait pu apprivoiser ou du moins séduire cet auditoire récalcitrant. Cela aurait été de surcroît l’opportunité de varier avec l’énergie de la veille. Avec sa sensibilité et son talent, il reste indéniable qu’Arnaud Fleurent-Didier est la révélation de ces Francofolies, démontrant qu’un concert peut être une œuvre à part entière.

Pour finir, il résulte de ces deux concerts un constat évident et on a tout compris, ce n’était pas si compliqué, il fallait juste prendre du recul (et c’est l’avantage de relater des évènements par la plume) : les chansons ne sont pas des équations mathématiques. Bien que pleines de notes, parfois apposées sur de strictes partitions, elles sont beaucoup plus abstraites que ce qu’on pourrait penser. Elles ne se plient pas aux lois de la logique ou à celle de la gravité. Et Arnaud Fleurent-Didier le sait. Il révolutionne par le son et le silence une œuvre touchante, celle de son disque, la bouleverse pour mieux nous l’offrir, transcendée, et avec humour. Qu’attendre de plus d’un artiste ?

Setlist du second concert :

Intro [Mémé 68] / L’origine du monde / My Space Oddity / Reproductions / Imbécile Heureux (seul au piano) / Portrait du jeune homme en artiste (seul au piano) / France Culture / Ne sois pas trop exigeant / Interlude vidéo Professeur Choron / Mémé 68 [+ sample Force Maker]

Je voterai pour toi, En vadrouille à Montpellier et Je vais au cinéma ont été joué la veille à la place d’Imbécile Heureux et de Portrait du jeune homme en artiste, uniquement jouées au Théâtre Maisonneuve.

Arnaud Fleurent-Didier sera le 3 juillet à Salle Pleyel à Paris, où il revisitera son album La Reproduction avec cette fois un orchestre de 12 musiciens. Une représentation en ce lieu réputé augure de belles surprises symphoniques, un événement unique donc. S’en suivra le Festival Les Ardentes en Belgique et bien sûr, le Festival des Francofolies de La Rochelle.

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A propos de l'auteur

Image de : "Si un homme traversait le Paradis en songe, qu’il reçut une fleur comme preuve de son passage, et qu’à son réveil, il trouvât cette fleur dans ses mains… que dire alors?"

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