Les Chats persans : l’underground donne de la voix

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Après Heavy metal in Bagdad en 2007, Les Chats persans vient à nouveau rappeler qu’il y a des endroits où faire de la musique relève du parcours du combattant.

Dans son contenu, Les Chats persans (No one knows about Persian cats en version originale) a des allures de chanson de rap français. On y parle sans cesse de la police, de ses contrôles intempestifs et de ses abus. Mais ici, le sujet est particulier. On raconte la difficulté de jeunes de Téhéran à pratiquer librement leur musique au sein d’un État dictatorial, mis en place depuis la révolution islamique de 1979. Pour appuyer son propos, le réalisateur présente un film à mi-chemin entre la fiction et le documentaire. Le long-métrage est bel et bien une fiction « tirée de faits réels », mais chaque acteur y joue son propre rôle.

Image de ashkannegar Ce film est un grand défi. Il s’agit de décrire la difficulté de réaliser un projet musical en Iran, et de faire marcher son groupe (disques, concerts etc.) quand le régime y est opposé. Bahman Ghobadi montre le parcours du combattant d’Ashkan et Negar pour monter un groupe, Take It Easy Hospital, faire un concert et quitter l’Iran et la force ridicule qui le régit. Il faut trouver des musiciens qui se cachent ça et là pour répéter, de l’argent et des (faux) papiers pour partir, le tout sans être stoppé par la police ou les gardiens de la Révolution. Ils seront aidés dans leur quête par un débrouillard local, Hamed, qui a des contacts partout et une tchatche aussi impressionnante que fatigante. Celui-ci leur fait découvrir des formations de différents styles (rap, pop, blues, métal etc.) de la scène underground iranienne. Ces groupes nous sont présentés au travers de performances montées comme des clips.

Le tournage du film vient illustrer à merveille la difficulté de monter un projet artistique en Iran. Il a été tourné clandestinement en 17 jours, à Téhéran. Coup de chance, il n’y a eu que deux arrestations qui se sont réglées à l’amiable (par pots de vin, quoi). Un temps record, quand on voit la quantité de lieux et de personnages mis en image. Mieux, l’urgence dans laquelle le tournage a eu lieu traduit merveilleusement le contre-la-montre d’Ashkan et Negar qui doivent quitter l’Iran rapidement pour jouer à Londres. En somme, la réalité et la fiction s’entrecroisent à nouveau. Le projet du film est d’ailleurs venu à l’idée du réalisateur Bahman Ghobadi après avoir lui-même éprouvé les difficultés de réaliser librement une création en République Islamique :

Il y a deux-trois ans, j’ai voulu tourner un film intitulé 60 Seconds About Us. J’ai essayé d’obtenir les autorisations pendant trois ans et quand on me les a refusées, j’ai été très affecté moralement, si bien que j’ai voulu quitter l’Iran. Un de mes amis m’a alors conseillé d’enregistrer un album parce qu’il savait que j’étais très mélomane. Pour enregistrer l’album, il me fallait aussi une autorisation que je n’ai pas obtenue. Du coup, grâce à mes amis, je suis allé enregistrer cet album dans un studio de musique clandestin. On me voit d’ailleurs au tout début du film en train d’enregistrer mon disque. C’est à cette occasion que j’ai découvert des groupes de jeunes qui faisaient du rock dans la clandestinité. Ils m’ont impressionné et je me suis demandé comment ils arrivaient à être aussi créatifs sans aucun moyen, ni autorisation. Leur courage et leur impertinence m’ont influencé et je me suis dit que je devais avoir le même courage de tourner un film clandestinement.

Dans la réalité, Ashkan et Negar sont effectivement à Londres où ils continuent leur projet, Take It Easy Hospital. Ils ont demandé l’asile politique à l’Angleterre. Le groupe Yellow Dogs, que l’on voit répéter dans le film, est à New-York. Bahman Ghobadi est aussi en exil.

En Iran, le gouvernement essaie de tout étouffer. J’ai senti que c’était mon dernier film en Iran. Les personnages principaux sont sortis du pays quatre heures après le dernier plan.

Image de cannes La pertinence et l’efficacité de ce film est imparable. On ne peut que compatir à la souffrance des habitants et de ceux qui souhaitent vivre des choses malgré les griffes acérées du régime. Toutefois, quelques mystères et paradoxes persistent à la vision des Chats persans. D’abord, on s’interroge sur la manière dont les groupes se procurent leur matériel. On se demande également quel sort a pu être réservé aux acteurs du film qui ne sont pas en exil, s’il y en a.

Bizarrement, le gouvernement iranien est resté muet face à la sortie du film et le prix (Un certain regard) qu’il a obtenu à Cannes. On se rappelle pourtant les commentaires qu’avait suscités la sortie du film Persepolis en 2008, notamment à l’égard du festival de Cannes.

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En savoir +

Les Chats persans de Bahman Ghobadi, avec Negar Shaghaghi, Ashkan Koshanejad, Hamed Behdad (Iran, 2009, 1 h 41). Sorti en DVD le 25 août 2010.

Bande-annonce

Site officiel : http://www.leschatspersans-lefilm.com
Myspace de Take it easy hospital: http://www.myspace.com/takeiteasyhospital
Myspace de Yellow dogs: http://www.myspace.com/theyellowdogsband

A propos de l'auteur

Image de : Yves Tradoff s'intéresse à beaucoup de choses : http://yvestradoff.over-blog.com (work in progress)

1 commentaire

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  1. 1
    le Lundi 25 octobre 2010
    Laura * a écrit :

    Film vu et Scotchée par cette volonté musicale de ces jeunes pour qui, la situation « musicale » n’est pas évidente (merci madame censure.)Mais surtout, se battre via la musique pour s’en aller de chez soi, parce que ça ne va pas (en Iran)
    Sujet intéressant, belle BO mais malheureusement… très peu de z’yeux ont vu ce film..
    Merci à toi d’en avoir reparlé et de nous avoir tenu au courant de la situation actuelle du groupe :)

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