Les Bigmoneymakers (et Peter Doherty) triomphent à l’Olympia

par |
Aux abords de l’Olympia, ceux qui n'étaient pas venus pour la finale du tremplin Rock The Gibus affichaient une mine déconfite.

Image de 2012-03-21-18.56.58 Nina Hagen, victime d’une « morsure d’animal qui s’est infectée » avait annulé la veille sa participation et une pancarte dans le hall annonçait à la place un set acoustique de Peter Doherty. Peu importe la qualité des artistes remplaçants, la soirée d’un fan est forcément foutue dans ces cas là, et beaucoup quitteront les lieux.

A dix-neuf heures trente, The Marginals, vainqueurs de l’édition précédente, ouvrent donc le bal devant une salle un peu clairsemée, ce qui ne les empêche pas d’être visiblement très heureux d’être là. Le trio, jeune et joli (mention spéciale pour le chanteur blond dont le sourire éclatant est un régal) délivre un rock classique assez agréable, avec sur le titre Feeling much better une jolie intro à la Doors suivie d’une belle accélération. Les « trois mousquetaires » (clavier / guitare / batterie) sont assez parfaits jusqu’au dernier titre qui démarre plutôt bien avec un rythme pesant et des accents d’Alex Turner dans la voix. Mais un problème de tempo suivi d’une interminable succession de solos viennent ternir ce tableau idyllique ; dommage de finir là-dessus, même si on ne peut que saluer l’aisance d’un aussi jeune groupe sur l’ensemble de leur prestation.

Philippe Manoeuvre débarque alors pour présenter le tremplin et le premier finaliste de cette édition, les Bigmoneymakers, rencontrés par hasard en 2008 lors d’un festival alors qu’ils étaient encore au Lycée. C’est déjà assez beau de voir grandir un groupe, mais quand on en arrive à ce genre de salle, cela devient carrément émouvant. Passées les quelques premières minutes histoire de s’en remettre, on retrouve tout ce qui rend tellement spéciale cette jeune formation : des musiciens en constante progression (si François s’était fait remarquer à la basse au Bus Palladium, c’est le plus jeune, Brice, qui aura montré ce soir là qu’il savait occuper une scène avec une guitare), une énergie communicative, une capacité à faire danser (du ska au britrock en passant par la funk, avec un flow parfois rappé qui donne du piquant à l’ensemble), des chansons dont chacune pourrait être un tube, et surtout un véritable leader. Rien ne semble d’ailleurs résister au jeune Luc, au point qu’il accumule les victoires et les salles prestigieuses, parfois même à lui tout seul puisqu’il a déjà, en 2008, joué en ouverture des Babyshambles au Zénith de Paris (heureux temps de mySpace et de ses concours).

Insolent, théatral, le chanteur des Bigmoneymakers a une voix incroyable et un jeu de scène qui fait qu’on ne le quitte pas du regard une seconde. Secondé par des mimiques appuyées, Luc Rouillé affiche des airs tour à tour désinvoltes ou arrogants, las ou conquérants, relayés par une voix impressionnante qu’il module à l’envie. Bien davantage que sa façon de bouger qui ne laisse personne indifférent, c’est son envie d’en découdre qui marque chacun des concerts du groupe alors qu’il ponctue parfois ses chansons d’uppercuts décidés. Pas doute, s’ils se sont choisis un nom pareil ce n’est pas seulement pour son ironie mais aussi, certainement, pour la détermination qu’il sous-entend et l’irrépressible envie que l’on sent chez ces cinq là d’y arriver. Ce qui, par la grâce de refrains étendards qu’on ne peut s’empêcher de fredonner ensuite pendant des jours entiers (« and I am too young to get a joooob », « You’re not that hot », « I’m tired to get fired »), un manager hyper classe (du genre à t’acheter une place parce qu’il n’a pas assez d’invitations – true story) et une « fanbase » qui semble répondre toujours présent, ne devrait pas s’avérer tout à fait impossible.

Big Dist All Stars @ l'Olympia (c) Isatagada

Les Big Dist All Stars qui leur succèdent ne jouent manifestement pas dans la même cour. On croyait que le Gibus était la salle parisienne des baby-rockers, or ceux-là ont une autre maturité et viennent de Grenoble ; l’occasion d’apprendre que le tremplin a écumé les régions de France pour y trouver les meilleurs finalistes. Le groupe, mixte, brille par la présence d’Aline, sa chanteuse, aussi belle qu’elle est rock. Malgré une amusante ressemblance, sa voix rageuse et combative embarque plutôt le public du côté d’AC/DC ou des Beastie Boys que d’Hélène Ségara. Leur look est d’ailleurs en parfaite cohérence avec le reste : gibus (ah tiens !) short et chaussettes hautes aux larges rayures noires et jaunes pour le guitariste, tenue noire et bouc pour le bassiste, vestige de crête et petites lunettes rondes pour le batteur, jupe à volants, bas résilles et tee-shirt sans manches pour la chanteuse. Qu’on apprécie ou pas le style de musique, on est bien obligé de reconnaître que ceux-là ont un peu de vécu dans les pattes et une habitude de la scène qui ne fait aucun doute. Mais si la maîtrise des instruments et du jeu est impressionnante et qu’on aura du mal à leur en vouloir d’un démarrage raté (introuvables baguettes du batteur), on pourra néanmoins regretter le manque de morceaux un tant soit peu accrocheurs. Un presque sans fautes.

En vertu de quoi les Sex Assets & Waste Management qui leur succèdent sont-ils invités, c’est un mystère. Vu l’accueil réservé à la batteuse (qui pose longuement avant le début du set, un coup tourné vers la gauche, un coup tourné vers la droite en se faisant des oreilles de lapin, avant d’accrocher sa peluche à ses fûts), on se dit qu’il s’agit certainement d’un gros groupe dont on aurait loupé des débuts fulgurants - après tout, ce ne serait pas la première fois. La fille est hyper rock dans l’attitude et se fait mitrailler par la horde de photographes qui n’en peut plus d’attendre Peter Doherty (coucou Robert Gil) ; la fille est hyper photogénique, sourit comme si elle devait faire la Une du prochain Rock n Folk et les mecs (il y a quelques photographes du genre féminin aussi, pardon) se régalent visiblement.

Le reste du groupe entre en scène et ça se gâte déjà. Genre minets vieillissants qui se trouvent beau et tentent désespérément de surfer sur la vague versaillaise des Phoenix, Air, n Co. Alors, le festival commence. Parce qu’après les premières minutes prometteuses (une belle intro crescendo) et des musiciens dont le jeu fait grosse impression, une sorte de sirène d’alarme retentit lorsque dans le public une femme se met à crier : « Louis-Mariiiiiiiiiiiiie » à l’adresse d’un chanteur qui lui répond d’un sourire ultra-bright à gifler, avant de massacrer tout le reste du set de sa voix fausse et de son épouvantable accent frenchie. Il faut se représenter l’image du type content de lui qui se dandine en tentant de lancer des claps dans le public (et se plante) clôturant sa prestation d’un terrible saut mollasson et vous aurez là le summum du groupe qui se voudrait pop-rock à mort mais tombe complètement à côté. La vraie mauvaise idée de la soirée.

Le groupe quitte enfin les lieux à vingt et une heure cinquante alors que tout le monde ne pense vraiment qu’à Peter Doherty. C’est pourtant l’annonce des résultats, et la présentation des nombreux membres du jury doit sembler interminable aux finalistes qui se rongent les poings derrière le rideau sur le côté de la scène. Les Bigmomeymakers remportent la victoire – on l’apprendra plus tard, grâce à leurs chansons – tandis que la « fanbase » hurle de joie en sautant partout (je plussoie).

Image de Peter Doherty @ Olympia (c) Isatagada Le temps des congratulations ainsi que de la remise de la belle guitare à l’effigie du Gibus (ils la choisiront blanche, finalement) et il est déjà vingt-deux heures et vingt minutes lorsque le héros de la soirée fait son entrée en costume 3 pièces tweed, accessoirisé avec une paire de bretelles, un chapeau épinglé d’un drapeau bleu blanc rouge et des chaussures bicolores assorties : Peter-le-sauveur avec sa simple guitare acoustique, sa voix parfaite et ses chansons. Un titre, puis deux et décidément, le charisme de l’artiste fonctionne de façon hypnotique, alors qu’on détaille le tatouage de son cou sous un visage poupon plus rond et un peu moins blanc que lors de sa Flèche d’Or en janvier 2010. Il y a de la magie chez ce garçon, capable de tenir un Olympia seul avec sa guitare pendant une heure entière comme si c’était la chose la plus simple et la plus naturelle au monde.

Le moment est assez étrange et exceptionnel il faut le dire, dans cette salle historique qui n’a que peu l’occasion de conditions aussi intimistes ; l’instant est beau, privilégié, épuré et hyper rock n roll à la fois, comme pour prouver que tout est dans l’atmosphère et qu’être rock peut n’avoir aucun rapport avec le fait de vociférer sur fond de guitare électrique. Ainsi lorsque la fosse s’agite et que la sécurité intervient (pour une fumée de cigarette et aussi des amoureux de Nina Hagen mécontents), Peter Doherty s’arrête pour dire, en français : « Mais qu’est-ce que c’est ? C’est la guerre ? C’est magnifique ici, c’est pas la guerre ! » avant de reprendre comme si de rien n’était. Plus tard, alors que ce poête lunaire semble avoir embarqué son monde pour un ailleurs lointain, il plaisante : « they promised they’d give me eighty-five euros to come… I used to do this as a living back then in England ! » (« ils m’ont promis quatre-vingt cinq euros si je venais … Avant, en Angleterre, je gagnais ma vie comme ça ! ») ou improvise sur Les copains d’abord qu’il chante en allemand, puis en français.

Au balcon, une jeune femme (pourtant accompagnée) se penche pour crier: « Listen to me ! My name is Julie and I love you ! » ce qui amène Peter Doherty à faire une pause, se protéger les yeux pour mieux voir, et savourer la déclaration. Si le set sera ponctué de petites anecdotes de ce genre, l’essentiel est dans la musique de celui qui, chanson après chanson, s’impose comme le type même du singer songwriter absolu. Sans préparation particulière ni setlist, du jour pour le lendemain, voilà un homme qui saute dans un train pour jouer à l’Olympia comme il pourrait tout aussi bien jouer dans une fête entre amis ou dans les couloirs du métro. De toute évidence, Peter Doherty n’a besoin de personne et on se dit que même à la rue, sans label, sans rien, ce mélodiste hors pair continuerait à faire de la musique, jusqu’au bout, sans plan B dont il n’aura, de toute façon, probablement jamais besoin. Lui et ses chansons. Juste ça.

Inoubliable.

Crédits Photo et Vidéo : Isatagada
Toutes les photos de la soirée sur http://www.flickr.com/photos/isatagada/collections/72157629653772029/

Partager !

A propos de l'auteur

Image de : Isatagada a une fâcheuse tendance à en faire trop tout le temps : s’investir pour de nouveaux artistes, photographier, parler, filmer, s’indigner, lire, se faire de nouveaux amis et écrire, écrire, écrire... L'essentiel étant de galoper, pas de manger des fraises. Du coup, elle se couche tard et se lève tôt ; rêve de téléportation et de quelques vies supplémentaires. Et de servir à quelque chose quelque part, en fait. Blog / Flickr

Aucun commentaire

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires

Réagissez à cet article