Le terrorisme médiatique : ou comment les médias sont devenus les meilleurs alliés des terroristes

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Personne ne peut nier la place essentielle, voire même centrale, qu'a pris la télévision dans nos vies. L'article qui suit n’a pas pour but de présenter une analyse en profondeur du rôle joué par les médias dans la mutation et l’utilisation du terrorisme. Une telle entreprise nécessiterait plusieurs centaines de pages. Néanmoins la question mérite d'être posée : et si les médias avaient une réelle influence sur la vie et la mort de milliers d'innocents?

Une nouvelle façon de pratiquer le terrorisme

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Il n’est pas sans intérêt de relever qu’Al-Qaida n’a très longtemps eu « d’existence que cathodique » ( Kepel G. (2005) Al-Qaida dans le texte ). Plus que jamais les médias jouèrent dans le développement du mouvement de Ben Laden un rôle crucial tandis que l’Arabie Saoudite tentait, dans les années 90, d’unifier le réseau médiatique arabe.

Un journaliste actif

Nous parlions un peu plus haut du « terrorisme quotidien » ; ce terrorisme local n’a plus la même fonction. Avant de faire réagir, d’effrayer ou d’alerter la communauté internationale, il s’agit avant tout d’un harcèlement moral des populations en vue de maintenir la pression à la fois sur le peuple et sur le gouvernement contesté. C’est tout bonnement une application du processus de terreur. Les attaques de plus grande envergure, telles que les attaques minutieusement planifiées du 11 septembre 2001 ou du 11 mars 2004, poursuivent quant à elles un but tout autre puisqu’il s’agit au contraire de faire passer un message sur le plan international, de faire entendre des revendications.

Aujourd’hui pour qu’un terroriste puisse s’exprimer et espérer être écouté du reste du monde, il doit faire plus spectaculaire que le précédent. C’est en tout cas ce que semblent penser nombre d’auteurs d’attentats. Et ont-ils vraiment tort ? En choisissant de relayer telle ou telle information et en en augmentant ou diminuant l’impact sur le public, le journaliste cesse d’être un intermédiaire passif entre les faits et le reste du monde. Toujours selon l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe : « les médias sont attirés par les agressions terroristes les plus violentes, non seulement parce qu’ils ont un devoir d’information sur tout événement majeur, mais aussi parce que le côté dramatique et spectaculaire du terrorisme fascine un large public ». Les médias se sont vus peu à peu confier un rôle majeur dans le développement et l’application du terrorisme moderne, et cette place qui leur est accordée prendra de plus en plus d’importance au cours des prochaines décennies.

L’horreur comme méthode de communication

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La première étape du processus de terreur est de saisir l’attention par l’horreur, la peur ou le dégoût. Afin de réguler les violences les sociétés établissent des conventions et des limites. Lorsque ces limites sont transgressées un choc est généré au sein du public. Les attentats terroristes amplifient le choc et les inquiétudes relatives à la sécurité. Les médias détiennent évidemment une grande influence sur cette amplification.

La recherche de cette crainte au sein du peuple est l’une des raisons – entre plusieurs autres – expliquant la sensible augmentation des attentats kamikazes au cours de ces dernières années. [[Nous ne pouvons aborder ce sujet sans faire remarquer au lecteur que l'utilisation du terme « kamikaze » pour désigner les terroristes jouant de la ceinture d'explosifs est un véritable non-sens lorsque l'on connaît son origine et la philosophie qui a entouré son usage à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Pour comprendre l'origine du mot il faut remonter à la seconde moitié du 13ème siècle, alors que l'armée Mongole tentait de s'emparer des îles japonaises. Par deux fois, en 1274 et en 1281, le succès de cette bataille leur semblait assuré ; mais à chaque fois le Japon fut sauvé par un typhon, celui de 1281 détruisant entièrement la flotte Mongole. Ces typhons furent alors baptisés kamikaze (« vents divins »). Plusieurs siècles plus tard, en 1944, le terme kamikaze fut utilisé pour désigner les pilotes japonais s'écrasant avec leurs appareils sur les navires américains.
Historiquement parlant, user du même terme pour décrire à la fois les pilotes japonais de 1944 et les terroristes qui se font exploser est une ineptie. Derniers représentants d'un monde voué à disparaître, rongé de l'intérieur par une occidentalisation trop rapide, les soldats japonais étaient les dignes héritiers des samouraïs de la grande époque du Japon ; comme à l'heure actuelle, les kamikazes apprenaient depuis leur plus jeune âge qu'il n'existait pas de plus grand honneur que de mourir pour son Empereur (ou pour sa cause). Mais où est l'honneur lorsque l'on prend la vie de civils innocents? Bien qu'employé couramment par les journalistes, force est de constater que le terme kamikaze n'a plus aucun lien avec les traditions japonaises, et encore moins avec le Bushido (le code de conduite des samouraïs).]]

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Le suicide comme le meurtre d’innocents sont expressément prohibés par la loi islamique ( charia ). De plus, si l’on en croit l’imam Abou Abd ar-Rahmân Mouhammad Nâsir ad-Dîn al-Albâni : « Toutes les missions suicides de notre époque sont des actes impunis qui doivent tous être considérés comme Haram [illicite] ». Néanmoins les kamikazes musulmans sont de plus en plus nombreux, à un point tel qu’il ne serait même plus besoin de les endoctriner ; ainsi l’un des recruteurs du Hamas, Tabet Mardawi, a déclaré : « il n’y a plus de pénurie de volontaires. Nous n’avons plus besoin de leur parler des vierges qui les attendent au paradis ». Comment expliquer cet empressement à donner sa vie au nom d’ Allah ? Pour contourner les interdictions formulées par la charia, les musulmans parlent des terroristes impliqués dans des attentats suicides comme des shuhada (des martyrs, shahid au singulier) ; en effet le shahid ne sera pas puni après sa mort. En revanche celui qui s’est suicidé pour des raisons matérielles, telles que la maladie ou la pauvreté, revivra sa mort jusqu’au Jour de la Résurrection. La distinction est donc fondamentale.

Le shahid devient célèbre dès lors qu’il meurt. Nous avons déjà parlé d’Al Jazeera ; cette chaîne du Qatar fait partie des chaînes de télévision qui participent à la grande renommée des martyrs. Au-delà de ce type de média, la presse internationale contribue à la célébrité du martyr en diffusant son nom et sa photo aux quatre coins du globe. Comme l’explique Awishai Margalit : « tous les visiteurs des territoires palestiniens] occupés ont eu l’occasion de constater, parfois avec stupeur, que les noms des kamikazes sont connus de tous, même des tout-petits ». [[Margalit A., "The suicide bombers". The New York Review of Books, vol. 50 N°1, 16 janvier 2003. Disponible ici : [http://www.nybooks.com/articles/15979 Des vidéocassettes sont enregistrées, sur lesquelles le futur martyr explique plus ou moins longuement ses motivations. Ces cassettes seront ensuite visionnées par d'autres futur shuhada. Selon un « recruteur » ces multiples visionnages encouragent le volontaire « à faire face à la mort, à ne pas la craindre. Il devient très familier avec ce qu'il est sur le point de faire. Ainsi il peut accueillir la mort comme un vieil ami ». Le jour de l'attaque les vidéos sont envoyées aux chaînes de télévision nationales et locales afin qu'elles soient diffusées en boucle dès la revendication de l'attentat. "Dans l'ensemble, selon Farhad Khosrokhavar, chercheur à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris, la volonté de mourir pour une cause n'a pas besoin de religion, mais souvent d'une sacralisation." Le kamikaze, "tente de se glorifier, de sortir de l'insignifiance et d'exprimer une identité par la mort". Cette explication n'est pas difficile à accepter lorsque l'on sait que des affiches, des posters et même des calendriers circulent avec des photos du "martyr du mois"...

Mais l'usage de l'horreur comme méthode de communication n'est pas limitée aux attentats kamikazes, qui ne représentent finalement qu'un faible pourcentage des actes terroristes. Le terrorisme s'adapte à tous les terrains, à toutes les époques. En conséquence il a très bien su s'adapter à notre ère de médiatisation extrême, à cette société dans laquelle l'image tient une place fondamentale. Oussama Ben Laden l'a bien compris et s'est avéré être un expert en communication, se présentant tantôt comme un chef politique respectable expliquant et justifiant ses actes, tantôt comme un opposant déterminé à ruiner les Etats-Unis (à l'instar de la Russie il y a quelques années).
L'ambivalence des attentats du 11 septembre semble évidente : le but recherché - et atteint - était à la fois de porter un message au coeur des Etats-Unis (vous n'êtes pas en sécurité, nous pouvons vous rendre la monnaie de votre pièce) mais aussi de choquer la communauté internationale pour la dissuader de s'allier au gouvernement américain. Les images des deux tours s'effondrant sur elles-mêmes et des personnes préférant sauter dans le vide plutôt que d'être brûlées vives ont profondément traumatisé le peuple américain. L'horreur de cette attaque a marqué au fer rouge l'inconscient collectif des américains pour les décennies à venir. Le 28 avril dernier un Boeing 747 survolant simplement New York a semé la panique au sein des citoyens. A bord de cet avion, point de terroriste mais le Président des Etats-Unis lui-même...

Personne dans le monde n'a oublié les images du 11 septembre et c'est toute une population qui vit dans un climat permanent de terreur : une victoire de plus pour le terrorisme.

Conclusion

Les médias devraient-ils alors cesser de relayer l'information ? Assurément, non. Devraient-ils le faire différemment ? Le traitement médiatique de tels évènements est nécessairement subjectif. Il n'y a qu'à voir la façon dont a été dépeinte par certains médias français l'offensive Israélienne à Gaza. « Le terroriste des uns est le libérateur des autres ». Cet aphorisme n'a jamais été aussi vrai qu'à notre époque de surmédiatisation. Cependant n'oublions pas que le terroriste peut lui aussi être une victime, et notamment des médias. En cela qu'ils poussent certains opposants à croire qu'ils doivent tuer pour être entendus, ceux-ci ne remplissent pas que leur fonction d'information : ils jouent un rôle majeur au sein même de l'actualité qu'ils relayent. Il est temps de réaliser que le journaliste simple observateur de ce qui l'entoure n'est rien de plus qu'un mythe.

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[1] Il s’agit de la tour Murr et de l’Holliday Inn de Beyrouth.

[2] Nous ne pouvons aborder ce sujet sans faire remarquer au lecteur que l’utilisation du terme « kamikaze » pour désigner les terroristes jouant de la ceinture d’explosifs est un véritable non-sens lorsque l’on connaît son origine et la philosophie qui a entouré son usage à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Pour comprendre l’origine du mot il faut remonter à la seconde moitié du 13ème siècle, alors que l’armée Mongole tentait de s’emparer des îles japonaises. Par deux fois, en 1274 et en 1281, le succès de cette bataille leur semblait assuré ; mais à chaque fois le Japon fut sauvé par un typhon, celui de 1281 détruisant entièrement la flotte Mongole. Ces typhons furent alors baptisés kamikaze (« vents divins »). Plusieurs siècles plus tard, en 1944, le terme kamikaze fut utilisé pour désigner les pilotes japonais s’écrasant avec leurs appareils sur les navires américains. Historiquement parlant, user du même terme pour décrire à la fois les pilotes japonais de 1944 et les terroristes qui se font exploser est une ineptie. Derniers représentants d’un monde voué à disparaître, rongé de l’intérieur par une occidentalisation trop rapide, les soldats japonais étaient les dignes héritiers des samouraïs de la grande époque du Japon ; comme à l’heure actuelle, les kamikazes apprenaient depuis leur plus jeune âge qu’il n’existait pas de plus grand honneur que de mourir pour son Empereur (ou pour sa cause). Mais où est l’honneur lorsque l’on prend la vie de civils innocents ? Bien qu’employé couramment par les journalistes, force est de constater que le terme kamikaze n’a plus aucun lien avec les traditions japonaises, et encore moins avec le Bushido (le code de conduite des samouraïs).

3] Margalit A., « The suicide bombers ». The New York Review of Books, vol. 50 N°1, 16 janvier 2003. Disponible ici : [http://www.nybooks.com/articles/15979

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En savoir +

Rapport de la Commission de la culture, de la science et de l’éducation (Conseil de l’Europe) : Médias et terrorisme : http://assembly.coe.int//Main.asp?link=http://assembly.coe.int/Documents/WorkingDocs/Doc05/FDOC10557.htm » href= »http://assembly.coe.int//Main.asp?link=http://assembly.coe.int/Documents/WorkingDocs/Doc05/FDOC10557.htm »>http://assembly.coe.int//Main.asp?link=http://assembly.coe.int/Documents/WorkingDocs/Doc05/FDOC10557.htm

Kepel G. et al. (2005) Al-Qaida dans le texte . PUF : Paris.

A propos de l'auteur

Image de : Né en Allemagne à la fin des années 80, alors que l'ordre mondial était en plein bouleversement (et sa naissance n'y est sans doute pas pour rien), Loïc a eu très tôt le goût de faire tomber les murs. Aujourd’hui, c’est au sein de Discordance qu’il poursuit sa mission. Trop souvent adepte du « c’était mieux avant », passionné de cinéma, de littérature et de musique (tout un programme), c’est tout naturellement qu’il a choisi de prendre la tête de la rubrique Société : quelle meilleure tribune pour faire trembler les murs ? Vous pouvez à présent suivre ses élucubrations à la fois sur Twitter (http://twitter.com/JLMaverick) et sur son blog : http://johnleemaverick.wordpress.com.

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