Le rock critic, problèmes et perspectives

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Lester Bangs écrivait au début des années quatre-vingt un article réjouissant intitulé “How to be a rock critic ?”. Il s’adressait aux milliers de gamins qui rêvaient de signer une pige dans un fanzine en faisant marrer tout le monde. Qui rêvaient de faire comme leur idole. Certains ont voulu faire vivre l’héritage, avec plus ou moins de succès : Nick Kent en Angleterre, Philippe Garnier en France, une flopée aux États-Unis... on se réclame de Bangs, la rock critic s’épanouit, et pour la première fois, la seule aussi, on associe un genre de musique à un style journalistique. Et aujourd’hui, entre crise de la presse, extension infinie du web et reflux du retour du rock, où en est-on?

Il faut peut-être revenir aux débuts. À Bangs, ou même un peu avant, à ce moment qui voit naître la presse rock aux États unis — quand, au tout début des années soixante-dix, elle sort du stade amateur et radical, le fanzine, pour se professionnaliser et du même coup se distancer d’une certaine contre-culture. Elle fleurit sur un terrain déjà labouré par le mouvement du new journalism et ses grandes plumes — Truman Capote, Norman Mailer, Tom Wolfe — qui bouleverse le storytelling en y assumant un point de vue, et en appliquant les techniques de la fiction au genre du reportage journalistique. Il en sort le gonzo, dont Hunter S. Thompson publie le manifeste dans Rolling Stone avec Fear & Loathing in Las Vegas. C’est le récit d’une enquête sur le meurtre d’un journaliste mexicain; un sujet qui n’a rien à voir avec le rock. Mais qui est publié par un magazine rock. Et qui lance le style qui définira la rock critic, et Bangs en particulier.

Image de On ne peut que partir de Thompson et de Bangs (deux hommes qui au demeurant ne se fréquentaient guère, et dont les similitudes de style sont le fruit, plus que d’une influence réciproque, d’une convergence fortuite reflétant mine de rien le Zeitgeist américain) pour définir le gonzo. Quelques idées : c’est forcément très très dôle, et puis il y a un “je” envahissant qui vomit sur ses ennemis, fait l’amour à ses amis et dit tout ce qui lui passe par la tête avec un art consommé de la digression. Les textes de Bangs ont le même rythme effréné que les musiques dont il parle, et envoient paître une définition universitaire de la critique — comme analyse rigoureuse devant aboutir à une certaine objectivité — pour se repaître dans un subjectivisme à toute épreuve, assumé comme tel. Parce qu’il ne s’agit pas de faire de la critique d’en haut, mais de raconter une expérience d’écoute du dedans. C’est aussi de fait une façon d’aborder un art populaire sans tomber dans le biais de l’intellectuel qui, tout en revendiquant une posture anti-intellectualiste, parlera toujours de Sylvie Vartan depuis sa chaire perchée, avec ses références choisies. Ce n’est pas que Bangs ne soit pas cultivé, bien au contraire. Mais il fait de la critique rock un style littéraire populaire, en refusant de considérer son objet du dessus, en se foutant plutôt en plein milieu, le mec qui te raconte ce que ça lui fait d’écouter le dernier album de Amon Düül II, surtout quand tu ne piges pas l’allemand. Aujourd’hui, réédité et adulé, on parle de lui comme le plus grand écrivain américain de sa génération. Pas mal, pour quelqu’un qui en fait, n’aura jamais sorti un bouquin… Et ça dit bien ce qui nous occupe : il fut un temps ou la critique rock, c’était de la putain de littérature.

C’était même tellement bien que les gamins qui découvrent ça maintenant se pâment devant la verve de celui qui est maintenant une star. À la fin des années quatre-vingt, un peu après sa mort, les articles de Bangs sortent en anthologie; en France, ils sont traduits en 2004 et sortent aux éditions Tristram. Et puis, voilà que dans les années 2000, le mot “gonzo” revient à la mode, et qu’on voit chez les jeunes scribouillards un regain d’intérêt pour Thompson, Wolfe, Kerouac et les autres.

C’est vrai que l’époque semblait s’y prêter. Pour deux raisons : d’abord, internet, et la prolifération des blogs, sortes de fanzines 2.0 où on dit “je” comme au temps du new journalism, et où ce “je” donne son point de vue (“moi, personnellement, je pense”) sur tout ce qui l’intéresse. La musique, par exemple. Tiens donc, et cette époque-là, c’est aussi celle où le rock, nous promet-on, effectue son grand retour. Alors les ingrédients semblaient réunis pour voir émerger les bébés bangs comme on a eu les BB Brunes… Sauf que dans un cas comme dans l’autre, aïe. Le retour du rock finit par faire pleurer et le retour du gonzo tourne à l’autofiction stérile.

C’est que la musique rock qui a fait son grand comeback n’est plus tout à fait celle des seventies. D’abord elle n’est plus spécifiquement une musique de jeunes — elle s’adresse aux vingtenaires ou trentenaires, plus forcément aux ados —, ensuite elle n’est plus tout à fait une musique populaire, et corrélativement à ces deux phénomènes, elle n’est plus vraiment une musique contestataire. Face à ça, l’obsolescence du gonzo est inévitable, même sur le web qui semblait devoir être un terreau fertile.

Et côté presse papier ? Les années 2000, c’est aussi le moment où Télérama se met à parler de rock… Logique, finalement : les quinquas qui y écrivent, ceux qui le lisent, ont grandi avec le rock, celui d’avant. La presse écrite est en crise, et s’accroche à son lectorat (ceux qui ne sont pas digital natives). Dans ce qui reste de la presse rock, on essaie de construire un mythe autour de quelques figures vieillissantes, qui parlent de leur vie aventureuse avec Mick Jagger et l’héroïne (ou l’inverse) en prétendant que c’est ça, parler rock’n’roll, parler du rock’n’roll. Eudeline est une idole pour les gamins des beaux quartiers qui traînent au Gibus dans le fol espoir de pécho de la meuf avec trois accords de gratte. Comme si les dernières rock stars qui nous restaient, c’étaient typiquement un mec ravagé qui arrondit ses fins de mois en bossant pour The Kooples. Bon, taper sur Eudeline est un peu facile. Mais globalement la situation n’est pas brillante : la plume rock, aujourd’hui, est vieillissante, a rangé ses idéaux pour faire des piges au Figaro, et on l’imaginerait sans problème voter Bayrou.

Triste époque… Alors, la rock critic va-t-elle renaître sur le web ? Le rock est-il mort ? A-t-il jamais existé ? Pour répondre à ces graves questions, nous avons rencontré deux sommités. D’un côté, Nicolas Ungemuth, qui tient notamment la chronique rééditions à Rock & Folk, entre autres menus travaux au Figaro (oui, c’est lui !). De l’autre, Thomas, aka Bester Langs, rédac-chef du réjouissant webzine Gonzaï. De part et d’autre, une sacrée culture, un sens de la formule éprouvé, une plume aguerrie, et un certain cynisme.

Interview de Nicolas Ungemuth : http://www.discordance.fr/nicolas-ungemuth-34674
Interview de Bester Langs : http://www.discordance.fr/bester-langs-34672

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1 commentaire

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  1. 1
    le Samedi 27 août 2011
    Felipe a écrit :

    « elle s’adresse aux vingtenaires ou trentenaires, plus forcément aux ados —, ensuite elle n’est plus tout à fait une musique populaire, et corrélativement à ces deux phénomènes, elle n’est plus vraiment une musique contestataire. »

    Je veux pas faire le punk, mais vu le tas de trucs q se passent dans le monde – et surtout en Europe – aujourd’hui, il y aurait bien des choses a dire..peut etre pas dans la musique elle meme, mais au moins des artistes qui se regardent moins leur nombril tout le temps..

    « Eudeline est une idole pour les gamins des beaux quartiers qui traînent au Gibus dans le fol espoir de pécho de la meuf avec trois accords de gratte. »

    Je me demande si c’est pas ça qui tue le rock, les ptts groupes « indés » qui nous renderait service de se mettre en boy band et nous foutre la paix (moi meme je dis plus que je fais du rock, ni de l’indé, je prefère dire « musique alternative »..hehe)

    take care

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