Le Québécois selon Tintin

par MS Bérard|
Depuis un an que le projet est en cours : une version "québécoise" de l'album Coke en stock des aventures du célèbre Tintin d'Hergé. C'est maintenant fait. Depuis le 21 octobre dernier, Colocs en stock est chez tous les bons libraires québécois.

colocs_en_stock-2En avez-vous déjà vu quelques cases ? En avez-vous déjà lu quelques bulles ? Moi oui. Amère déception de la part de la Québécoise que je suis. Depuis près de vingt ans que le joual n’est plus en vogue au Québec. Pourquoi donc publier une bande dessinée qui ne s’avère être rien d’autre qu’une caricature d’une époque révolue ?

Tout d’abord, définissons le joual. Le joual n’est pas une langue ni un dialecte. Pour citer un billet publié dans Le Devoir, quotidien québécois, par le linguiste Jean-Claude Corbeil à pareille date l’année passée :  » C’est uniquement et essentiellement une variante de la langue française, dont les caractéristiques tiennent à la persistance, dans notre usage d’aujourd’hui, du français apporté ici par nos ancêtres et à son adaptation, surtout lexicale, à un environnement, à des institutions, à une culture et à une histoire propres au Québec.  » J’approuve, mais si le joual persiste encore aujourd’hui, c’est parce qu’il fait partie d’une littérature maintenue en vie par notre enseignement scolaire.

Le roman Trente arpents de Philippe Panneton, alias Ringuet, est une oeuvre rédigée en joual… en 1938. Toujours analysée en littérature en tant que classique de chez nous, l’oeuvre ne trône pourtant plus depuis longtemps au sommet des palmarès. L’écriture de Michel Tremblay fut également une fière représentante de la variante… il y a de ça quarante ans ! Rappelons que Michel Tremblay est cet auteur et dramaturge québécois qui a fait ses débuts dans les années 60. Il avait comme sujet de prédilection les petites gens du Plateau Mont-Royal, autrefois petit bourg de la classe moyenne, aujourd’hui quartier jet set montréalais où vedettes et hipsters se disputent les loyers. Toutefois Michel Tremblay n’a pas connu pareille gloire théâtrale ou littéraire depuis la célèbre pièce Les Belles-Soeurs . Le joual est toujours lu puisque chapitre historique québécois, mais le joual n’est plus parlé. Lectorat et internautes québécois, corrigez-moi si je me trompe ! Insurgez-vous, cibole !

dscn4841-1_copieDepuis toujours Tintin et le capitaine Haddock dialoguent en faisant preuve de polyglottisme. Français, anglais, espagnol, russe, allemand, et même quelques régionalismes comme le catalan et l’alsacien. Il s’agit d’une sympathique attention que de vouloir intégrer le « québécois » à la bibliothèque de langues de la maison Casterman. Toutefois, un profond fossé sépare le langage du Québécois moyen contemporain de celui des décennies passées. Pour tout dire, le Québécois de Montréal ne s’exprime pas de la même façon que celui de la ville de Québec, ni comme celui de Chicoutimi ou du Saguenay. La langue québécoise « at large » n’existe pas. Nous avons bien constaté qu’il en va de même chez vous les cousins, ne serait-ce qu’avec le film Bienvenue chez les Ch’tis de Dany Boon . De plus, avec la mondialisation et les liens de plus en plus forts tissés avec nos voisins américains, le français du Québécois est de plus en plus anglicisé. Le bilinguisme a réellement amoindri l’importance qu’avait le joual au sein de notre littérature et de notre parler, le reléguant pratiquement aux oubliettes.

Grosso modo, le Québec n’est pas content. Pas content du tout. Il se trouve diminué par l’image qu’on fait de lui dans la récente adaptation de Coke en stock . Et puis pourquoi ce titre : Colocs en stock ? Le terme  » coloc  » est le diminutif de colocataire, personnage partageant loyer et appartement, phénomène largement répandu, notamment chez les étudiants. Remplacer « coke », ici terme de navigation et nom de code du complot révélé par les héros d’ Hergé, par « colocs » est plus un jeu de mots qu’autre chose. Un lien précis serait certainement tiré par les cheveux.

Comment aboutira cette polémique ? Après deux semaines en librairie, l’album figurait à la onzième position du palmarès Renaud-Bray, grande librairie québécoise. Une nouvelle adaptation ne serait pas prévue pour le moment. Parlez-en en bien, parlez-en en mal, mais parlez-en ! L’adage porte fruit. Colocs en stock sera certainement malgré tout dans bon nombre de bas de Noël cette année.

Pour ce qui est d’une critique de Colocs en stock, tenons-nous en aux faits : l’histoire demeure la même, que Tintin se régale d’un cornet de frites ou d’une bonne vieille poutine italienne ! Un nouvel item pour les collectionneurs et vrais fanas… Gageons que l’adaptation cinématographique tant attendue signée Spielberg, Jackson et peut-être Zemeckis, connaîtra un plus grand succès. Mais… sera-t-elle doublée au Québec ?

Partager !

3 commentaires

Abonnez vous au Flus RSS des commentaires
  1. 1
    le Jeudi 21 janvier 2010
    pierre a écrit :

    J’ai revisionné dernièrement Bienvenue chez les ch’tis et j’ai toujours autant de mal à apprécié ce film qui est pourtant très banal ( Ce n’est que mon avis ). Pourtant je peux concevoir son succès : On en attendait tellement d’Asterix que, le public déçu, s’est tourné finallement vers Bienvenue chez les ch’tis. D’autre part, les gens du Nord ne pouvait pas ne pas aller voir ce film et les gens du Sud était également concernés. Ce sentiment de fierté et de patriotisme ayant certainement contribué au succès. Pour moi, la référence française est le sublime « Diner de con » :)

    Pierre de cadomax ( jeux en ligne )

  2. 2
    le Jeudi 25 février 2010
    Cours scolaire a écrit :

    Je partage ton avis sur le fait que le diner de con est de loin bien meilleur. Cependant, n’allons pas chercher midi à 14 heures, bienvenue chez les ch’tis nous montre une France telle qu’elle, les personnages sont drôles et attachant, on s’y reconnait très facilement dans ces personnages. Ce sont des héros plus vrais que nature.

  3. 3
    le Mardi 27 avril 2010
    Cours particuliers a écrit :

    Surprenante cette version québécoise un peu surranée et à la limite de la caricature…

Réagissez à cet article