Le jour où je suis devenu un homme homosexuel

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Ou comment une chroniqueuse en talons s'est "amouraché" de Louis De Ville à un atelier drag king


Soirée garçonne, wait … what ?

Scène, extérieure, Pigalle la nuit, salade de fruits pas toujours jolie jolie où les vieux s’encanaillent au bras des petites filles. Dans ce lit de fange de sequins, luit le Carmen. L’ancien bordel aux allures de petite annexe de Versailles a gardé toute son élégance et sa grandeur. À l’entrée une bande d’hommes hétéroclites rient bruyamment, gloussent et boivent. Leurs visages sont fins, leurs yeux sont doux, le tout a cent fois plus de charme qu’une virée entre potes au troquet du coin.

Tout d’abord parce que le Carmen sert du Sailor Jerry et que nous avons déjà établi depuis la nano interview de Ben Howard que c’est là la clé d’une soirée réussie.

Ensuite, parce que la personne responsable des soirées a le don de choisir des initiatives inspirées et créatives. Le mois dernier la soirée de lancement de la BD Burlesque Girrrl, aux performances plus élégantes les unes que les autres. Et ce mois-ci, vous voilà au sortir de la première soirée garçonne organisée par l’impeccable Camille Delalande.

Étrangement, la notion de drag king nécessite toujours un peu de laïus, alors que le monde a une vision plus ou moins clair de ce qu’est une drag queen. Il s’agit de l’art pour une femme de savoir se transformer (et non pas simplement se déguiser) en homme.

L’occasion le temps d’une soirée ou plus si affinité d’expérimenter la virilité dans toutes ses facettes. Là, j’entends les plus rétrogrades se démander « mais… Pourquoi ? » avec un rictus mi-moqueur, mi-repoussé. Crise de personnalité, recherche de soi, entrainement à la création de personnage ou juste avoir envie en importe la raison, en fait, cette discipline est d’abord une expression de la liberté de personnalité. En revanche, ne mélangeons pas tout, les deux trois réac susnommés aurons tôt fait de rétorquer « ah, ouais, mais c’est un truc de lesbienne ça.. ». Pas d’amalgames s’il-vous-plait, hétéros, lesbiennes, fems, toutes sont invitées à découvrir cet atelier, le transformisme, n’a rien à voir avec qui ou ce qu’on aime. C’est une simple exploration de l’autre grand continent de la société.

Louis, Louis oh baby.

Les bases posées, le lieu investi, reste à présenter le maître de la soirée. Quand on connait la sublime Louise De Ville, effeuilleuse burlesque ultra féminine, la première rencontre avec son alter-ego masculin, Louis,  est assez incroyable. Imaginez que Jared Leto ait eu un petit frère et que celui-ci ait été élevé par une bande d’oncles poilus au fin fond d’un film sur le rock n’ roll..

Costume, gilet, barbe de quelques jours, Louis a la classe de son homonyme Willy Deville,  saupoudré d’un humour charmant à la Ewan Mcgreggor. Bref Louis, c’est le type d’homme de toutes les jeunes filles pétries de Happy Ending.

Là, on se dit que si la vie avait bien fait les choses, on aurait rencontré Louis sur une autoroute, en pleine panne, habillée comme une pin-up avec un coucher de soleil à faire pâlir les fans d’instagrams. Mais la vie a décidé que ce soir, Louis est celui qui nous transformera en homme, en vrai et ça commence par l’attitude.

D’abord on vire les talons, parce qu’un homme se tient bien droit dans le sol et ensuite on désapprend tous ces petits gestes automatiques qui nous enferment dans la case délicate du sexe faible. Une leçon qui servira même en dehors des cours à celles qui ont l’occasion de travailler dans des milieux plutôt masculins. Mais une leçon qui n’est pas flatteuse pour tout le monde. Comment faire pour plaire sans talon, sans sourire et sans minauderie ?

Parce qu’avant même qu’on ne s’en rende compte, on est déjà dans la peau d’un écrivain juif new-yorkais raté et moche (pas toutes mais la transformation en Elijah Him aura été vécue par votre chroniqueuse de façon assez égocentrée.)Très étrangement, les priorités semblent floutées et l’envie d’entamer un monologue à la Woody Allen sur votre mère  peut éventuellement être un effet secondaire de ce changement de peau.

Suit up !

Puis Louis nous envoies, mi-penauds, mi-fiers-à-bras nous changer. Les pencils skirts et les soutiens gorges ne sont plus tout à fait adéquates à cette étape. Là, Lee nous apprend l’art du binding ou comment supprimer ce que la société nous apprend à mettre outrageusement en valeur. Il y a dans la suppression de cet atout féminin quelque chose qui vous démunie, mais en même temps qui vous rend excessivement fort. Maintenant, on vous regardera bien dans les yeux. Dans l’alcôve du grand salon, les garçonnes se changent comme si nous avions déjà joué au water-polo ensemble. Ça commence, doucement,  à ressembler à l’ambiance qui doit régner dans des vestiaires masculins. Beaucoup ont choisi des costumes pour marquer la virilité chic, souligner une éventuelle androgynie naissante. Mais d’autres ont pensé à des personnages plus originaux, il y a un teuffeur un peu roots, un plombier homme à tout faire, un mécano, un cowboy. Quoi qu’il en soit, ces garçonnes sont déjà beaux.

Et toi tu la mets à gauche ou à droite ?

Deuxième étape, truculente s’il en est, où Vincent, le fils caché de Nick Cave, nous apprend à mouler notre paquet. Et oui, mesdames et messieurs (les personnes entre les deux le savent peut-être déjà), un drag king porte un pénis. Inspirée des techniques des drag queens pour combler un manquement de poitrine sans chirurgie onéreuse, l’activité consiste à « bourrer » un mi-bas d’ouate et à modeler toutes, oui toutes, les parties de l’attribut phallique.

Particulièrement jubilatoire, notamment lorsque l’on se met à lorgner sur celle du voisin, décidément, l’homme est ici particulièrement fantasmé…  Rocco aurait du soucis à se faire face à certains étalons naissants ce soir. La chose tourne au vinaigre quand on nous apprend qu’il faudra mettre le chibre dans notre pantalon. Et là on regrette a) d’avoir gardé sa petite culotte Christian Lacroix b) de choisir ses pantalons de tailleur un poil trop serrés. Elle va être compliqué la démarche franche avec Woody comme troisième jambe.

On coupe tout ?

Tom Nanty, le mécano playmobile de tout à l’heure s’occupe ensuite de la phase coiffure. Pour certains aux cheveux courts, un coup de grease et roulez jeunesse! Mais d’autres, mettons au hasard, la chroniqueuse de chez discordance, se trimballent avec une tignasse de deux kilos. Aucun problème, les cheveux seront camouflés sous un chapeau. Notons tout de même l’utilité d’une perruque courte ou d’un schreimel (chapka juive) parce qu’Elijah commence à avoir un look vraiment très mauvais pour son klout. Reste qu’après ce passage, les garçonnes sont non seulement méconnaissable,s mais que chacun commence à véritablement embrasser sa personnalité.

Femmes à moustaches, pleines de panache

La dernière étape de la transformation consiste à laisser les mains expertes du barbier, Billy Toon, vous apprendre les arcanes de la pilosité faciale contrôlée mais toujours sauvage. Et là, on repense à toutes ses années à désespérer face à notre configuration pilleuse de Frida Kahlo, aux nombreuses heures passées à vouloir exterminer le monosourcil à la Emmanuel Chain. Quelque chose, tout au fond de vous vous, hurle de faire marche arrière…  Jusqu’à ce que le tampon de maquillage vous dessine votre première barbe. Et là, libération. La désinvolture de certains mâles paraît alors directement lié à la faculté de pouvoir vivre le poil libre.

La leçon se termine par quelques pas de danses pour apprendre à attirer de la belette (ou du bouc hein, chacun son truc) de façon crédible. Pas question de déhanchés langoureux, on sait désormais qu’il faut ajouter une laque d’assurance dans le moindre de ses pas.

Quelques minutes à faire les cons avec les copains, puis quelques photos avec la génialissime Émilie Jouvet et on rattrape quand même Louis, très disponible malgré toutes les sollicitations de toutes parts. L’occasion de découvrir derrière le showman, le cerveau qui venait originellement à Paris pour faire Sciences Po.

Qu’elle est l’idée derrière ces ateliers ?

Louis(e) : Ce que j’essaie de faire, c’est de rendre les théories sur le genre, notamment de Judith Butler, Michel Foucault, accessibles à un plus grand publique mais aussi amusantes, comme ce soir. Cet atelier sert à avoir plus confiance en notre féminité, mais également de jouer avec les codes dits masculins, pouvoir lâcher prise, faire preuve d’autorité. C’est particulièrement utile dans le cadre du boulot comme on l’a vu, mais aussi dans la rue lorsque l’on rentre seule !

Cela fait longtemps que tu es un drag king ?

Louis(e) : Oui, ça fait plus de dix ans que je développe mon côté masculin. Dans mon bled au Kentucky, étant la seule drag king, on a dû et on a pu complètement (ré)inventer le genre. J’ai travaillé en parallèle des drag queens, qui m’ont donné leurs trucs de maquillages et de transformation. On retrouve leur côté théâtral dans ma façon de faire des ateliers.

Quelle leçon retenir de cette soirée ?

Louis(e) : Et bien d’ailleurs, c’est en poussant le côté archétype de manière théâtrale, en allant vers des personnages de machos, comme beaucoup l’ont fait ce soir, que l’on découvre que c’est une façade, tout autant que ce n’est pas naturel pour une femme, de se la jouer fatale. L’autorité masculine est un rôle tout aussi fatiguant que celui de la femme sociale, amicale et baisable. Avoir de l’empathie pour tout le monde, ce qu’un système de genres strictement binaire ne permet pas. Tout en se lâchant, en s’exprimant créativement, on peut arriver à déconstruire cette prison.

Et du coup, heureux ce soir ?

Louis(e) : Graaave ! Je suis ravie, c’est le plus grand groupe qu’il m’est été donné d’avoir en atelier ! On était 40 et quelques et c’était super.

Quelques teasers pour la prochaine ?

Louis(e) : J’aimerais assez explorer encore le mouvement, avoir carrément des danseurs pour nous apprendre à habiter notre corps autrement.

En attendant, tenir face aux grands yeux bleus de Louis qui vous fixe sans ciller s’avère plus compliqué que prévu dans la peau d’Elijah Him. L’interview tourne court, tandis que l’on termine avec l’expérience adolescente plutôt génante d’un attrait non contrôlé. Il semble qu’Elijah Him aura visiblement des choses à raconter à son psy cette semaine. Bénie soit la discrétion des mi-bas.

Bonus: The drag king playlist à écouter pour vous motiver à venir à la prochaine soirée!

Photos: Emilie Jouvet www.emiliejouvet.com.

Pour en savoir plus :

http://louisedeville.com/

http://www.le-carmen.fr/

http://www.tetu.com/actualites/culture/atelier-drag-king-faites-vous-male-avec-louise-de-ville-21924

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A propos de l'auteur

Image de : Mélissandre L. est une touche à tout, et c'est sous prétexte de s'essayer à tous les genres littéraires (romans pour enfants, nouvelles pour adultes, SF, chansons voire recettes de cuisine et plus encore) qu'elle se crée des avatars à tour de bras. En ce moment, elle se passionne pour la cuisine vegan et le crowdfunding, elle ne désespère pas de relier un jour les deux. Profile Facebook panoptique : http://www.facebook.com/Mlle.MelissandreL / Envie de participer à son dernier projet ? http://www.kisskissbankbank.com/marmelade

2 commentaires

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  1. 1
    le Samedi 4 août 2012
    Lou a écrit :

    « la faculté de vivre le poil libre » ! Juste mythique.
    Fraîcheur, humour, délicatesse, curiosité de l’écriture.
    Bravo Méli, encore une fois je suis jalouse de tes nuits.

  2. 2
    Melissandre L.
    le Samedi 4 août 2012
    Melissandre L. a écrit :

    En même temps dear, mes journées ne font pas rêver grand monde. Le jour où je pourrai vivre en sac à dos là tu pourras pester.

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