Le Guerrier Silencieux – Métaphysique, religion et éviscération

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Du sang, de la boue, des haches mais pas de casques à corne. Nicolas Winding Refn, nouveau grand talent Danois, coupable de l’excellente trilogie Pusher, nous plonge dans l’imagerie Vikings avec son étrange nouveau film. Âmes sensibles ou fans de Conan, s’abstenir.

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La Bête Humaine

C’est l’histoire d’un cinéaste acide-acétylsalicylicophile qui ne cesse de se renouveler.
C’est l’histoire d’un acteur de plus en plus immense, au faciès et au talent animal.
C’est l’histoire d’un spectateur qui aurait bien tué les deux autres spectateurs bavards et stupides derrière lui.

One-Eye est un guerrier esclave. Muet et borgne, il est à la solde d’un barde, qui le fait combattre pour l’argent. Visiblement proche de l’autisme sur-violent, la « bête humaine » finit par s’échapper de ses geôliers sous le regard approbateur d’Are, le petit garçon qui le nourrissait pendant sa captivité. Dans leur voyage, les deux compagnons croisent le chemin d’un groupe de vikings chrétiens, en partance pour la Terre Sainte à bord de leur drakkar. Mais leur Dieu Unique semble contre eux, et leurs superstitions les mettent en garde contre One-Eye et son acolyte païen. Perdus dans une brume épaisse, ils s’échouent semble-t-il loin de Jérusalem, sur une terre qui ressemble bien plus au Nouveau Monde.

On attendait du Guerrier Silencieux un film âpre, sombre et violent. Une sorte de Conan Le Barbare un poil plus intello peut-être. Mais autant mettre tout de suite en garde les yeux attentifs : Le Guerrier Silencieux n’est pas le film que l’on attendait. Certes âpre, sombre et (ultra) violent, il n’est par contre pas le film d’aventure prévu. Historique peut-être (les Vikings ont posé les pieds en Amérique bien avant la clique de Colomb, mais sont vite repartis), mais pas véridique. Ce n’est pas non plus le film d’action qu’on nous promettait. A mille lieux de Conan ou du 13ème Guerrier, Le Guerrier Silencieux est plus un film arty à contempler, propre à une réflexion post-séance qu’un bourrinage codifié selon des structures narratives. Le seul point que respecte Refn ici – qui n’étonnera pas les inconditionnels du cinéaste – est la représentation de la violence.

D’une intensité rare, faites d’éviscération à mains nues, de fracassages de crânes à la pierre, de membres tranchés à la hache, elle n’est par contre jamais gratuite, voyeuriste ou même cinématographiquement égotique. Loin d’une violence décomplexée à la Tarantino, ou plus viscérale et esthétique comme celle chère à Von Trier, la violence de Refn est juste crédible. Dans le sens où c’est l’époque de son film qui veut ces combats à mort avec ces armes rudimentaires et barbares ; mais jamais, ou presque, le cinéaste ne tombe dans une contemplation malsaine. Cette violence existe, mais il n’en fait pas le propos même du film. Et c’est là sa première grande honnêteté.

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Holy Land Ground Zero

Cette violence, au passage concentrée à même le visage de One-Eye, par ses cicatrices, ses plaies, son œil crevé, ne sera que l’accompagnatrice du voyage qu’entreprennent les personnages. Car c’est bien de voyages dont il est ici question. Et pas seulement celui vers le Nouveau Monde.

Si des spectateurs partent pendant la séance ou que d’autres rigolent, c’est parce qu’ils sont venus voir l’histoire d’un guerrier silencieux. Or on est censé vite comprendre que ce n’est pas (ou plus) le propos ici. Il est intéressant de plus se pencher sur le titre original du film, Valhalla Rising, évidemment plus adéquat. Valhalla, qu’on peut traduire par « la demeure des occis », est le paradis Vikings dans la mythologie nordique dont rêvent tous les guerriers, où ils pourront combattre auprès d’Odin en attendant Ragnarök, la grande bataille finale contre Loki ou Fenrir. On peut alors se demander, dans cette nouvelle optique face au film, que vient faire le Valhalla alors qu’on accompagne des Vikings chrétiens. Et c’est là que malheureusement Refn perd encore ses spectateurs (comme il en a perdu avec son précédent film, Bronson). Car au final, c’est de quête dont il est question. Face à leurs peurs et leurs superstitions, les Vikings Chrétiens du film s’opposent vite à nos deux païens, imputant d’abord le mauvais sort à l’enfant Are, puis accusant le guerrier silencieux d’être le démon qui les emmène au purgatoire, voire aux Enfers. Le Guerrier Silencieux est avant tout ce voyage mystique de One-Eye le païen, de son statut d’esclave à celui de Dieu (dont nous parlerons plus tard), de celui de bête humaine à celui de Père. « Rising » pour l’élévation, la quête.

Du moins autant que sur les attendus et violents combats en terre nordique, Le Guerrier Silencieux est un film sur la violence des pensées mêmes. Mais si l’affrontement christianisme / mythologie païenne à lieu ici de façon indéniable, Refn semble aussi s’intéresser aux croyances plus personnelles. Le barde de la première partie croit en l’argent qu’il gagne grâce aux combats de One-Eye ; Are croit en l’humanité de son sanguinaire sauveur ; le chef chrétien ne jure que par sa nouvelle Jérusalem, etc. Les Vikings de Refn ne font pas que se battre. Ils (sur)vivent, pensent, tâtonnent et avancent. Le cinéaste se délecte autant à filmer la brièveté d’un combat à la hache que les longs temps d’ennui ou de vide découlant des idéaux mystiques de ses personnages. Et c’est la rencontre de tout cela, les croyances religieuses et les convictions individuelles face au tribut du « film de Vikings »  qui font démarquer l’œuvre de Refn comme différente et singulière, et non comme un simple film de barbares, version hardcore. Le Guerrier Silencieux s’avère être un film intelligent et réfléchi. En plus d’être original.

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1001, L’Odyssée

Après l’aspect corporel – les corps qui se heurtent et se tuent – et la question religieuse – la lutte des esprits – Nicolas Winding Refn pousse son talent encore plus loin. Loin d’être racoleuse, le sous-titre de l’affiche « Le Guerrier Silencieux est aux films de Vikings ce que 2001 est aux films de science-fiction », dixit une revue de cinéma, s’avère au final assez juste. Certes, le catalogue « films de Vikings » n’est pas aussi étoffé que celui de la SF. Certes, Le Guerrier Silencieux, aussi excellent soit-il (le mot est lâché), n’atteint pas les sommets du chef d’œuvre de Kubrick. Et pourtant. Peut-être aussi grâce à son souhait de ne pas faire un 2001 du film de Vikings, Refn réussit le pari, signant un poème contemplatif empli de métaphysique réfléchie mais sans ce surplus d’ambition philosophique, comme ont pu le faire Aronofsky (The Fountain) ou Boyle (Sunshine), avec bien moins de succès.

Le principal aspect de cette question de la métaphysique se fait avec l’entrée – et ce, dès le début du film – d’une teinte semble-t-il fantastique, légitimant ainsi tous les mystères qui peuvent entourer le personnage principal. Contournant le problème de la retranscription des envies et du but de One-Eye du fait de son mutisme, Refn dote ainsi son personnage d’une destinée presque divine : on ne connait rien du guerrier, et le voir donc ainsi, à travers les yeux d’Are, de ses bourreaux ou des Chrétiens en fait un personnage de mythe. Rien que physiquement, One-Eye rappelle Odin, borgne et guerrier lui aussi, nous plongeant ainsi dans une dimension surnaturelle. Et ce n’est qu’au fur et à mesure du film que les pièces s’assemblent, si bien que Le Guerrier Silencieux apparait comme un amas de niveaux de lecture, obligeant à bien plus d’une unique vision pour comprendre son amplitude. One-Eye semble voir l’avenir, parler à travers Are, comprendre tout ce qui l’entoure et ne jamais douter de rien. Pourtant, tout cela n’est jamais dit, jamais visuellement démontré, jamais confirmé et peut toujours n’être des fantasmes auteuristes  –  et c’est aussi grâce au talent de Mads Mikkelsen, qui ne se contente pas de jouer un simple personnage muet. Le voyage de One-Eye n’est pas uniquement le voyage d’un homme. S’il le reste au premier abord, c’est aussi bien plus : aussi important que les éléments qui l’entourent, que ce soit les montagnes écossaises, le brouillard atlantique ou les rives du Nouveau Monde, la figure du guerrier silencieux en appelle au questionnement, le personnage débordant du film de Vikings pour rentrer dans les problématiques du film de science fiction. 2001, encore.

Refn signe au final un pacte avec le spectateur : le cinéaste s’accorde au principe que ceux qui regardent son film ne seront pas passifs. Le non-scénario, l’absence d’explications, les détournements de la narration ou l’onirisme des ses compositions (plastiques et sonores)  font de son film un film expérimental et collectif. Expérimental d’abord, car avant tout clairement anti-commercial, difficile d’accès mais au final digne d’une violente expérience interdite mais jouissive. Collectif par la suite, car une fois livré, Le Guerrier Silencieux appartient au spectateur, qui le digère comme il veut, comme il peut.

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En savoir +

Le Guerrier Silencieux (Valhalla Rising), de Nicolas Winding Refn.
Avec Mads Mikkelsen, Maarten Steven, Jamie Sives
En salles depuis le 10 Mars 2010
01h30min

Film d’aventure britannique, danois, 2009
Distribué par Le Pacte

Site officiel | Allociné | Imdb

Bande-Annonce :

A propos de l'auteur

Image de : Né au beau milieu de l'année 1986, 60 ans jour pour jour après Marilyn, Arnaud n'a rien de la blonde pulpeuse. Très tôt bercé par les courts métrages de Charlie Chaplin, les épisodes de Ça Cartoon et le film Les 7 Mercenaires, qu'il regardait tous les dimanches - joyeux programme - il plongea bien trop vite, passionné par cet art dévorant qu'est le cinéma. Quelques années plus tard, refaisant enfin surface dans le monde réel un bref instant après des années d'inexistence, il se cogna sur une pile de livres... C'était trop tard, il avait déjà recoulé : nouvelle passion qui accompagnerait la première, la lecture et l'écriture seront ses nouvelles compagnes. Depuis, on n'a jamais revu Arnaud.

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