Le flow engagé de Los Aldeanos

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Qu’est-ce que les Occidentaux savent de Cuba ? Que c’est une île où les plages sont magnifiques, le climat tropical et les fêtes savoureuses, bien arrosées au rhum et rythmées par la salsa !

En somme, pas grand-chose, un paysage de carte postale et une destination touristique privilégiée pour oublier la morosité de son quotidien. Si l’on gratte un peu, on se souvient vaguement qu’il y a eu une révolution menée par Fidel Castro, le fameux militaire barbu, que les États-Unis lui ont imposé un embargo il y a bien longtemps et que l’on ne peut pas dire ce que l’on veut sur le régime. Bref, quelques lointains souvenirs du programme d’histoire de Terminale. On ne cherche pas vraiment à en connaitre davantage, après tout, Cuba ne fait jamais l’actualité.

Dans notre partie du monde, en tout cas. Pour un habitant d’Amérique latine, la plus grande île des Antilles est un acteur qui compte et dont on commente volontiers les informations. Une remarque cependant, hormis les États-Unis, l’Amérique n’est pas mieux traitée que Cuba par la presse, elle n’intéresse que lorsqu’elle conforte l’image que l’on s’en fait : le narcotrafic et ses morts au Mexique, la gauche populiste et Chavez au Venezuela, l’insécurité et la criminalité en Amérique centrale, sans oublier les inégalités et la pauvreté endémique. Le sombre tableau est donc dressé, les clichés régissant notre façon de penser et, jour après jour, on observe que les médias suivent scrupuleusement la même règle.

Sur Cuba, il s’avère difficile de se forger une opinion objective tant les commentaires et les prises de position tranchés sont omniprésents. Deux clans s’opposent généralement : les « pro-système », les « fidélistes » qui défendent avec passion le modèle cubain et dont le discours est relayé notamment par la chaine de télévision Telesur ; les « antisystème », les farouches opposants au castrisme qui n’ont jamais de mots assez durs pour critiquer le gouvernement, parmi lesquels on retrouve la blogueuse Yoani Sanchez et autres dissidents de Miami. Il serait faux de croire que cette polarité est représentative de ce que pense la majorité des Cubains qui n’auraient donc, en termes de choix, que la possibilité de se positionner dans un extrême ou son contraire. Ce qui est intéressant dans le cas de Cuba, c’est que les médias du monde nous donnent à voir la mise en scène de cette lutte fratricide entre ces camps adverses enfermés dans une logique de négation de l’autre, sans que n’émergent une voie alternative, un discours médian qui permettraient de porter un regard plus fidèle à la réalité, ce dont sont incapables, par définition, les extrêmes.

Ces voix existent pour qui sait les entendre et chercher où elles se trouvent. La scène artistique cubaine en est pleine, à condition de regarder du côté du non-commercial, plus connu sous le nom de l’underground. À la mi-juillet dernier, on pouvait ainsi découvrir sur le site YouTube, la chanson Ni con el Diablo, ni con Dios d’Aldo dit « El Aldeano », « Le Villageois », extrait de son tout nouvel album Actividad Paranormal. Ce titre illustre tout particulièrement son appartenance à aucune des idéologies mentionnées et son indépendance de ton, résumée ainsi dans le refrain : « Ni avec le Diable, ni avec Dieu, je ne suis avec aucun des deux, il n’y aura rien qui pourra m’arrêter ». Aldo, qui est membre du duo de rap, Los Aldeanos, formé avec Bian dit « El B », a voulu, par ces paroles, répondre aux critiques dont ils ont été victimes lors de leur voyage à Miami en novembre 2010, de la part de la presse anti-cubaine qui cherchait à les instrumentaliser en obtenant des déclarations polémiques à l’égard du gouvernement de Raul Castro (qui dirige l’île depuis 2006, suite aux problèmes de santé de son frère Fidel). La sortie de cette production en solo est l’occasion de revenir sur le parcours et l’engagement de ce groupe phare de la musique urbaine, dont le nom a valeur de symbole.

Pour leurs débuts en février 2003 dans le club 5 Palmas, situé dans la municipalité La Lisa de La Havane, l’histoire insiste surtout sur le public réduit venu les écouter ce soir-là (à peine 5 personnes), qui ne traduisait pas le meilleur des augures. Mais l’évènement n’a en rien été prémonitoire, car, la même année, le prix Rap Plaza a récompensé leur chanson A Veces Sueño qui exprime leurs rêves d’un monde meilleur pour tous. Ils en ont d’ailleurs fait un sacré chemin depuis, avec douze albums studio, deux compilations, huit projets en solo pour Aldo et cinq pour El B, Los Aldeanos est le groupe de rap cubain le plus connu et apprécié internationalement pour la qualité de son art et sa posture contestataire, mais réaliste.

Le style « Aldeanos » est facilement reconnaissable par des textes engagés qui ne mâchent leurs mots, et à ceux qui s’élèvent pour critiquer leur vulgarité, Aldo et El B répliquent en arguant qu’ils parlent le langage de la rue, celui des jeunes dont ils se font les porte-parole. Leur nom renvoie justement à leur enracinement dans une réalité géographique donnée, « la aldea », communauté de base au sein de laquelle les personnes coopèrent malgré leurs différences et comptent sur l’esprit de groupe pour s’en sortir. À Cuba, l’individualisme, cette plaie du modèle capitaliste, n’a pas encore réussi à gangrener l’ensemble de la société et à se transformer en crédo. Sans affiliation à un parti, le duo se refuse cependant à toute récupération politique et se garde bien de donner des solutions aux épineux problèmes qu’il dénonce, ce qui peut leur être reproché par ceux qui ne comprennent pas l’essence de la parole artistique. Elle n’est là ni pour définir une ligne partisane, ni un programme de gouvernement à faire appliquer, elle est celle qui s’élève au-dessus de la mêlée pour dénoncer les injustices de toute nature et faire entendre la plainte qui gronde dans les gorges des opprimés.

Los Aldeanos font partie de ces poètes militants du XXIe siècle qui n’ont pas peur de défier un système qui censure et n’hésite pas à harceler ceux qui ne rentrent pas dans le rang. Ces « guerriers de l’encre », comme ils se surnomment eux-mêmes, ont noirci de nombreuses pages de leurs plumes trempées dans leur rage et leur impuissance face à ce « pays figé dans le temps », incapable d’offrir à son peuple le bien-être social que la propagande d’Etat décrit pourtant sur les murs de ses villes. En huit ans d’existence, ils ont acquis une véritable reconnaissance populaire en chantant les difficultés du quotidien de millions de Cubains qui doivent faire face aux carences alimentaires, à la faiblesse des salaires et à la dépression économique, conséquences de la chute de l’Union Soviétique, alliée de Cuba, et de la « période spéciale » qui a transformé durablement la société et les modes de vie. Dans leur lutte « pour un changement social qui ne convient pas au gouvernement », ils ont aussi gagné le surnom de « contre-révolutionnaires » et subi le traitement approprié à cette catégorie honnie : annulations de concerts, bannissement des médias officiels, empêchements administratifs comme le refus d’attribuer par deux reprises un visa de sortie à El B pour participer à la finale d’improvisation « La Batalla de los Gallos » organisée par Red Bull. Même si en 2010, le groupe a pu organiser une tournée dans plusieurs pays, le manque de liberté d’expression au royaume des Castro demeure l’une des principales revendications, non seulement des artistes, mais de l’ensemble du peuple : « Si tu crois en eux tu es bon, si tu t’en écartes mauvais ; ailleurs tu serais un opposant, ici tu es un dissident ».

Pourtant, à tous leurs détracteurs, il serait bon de rappeler que les écrits de Los Aldeanos sont nourris de la pensée de José Marti, le « héros national » cubain et apôtre de l’indépendance qui a organisé la guerre de 1895 contre l’Espagne et permis la fin de la colonisation de l’île, ainsi que de celle d’Ernesto Che Guevara, un des commandants et idéologues de la Révolution de 1959, connu pour son combat contre l’impérialisme et l’avènement d’un ordre plus juste. De l’exemple de Marti, ils ont retenu l’attachement à la patrie et la composante latino américaniste de sa réflexion, comme ils le soulignent dans la chanson América : « L’Amérique nous a accueillis en son sein, Elle nous a tous allaités, A beaucoup elle a donné l’indifférence sans frein, Mis le poison de l’injustice dans nos mains, Tué l’orgueil et laissé la honte d’être Américain ». Du Che, ils ont hérité d’un esprit incorruptible qui leur permet d’être légitimes dans toutes leurs attaques, ainsi que d’une éthique personnelle qui les conduit à s’investir pour un futur meilleur dans lequel l’humain et ses valeurs seraient remis au centre. Cette sensibilité qui leur permet de se révolter face « aux mauvais traitements » que les Cubains se font subir mutuellement, ils savent également l’exercer sur des sujets qui ne sont pas strictement liés à leur observation de la situation nationale. Ils nous offrent ainsi leur regard dénué de complaisance sur le désenchantement de notre monde moderne et ses conséquences désastreuses sur les relations accablées par la trahison, le mensonge et la futilité.

En peu de temps, Los Aldeanos ont réussi à se faire connaitre de la communauté hip-hop et des grands médias comme CNN ou le New York Times, davantage en leur qualité de groupe censuré que pour leur virtuosité artistique. Ce parti pris s’avère bien regrettable, car au point de départ de la contestation il y a un élan poétique, une autre forme du dire qui touche les consciences comme ni le récit journalistique, ni les considérations politiques ne peuvent y parvenir. Il n’y a qu’à lire le texte de la chanson par laquelle leur aventure a commencé pour s’en convaincre, elle se présente comme un manifeste, un hymne qui n’a besoin d’aucune mélodie entrainante pour cacher sa vacuité ; au contraire, le background musical vient, par ses accents trainants, en renforcer la puissance invocatoire. Leur maitrise de la rhétorique indéniable, assortie d’un flow qui défile à la vitesse d’une mitraillette, les classe parmi les meilleurs, non seulement en langue espagnole, mais sinon dans la catégorie rap toutes écoles confondues.

Ils ont su trouver leur identité sans suivre aveuglément le style des MC « yankis », forgeant leurs propres référentiels et devenant un modèle pour les jeunes générations. L’indépendance tatouée dans la peau, ils n’ont d’ailleurs jamais souhaité intégrer l’agence cubaine de rap, trop liée au pouvoir, et produisent leurs albums artisanalement, dans la chambre d’Aldo, où sont tournés de nombreux clips, et dans des studios alternatifs comme le Real 70. Ils ont eu le temps de professionnaliser la technique au cours de leur carrière et l’arrivée d’un arrangeur musical, DJ Figu, en 2010, leur a permis d’acquérir la seule perfection qui leur manquait encore. Petits jeunes dans le milieu, ils n’en ont pas moins réussi à s’imposer par leur personnalité rebelle et leur marque de fabrique : un concept derrière chaque chanson. Écoutez un album de Los Aldeanos et vous en percevrez immédiatement la différence : un titre n’est pas une simple alternance de couplets-refrains qui tiennent en 3 minutes, c’est un univers à lui seul. On y parle, on y « rappe », on y chante, on y rit, souvent en bande, car le duo s’élargit volontiers aux autres musiciens contestataires de l’île comme Silvito El Libre, Carlito Mucha Rima ou Anderson, on y invite sa mère, on y pirate d’autres titres, on y intègre des enregistrements extérieurs pour créer de l’intertextualité, et de cette superposition nait une joyeuse folie qui rappelle celle de la vie elle-même, celle qui ne devrait jamais cesser d’être.

Los Aldeanos ont bien fait de se mettre à rêver, et d’y croire surtout, car, dans leur sillage, ils ont entrainé des milliers d’âmes à les suivre, aujourd’hui, et « à l’heure où courir après un rêve est une folie », ils demeurent des « fous sans remède » et il est d’espérer qu’ils ne le trouvent jamais.

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En savoir +

Site de la productrice de Los Aldeanos : http://www.emetreceproductions.com/
http://www.myspace.com/losaldeanos
http://www.youtube.com/user/LosAldeanosOficial
Nouvel album d’Aldo, Actividad Paranormal, en téléchargement sur ce site : http://www.cubanflow.com

A propos de l'auteur

Image de : Après avoir mastérisé dans la section Médias du CELSA, c'est exilée temporairement, pour des raisons romanesques (mais pour encore quelques mois) dans la Patagonie argentine, que je comble les lacunes de ma piètre éducation politique en me plongeant dans l’œuvre des grands penseurs latino-américains, tels que José Marti et le Che Guevara, et que j'affine mon esprit critique au contact d'une société reléguée au dernier plan de notre fameux ordre mondial. Passionnée de culture latine et de radio, je combine les deux en présentant sur une fréquence communautaire locale une émission de débat et de musique dédiée à l'Amérique du Sud. Même de si loin, je garde les yeux sur ce qui s'écoute en France et, grâce à Discordance, je peux contribuer modestement à montrer que la musique en espagnol vaut mieux que son image de machine à produire des tubes de l'été.

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