Le Code Hays

par Duck|
Lorsque nous regardons aujourd’hui un film de l’âge d’or hollywoodien, certains éléments peuvent sembler étranges : l’absence de rapports sexuels, les descriptions très puritaines des valeurs familiales… Tous ces éléments sont dus à un code de censure très strict mis en application dans les années 30 et qui perdure jusque dans les années 60. Mais comme nous allons le voir, il suffit parfois de gratter la surface de ces films pour se rendre compte qu’ils traitent de sujets bien plus graves et dérangés qu’ils ne laissent paraître.

L’émergence du Code Hays

code_hays_logo_imageDans les années 20, Hollywood commence à être montré du doigt par les associations de bonne morale américaine. Des scandales successifs ont entaché la réputation de l’usine à rêve, considérée dorénavant comme la nouvelle Sodome et Gomorrhe. L’affaire de Roscoe « Fatty » Arbuckle, acteur accusé d’avoir violé et tué une jeune fille lors d’une soirée arrosée, a mis le feu aux poudres. De peur que cette mauvaise réputation ne menace les recettes des studios, ceux-ci décident de mettre en place la MPPDA (The Motion Picture Producers and Distributors Associations), organisme chargé de veiller à la bonne morale des productions hollywoodiennes.

Les efforts de cette dernière s’avèrent vains. L’industrie du cinéma continue de trainer une réputation peu enviable. C’est en 1930 que le sénateur William Hays décide de mettre en place le  » production code « , plus connu sous le nom de Code Hays . Celui-ci n’entre en application qu’en 1934. Il énonce tout un tas de règles, souvent très précises, que tous les réalisateurs se doivent de respecter. Les éléments les plus visés sont évidemment le sexe et la violence. Toute sexualité, implicite ou explicite, était interdite. Les thèmes tendancieux tels que la drogue, la violence excessive, le métissage ou l’homosexualité étaient à proscrire. Le langage était surveillé : des mots comme  » hell  » ou  » damn  » étaient souvent interdits.

En pratique, cela donnait des règles plus saugrenues les unes que les autres. Il était interdit de montrer un homme et une femme couchés ensemble. Cela obligeait les acteurs à toujours garder au moins un pied-à-terre lorsqu’ils étaient sur un lit. Cela donnait même lieux à des aberrations aujourd’hui risibles telles que les chambres conjugales composées de deux lits jumeaux. Les baisers sur la bouche étaient tolérés s’ils n’excédaient pas trois secondes. William Hays étant sujet à un fétichisme particulier traquait sans relâche les nombrils féminins venant imprimer le celluloïd.

Des films comme Scarface d’ Howard Hawks, ou Little Caesar de Mervyn LeRoy, tous deux de 1931, deviennent impensables à partir de 1934. Le Code Hays est aussi responsable du déclin de la carrière d’ Anna May Wong, première star hollywoodienne non blanche. Celle-ci se verra refuser de nombreux rôles à cause de son origine ethnique, les nouvelles règles interdisant les histoires d’amour interraciales.

Contourner les règles

Devant un code aussi strict, le sport national est évidement de contourner les règles. Le meilleur à ce jeu était bien sûr Alfred Hitchcock qui passa sa carrière à jouer avec le code. On peut citer de nombreux exemples de ses méfaits. Chacun de ses films essayait d’une manière ou d’une autre de traiter de thèmes interdits.

C’est ainsi qu’il sous entends une relation homosexuelle dans la corde, film se passant dans un appartement loué en collocation par les deux héros. Hitchcock n’a construit dans son décor qu’une seule chambre à coucher, libre à chacun d’imaginer ce qu’il se passe dans cette pièce. Dans Les Enchainés, il filme une scène de baiser de trois minutes entre Grace Kelly et Cary Grant . Celle-ci est composée de baisers successifs de trois secondes entrecoupés par un dialogue complètement hors de propos. Dans le train à la fin de la mort aux trousses, le même Cary Grant tend la main à Eva Mary Saint pour l’amener sur sa couchette. Au moment où l’héroïne arrive sur le lit, la séquence coupe et nous voyons le train pénétrer dans un tunnel.

Au sein d’une période aussi puritaine et bridée au niveau de la liberté d’expression, le cinéaste a néanmoins réussi à se livrer à une analyse des perversions sexuelles tout au long de sa carrière. Que cela soit dans son évocation du voyeurisme dans fenêtre sur cour ou de la nécrophilie dans Vertigo, Hitchcock a toujours réussi à passer au-delà du code, en prenant de plus en plus de libertés au fur et à mesure de sa carrière. Le summum étant bien sûr Psychose, dans lequel il fit voler en éclats un code de plus en plus contesté.

En effet, afin de faire passer un film qu’il savait trop violent pour la censure, Hitchcock décida de tourner son film en noir et blanc, chose qu’il ne faisait plus que rarement depuis son premier film en couleur en 1948. Il savait que la vue du sang rouge s’écouler sur la pellicule donnerait des nausées aux censeurs. Le coup d’éclat du film fut évidemment la scène de la douche. Sur-découpant la séquence afin de perdre les yeux du spectateur, le cinéaste inséra trois images sur lesquelles on voit clairement le couteau pénétrer la chair de Janet Leigh . Ce genre d’image était bien évidement interdites par le Code Hays, mais Hitchcock passa entre les mailles du filet, on ne sait trop comment.

Bien sûr Hitchcock n’était pas le seul à remettre en cause ces règles stupides. Des réalisateurs tels que Billy Wilder, Otto Preminger ou encore Charles Vidor ont également pris un malin plaisir à torturer la morale bien pensante. Loin d’avoir bridé la créativité, ces règles ont stimulé toute une génération de cinéastes qui avait là matière à transgresser.

La fin du code

Malmené par les auteurs, dénoncé par les nouvelles générations, le code meurt à petit feu dans les années 60. Il est complètement abandonné en 1968, pour être remplacé par le système de classification des films de la MPA, encore en vigueur aujourd’hui. Il n’y a plus d’interdit, chaque film est seulement accompagné d’une restriction d’âge. Le cinéma peut alors s’épanouir et donner lieu au nouvel Hollywood des années 70. Beaucoup disent aujourd’hui que ce fut la période la plus créative du cinéma américain.

Tout est rose et la liberté a une nouvelle fois vaincu le puritanisme. enfin du moins en apparence. Le nouveau système de classification amène les studios à édulcorer les films afin de ne pas limiter leurs oeuvres à un certain public. Plus sournoise, la censure est donc toujours présente, et la créativité toujours bridée. Depuis peu, il n’est plus possible de fumer dans le cinéma américain sous peine d’être interdit au moins de 17 ans. C’est ainsi qu’Hollywood devient un monde aseptisé où le tabac n’existe plus.

La censure aujourd’hui

Aujourd’hui plus que jamais, alors que Warner Bros vient d’annoncer qu’ils ne produiraient plus de blockbusters classés R (destiné à un public adulte), on est en droit de se demander si ce semblant de liberté ne bride pas les artistes au même titre que le Code Hays.

Il existe bien sûr quelques auteurs qui réussissent toujours à s’exprimer au sein d’Hollywood ( Tim Burton, Michael Mann, Steven Spielberg, Paul Thomas Anderson .). Mais cette forme nouvelle de censure, plus insidieuse, frappe sans doute la création de manière plus profonde encore.

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L’article consacré au Code Hays sur Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Code_Hays

3 commentaires

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  1. 1
    le Dimanche 3 mai 2009
    Dahlia a écrit :

    Je me suis fait la réflexion en revoyant un Tramway nommé Désir l’autre jour… Ce film était dans la période où le code hays régissait encore la réalisation, pourtant il transpire le sexe à chaque plan! Elia Kazan a vraiment réussi à contourner la censure pour faire un monstre terriblement sensuel sans que jamais un bout de sein ou de fesse soit dévoilé… Ah la séquence où Vivien Leigh observe à la dérobée Marlon Brando qui retire son tee-shirt plein de sueur et dévoile ses muscles parfaits…

  2. 2
    le Lundi 5 avril 2010
    bontemps a écrit :

    bonjour
    je me permets de signaler que dans « les enchainés » il s’agit de Ingrid Bergmann et non Grace Kelly
    Cordialement

  3. 3
    le Samedi 28 août 2010
    Olilec a écrit :

    Bonjour, et merci pour cet intéressant article.
    Juste deux remarques :
    - Son nom n’est pas cité, mais il me semble que le réalisateur Ernst Lubitsch a aussi multiplié les trouvailles (souvent géniales) pour contourner le code Hays et suggérer des situations très équivoques : je pense à « To be or not to be », « The shop in the corner », ou « The heaven can wait ». Il suffit de regarder ces chefs d’oeuvres avec un oeil averti pour le remarquer.
    - Le code Hays a en définitive certainement rendu un grand service au cinéma : en obligeant les réalisateurs à le contourner par des subterfuges pleins d’ingéniosité et de créativité, il donne à ces films un parfum et une suavité qui disparaissent ensuite quand les images plus crues sont autorisées.

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