L’arche IKEA ou le naufrage du couple

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« Extrême cruauté de notre société. On accepte seulement les ‘couples’ comme dans l'Arche de Noé. Malheur à qui veut aller son chemin, solitaire. » Ce soir je prends ce risque, Monique. Après tout, nul besoin d’une arche lorsque l’on se noie davantage chaque soir.

So goodbye, so long, the road calls me dear
And your tears cannot bind me anymore,
And farewell to the girl with the sun in her eyes
Can I kiss you, and then I’ll be gone.

Samedi 31 décembre 2011 – 9h37

Long time no see, comme disent les anglophones. Normal, j’étais en couple. Pardon, je suis en couple. Durant ces rares périodes de laisser-aller je ne peux plus écrire. Non seulement l’envie disparaît mais c’est même toute possibilité d’aligner deux phrases sur un carnet qui m’est ôtée. Je me retrouve automatiquement amputé d’une partie de moi-même, celle qui m’est la plus chère. C’est donc ça, « être un couple » : un deal, ni plus ni moins. Troquer une partie de soi contre une nouvelle moitié. « Ma moitié ». « Salut Iulia, je te présente ma moitié ». « Tiens J-P, tu n’as pas encore rencontré ma moitié je crois ? ». Sans même que tu t’en rendes compte, cette femme qui est parvenue à conquérir une moitié de ton lit (devenue par la même occasion celle que tu préfères) s’est muée en une sorte de lèpre qui ronge tes membres jusqu’à t’amputer totalement de certains d’entre eux. Tu deviens un monstre hybride, une entité difforme, sans nom, sans identité, sans volonté propre. Les décisions doivent se faire à deux, la (re)décoration de ton appartement devient pour toi un sujet tabou, pour elle un problème de l’ampleur de Fukushima. « Comment va-t-on faire pour caser mes affaires, tu as des costumes partout ? » Et si tu commençais par virer la moitié des fringues que tu gardes « pour quand tu rentreras à nouveau dedans » ? Et si tu jetais à la benne une quinzaine de ces pompes à 300 € la paire qui n’ont jamais vu la couleur d’un trottoir ? Et si… Et si tu restais chez toi, tout simplement ?

Pourquoi ne pourrions-nous pas nous libérer du carcan du couple et rester Frank et L., tout simplement ? Allez, je suis pas bégueule : L. et Frank, si tu veux. Tout ce que tu veux tant que tu ne m’obliges pas à transformer mon temple de la sobriété en concrétisation de tes rêves IKEA. Tant que je peux encore regarder mon reflet dans le miroir sans apercevoir derrière moi un porte-serviette GRUNDTAL. Tant que mon fauteuil P38 n’a pas à subir les moqueries répétées de ses immondes « congénères » TIRUP. Tant, finalement, que je n’ai pas à me souvenir à chaque pas que je vis chez nous et non plus chez moi.

Image de Ikea_pub

Je ne veux pas de ce nous. Je n’aime pas ce nous. T’aimé-je seulement ? Après tout, qu’y a-t-il d’aimable chez toi ? Ton petit nez qui se retrousse quand tu ris. Soit. Mais tu ne ris pas beaucoup, ou alors aux dépens des autres. Tes yeux, alors ? Non, ils sont communs. Un peu plus écarquillés que la moyenne, c’est vrai, mais est-ce de l’étonnement ? de l’émerveillement ? de la stupidité ? Ton corps lui-même n’a rien d’extraordinaire. Tu es banale jusque dans tes préoccupations : tu n’as de cesse de répéter que tu voudrais mincir. C’est en effet ce que tu aimes à faire croire mais je connais la vérité : quoique tu en dises tu aimes ces regards affamés qui te parcourent lorsque tu me rejoins dans les bars. Ces quelques kilos en plus, tu les conserves soigneusement, des fois qu’un beau brun ténébreux se pointe à la recherche d’une poire pour étancher sa soif. Il n’y a que ta bouche. Je ne vois qu’elle. En fait, lorsque je te regarde je ne vois littéralement qu’elle. Une bouche qui ne ressemble à aucune autre, parfois imitée, jamais égalée. Je ne t’aime pas, j’aime ta bouche. Pas tes lèvres, non, tu peux les garder, je veux le tout. Le pack tout-en-un sinon rien. Mais si ce n’est que pour ça, autant me masturber devant ta photo. Pas besoin de subir l’expression de ta vocation ratée de décoratrice d’intérieur. Pas besoin d’accepter de devoir m’excuser à l’avance lorsque je fais entrer quelqu’un chez moi. Pardon, chez nous.

Comprends-moi, c’était bien nous deux. Ca n’aurait simplement pas dû déborder autant. Tu aurais dû partir, cette nuit-là, comme toutes les autres avant toi. L’hiver approchant tu as ressenti le besoin de te préparer un petit nid douillet, je comprends, mais pourquoi moi ? Pourquoi ce soir-là et pas le suivant, avec un autre type, dans un autre appartement, dans une autre vie ? Il aurait été plus compréhensif, c’est sûr. Pour obtenir les faveurs de ta langue, de tes mains et du reste il aurait accepté n’importe quoi. Pas moi. Les couples de saison je laisse ça aux autres. Cette nécessité de se fabriquer un cocon dès les premiers rougeoiements des feuilles me dépasse. Car ensuite, que feras-tu ? Que fera-t-on de ce nous bien encombrant une fois les beaux jours revenus ? Penses-tu vraiment que tous ces nouveaux placards seront suffisants pour ranger ton désir croissant de papillonner d’une chambre à une autre, de butiner tel ou tel appendice concurrent ?

Bientôt nous arriverons à cet embarrassant moment où les étreintes se font trop longues, où l’on se force à demeurer dans les bras de l’autre tout en se demandant quand l’étau se desserrera. Bien sûr, aucun de nous ne l’admettra. Non, nous ne sommes pas comme ça. Nous nous aimons. Ou plutôt : nous aimons nous. Il faut dire qu’elle est tentante, cette idée d’un nous. Et elle sait y faire, la garce. Elle rôde, tapie dans l’ombre, n’attendant qu’un instant de faiblesse pour nous laisser entrevoir un bout de chemin que l’on pourrait faire ensemble, avec cet autre qui n’est souvent qu’un appui, un ustensile à peine plus évolué que la canne ou le bâton. Nous développons des sentiments, évidemment, mais est-il si simple de distinguer l’amour de la simple tendresse ? Le peux-tu, toi, avec tous ces beaux discours sur le grand amour que tu as dû subir depuis l’enfance ? Et moi, pourrai-je seulement le reconnaître, cet amour que j’espère et que j’exècre tout à la fois ?

Alors voilà, mon petit bâton. Voici ce que je ressens, ce que je t’ai caché tout en esquivant questions franches et pas en avant. Toi, tes fauteuils et ton porte-serviette, je vous souhaite bon vent…

… et un joyeux Nouvel An.

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Photo : publicité IKEA (1984) avec Mylène Farmer.

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: Ne parlons pas de moi. Non, parlons plutôt de toi. Dis-moi, es-tu désirable ? Es-tu irrésistible ? Vide ces verres de vodka avec moi et on verra. Embrasse-moi, fais-moi goûter ta langue et on verra. Déshabille-toi et bois de la vodka en regardant au plus profond de moi. Alors seulement je commencerai à avoir de l’estime pour toi. Verses-en sur ton corps nu et dis-moi de boire. Écarte tes cuisses, fais couler ce liquide incolore de tes seins jusqu’à ton sexe et dis-moi de le boire. Alors peut-être je tomberai amoureux de toi, car désormais j’aurai un but : te nettoyer entièrement avec ma langue, et ça... ça prouvera que je vaux quelque chose. Je te lècherai tant et si bien que tu pourras t’en aller et en piéger un autre. Alors, ce verre... on le boit ?

2 commentaires

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  1. 1
    le Mercredi 4 janvier 2012
    Lou a écrit :

    Et moi qui pensais tomber sur une étude et des statistiques faisant preuve de la diminution des couples de par le monde… très aguicheur ce titre.

    Mais si on ne veut pas se retrouver dans cette situation de siège tout comme le pauvre mec sur la photo, pourquoi ne pas simplement refuser l’intrusion de l’autre dans son espace ?

  2. 2
    le Vendredi 20 avril 2012
    Frank a écrit :

    Vous avez raison, Lou, c’est effectivement la meilleure solution. Seulement qui a le courage de s’opposer à l’enthousiasme provoqué chez l’autre à la seule idée d’un nid commun ? Tout le problème est là : un refus implique une justification, et de fil en aiguille on se retrouve au bord du gouffre. D’un côté le célibat, de l’autre l’orgie de meubles au nom imprononçable. L’homme moderne, une fois tombé amoureux, n’a plus le courage de grand-chose.

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