La vida loca / Sin nombre

par Clarisse|
Un documentaire et une fiction, mais la même représentation d’une réalité amère : celle de pays d’Amérique Centrale où le système socio-économique, entre guerres civiles, corruption et violences, a abandonné à leur sort des centaines de milliers de personnes.

Embarquez pour un voyage sur le toit d’un train de marchandises, ou découvrez le quotidien des membres de l’un des gangs les plus meurtriers du monde, bienvenue dans le monde de la Mara.

Sin Nombre

nombreSud du Mexique. La lumière est âpre, et les secondes s’égrènent.

Uno. dos. tres. cuatro. Smiley, 13 ans, reçoit prostré au sol les coups de pieds des membres de la Mara Salvatrucha . Supporter les treize secondes de coups non interrompus, voilà le passage obligé pour rejoindre les rangs de la MS 13.

Cette scène, l’une des premières du premier long-métrage de Cary Joji Fukunaga, jeune réalisateur originaire de Californie, nous plonge d’emblée dans un univers d’une violence insensée, gouverné par des rituels et des règles immuables auxquels il est impossible de déroger une fois que l’on a intégré la « famille » des Maras . Trahir, c’est pourtant ce que le personnage de Willy décide de faire en tuant le chef de son gang lorsqu’il apprend que ce dernier a assassiné sa petite amie. Menacé de mort, condamné à la fuite, il rencontre Sayra sur le toit d’un train de marchandises qui traverse le Mexique en direction des États-Unis. Elle est hondurienne, et fait partie de la masse d’émigrés clandestins dont le dernier recours est de fuir leur pays pour tenter de rejoindre une vie meilleure de l’autre côté du Rio Grande.

Sin nombre est un road-movie, ou plutôt un rail-movie, qui mêle les destins de ces deux jeunes gens qui n’abandonnent pas leurs espoirs, mais se heurtent à la violence d’un pays sans repères, où la sensation de danger est permanente et la violence peut surgir à tout instant. En mêlant le thème de l’immigration à celui des gangs, Cary Joji Fukunaga dépeint une réalité poignante, intelligemment liée au destin du personnage de Willy.

nombre2Le propos ne se veut pas politique ni réellement revendicatif, tout l’intérêt du film repose sur le fait qu’il offre une vision brute, mais romancée de l’univers des personnages de Sayra et Willy. Avec sensibilité, le réalisateur nous montre avant tout des visages, des regards filmés au plus près. Ceux des clandestins -probablement les sin nombre qui valent son titre au film – mais aussi ceux, tatoués de manière impressionnante, des membres de la Mara Salvatrucha . La mise en scène est soignée, et Cary Fukunaga nous fait ressentir la tension qui peut régner au sein du gang, mais aussi les rapports privilégiés qui s’établissent entre ses membres. Dans les quartiers qu’elle occupe, la Mara est une famille d’adoption et les pandilleros – littéralement les membres d’un gang – sont organisés sur le modèle d’un foyer où chacun a des obligations à remplir pour le bien-être de toute la communauté.

La grande qualité du film tient à ces atmosphères reconstituées grâce à des couleurs naturelles, des paysages magnifiques traversés au gré des voyages en train. Le réalisateur a lui-même effectué la traversée du Mexique 2 fois, et s’est entretenu avec des dizaines de mareros aujourd’hui emprisonnés. En résultent un élan et une force de conviction qui donnent à ses personnages une véritable identité. Alors même qu’il ne nous livre que peu d’informations sur eux au début du film, les personnages de Willy et Sayra, servis par deux acteurs lumineux, réussissent à nous émouvoir et à nous scotcher à leurs destins et à notre fauteuil.

Réussir à nous toucher en faisant d’un membre de gang le héros de son film est une gageure pour un réalisateur, et Cary Joji Fukunaga tient le pari de manière remarquable. Son film a reçu deux récompenses au Festival de Sundance et il a réussi à attirer l’attention du public sur l’un des aspects les plus importants, mais les plus méconnus de la violence en Amérique Centrale.

C’était également l’ambition d’un autre réalisateur, Christian Poveda, dont le film La vida loca est sorti sur les écrans français le 21 septembre 2009.

La vida loca

« D’autres mourront, mais la 18 vivra toujours »

visaUne jeune femme en pleurs, criant sa rage et sa douleur face à un cercueil dans lequel repose, entouré d’une étoffe blanche ne laissant voir que son visage, le garçon qu’elle aimait. C’est ainsi que débute le documentaire coup de poing La vida loca . Un an de tournage dans le quartier de la Campanera Soyapango à San Salvador, et une plongée dans la vie quotidienne de plusieurs membres de la Mara 18, la pire ennemie de la Mara Salvatrucha . Les deux gangs se vouent une haine violente et meurtrière, dont tous ont d’ailleurs oublié l’origine. En 2008, ce sont plus de 3200 meurtres qui auraient été recensés par la police judiciaire, dans un pays qui compte 5,8 millions d’habitants.

La vie des membres de la M18, tout comme celle de la Mara Salvatrucha, est rythmée par les veillées funéraires. On retrouve comme dans le film de Fukunaga, le sentiment d’un danger omniprésent : « Des mecs sont descendus d’un taxi et ont tiré avant de repartir aussi vite qu’ils étaient venus », tous racontent la même histoire, et ne restent que des cadavres ensanglantés dans un coin de rue.

Christian Poveda montre de manière crue, mais jamais morbide ces corps sans vie que l’on rhabille et que l’on maquille pour les présenter à leurs « frères » de la Mara . Les discours des chefs de gang font suite aux cris de désolation des mères et des petites amies : « Tu connais la chanson, ils vont nous le payer » dit l’un deux. Une mort venge l’autre, et cela sans fin.

En plus de ce caractère inéluctable, la violence des Maras est terrible en ce sens qu’elle oppose la pauvreté à la pauvreté. Le Salvador est un pays qui a connu 12 ans d’une Guerre civile sanglante entre 1980 et 1992, guerre qui a eu pour conséquence entre autres de laisser la population exsangue et d’interdire à la Police d’intervenir de près ou de loin dans la vie sociale du pays. Les agents opèrent de ce fait des missions aléatoires et très mal organisées dans le quartier, arrêtent les habitants sans motif. N’ayant aucune prise sur la situation, ils ne contribuent en rien à une amélioration des conditions de vie des Salvadoriens.

vida4Mais surtout, ce qui rend le monde de la Mara si fascinant et terrifiant tient au fait qu’il s’agit d’un univers habité en réalité par des enfants. La moyenne d’âge des membres de la M18 dans le quartier de la Campanera se situe entre 16 et 18 ans. Entrer dans le gang, c’est le sort de jeunes gens qui ont été abandonnés par une famille qui aurait dû les protéger. Des visages d’enfants recouverts de tatouages, comme celui de La Chucky, 18 ans. Elle ne sait pas qui est son père, et sa mère l’a abandonnée alors qu’elle n’était âgée que de quelques jours. Elle a maintenant 2 petites filles, de 2 pères différents. Le visage d’ Erick, dont le père ne s’occupe pas. Sa mère ne travaille pas, elle n’a pas les moyens de l’envoyer à l’école. Désespérée, elle ignore comment se faire obéir d’un fils qui préfère à ses conseils les injonctions des frères de la Mara . Totalement livrés à eux-mêmes, les jeunes ont tôt fait d’être adoptés par les membres des gangs qui leur offrent la certitude d’appartenir enfin à une famille. Le personnage de Smiley dans Sin nombre élevé par sa grand-mère, voit dans les hommes de la Salvatrucha des modèles d’identification et une communauté qui lui fait défaut. Dans une société qui ne leur offre pas leur chance, la Mara les assure d’avoir une place, une « communauté égalitaire, une sortie de confrérie autoproclamée d’exclus, mi-enfants des rues, mi-enfants soldats » selon les mots de C. Poveda. « La 18, c’est de l’amour. Ça n’est pas un jeu, c’est pour de vrai. La fraternité est la première vertu de la Mara . Ce que tu as, ton frère l’a aussi. Quand tu ne l’as plus, alors il ne l’a plus non plus » explique l’un des leaders. Et si l’on parle de frères, n’en oublions pas pour autant les soeurs, car les filles sont aussi présentes que les garçons au sein du gang, aussi vulnérables aussi.

vida2Cependant, pendant de nombreuses années les autorités ont évoqué le phénomène des gangs afin d’expliquer la violence qui règne dans le pays ; même si le contraire a été démontré depuis, chiffres à l’appui, il n’en demeure pas moins que la Mara est meurtrière et traîne avec elle une image déplorable. Le documentaire montre comment des initiatives telles que le lancement d’une boulangerie au sein du quartier sont prises pour améliorer la possibilité de réinsertion des jeunes du gang, et pour prouver que les membres savent faire autre chose que s’entretuer. De telles initiatives ne sont pas souvent couronnées de succès, la Police ne fait pas confiance au mareros, et il est de toute façon extrêmement difficile de quitter le gang. « Tu as un avenir à l’extérieur, parce que tu n’es pas tatoué » explique un éducateur à Erick, que la Justice a placé dans un centre de détention pour mineurs. Au Salvador, comme dans tous les pays d’Amérique Centrale, la marque de l’appartenance à une Mara sous la forme des tatouages est absolument rédhibitoire à toute insertion dans la vie publique.
On comprend alors mieux comment les identités se mélangent : les mareros ont un visage pour l’extérieur qui disparaît lorsqu’ils rentrent dans le gang, où ils adoptent une nouvelle identité. El Bambam, La Liro, La Wizard, Little Crazy, El Moreno . autant de noms qui n’appartiennent qu’à l’univers de la 18. C’est ainsi que Willy, dans le film de Fukunaga, abandonne son nom de gang, El Casper dès qu’il a eu trahi la Mara. N’ayant quasiment aucune possibilité de survivre hors du gang puisque leurs tatouages les condamnent à mort s’ils mettent un pied en dehors des frontières de leur quartier, les jeunes de la Mara méritent définitivement le nom de Sin nombre.

La vida loca et Sin Nombre posent chacun à leur manière des questions de fond sur l’organisation socio-économique des pays d’Amérique Centrale où les Maras sont fortement implantées. Le phénomène des gangs et la violence extraordinaire qui lui est associée sont le fait de dysfonctionnements profonds que les gouvernements ne veulent souvent pas reconnaître, utilisant par exemple les Maras comme écran de fumée pour cacher les problèmes de stupéfiants et de corruption. En attendant, ce sont les populations entières de ces pays qui sont touchés par le sujet des gangs, et ces problèmes sont fondamentalement humains.

Il s’agit de 2 films qui questionnent notre posture de spectateur et nous font faire l’expérience de sentiments ambivalents : on peut penser au film brésilien Tropa de Elite qui avait créé la polémique en offrant un rôle principal à un agent de la très controversée troupe d’intervention dans les favelas, et l’on se retrouve bouleversé dans ses certitudes.

La vida loca surtout, de par sa dimension documentaire, est un véritable coup de poing. Christian Poveda remet en question tout un système, et son assassinat dans la nuit du 2 septembre 2009 alors qu’il se rendait dans le quartier de la Campanera, donne une aura très particulière à son projet.

Deux films pour un coup de poing dans les certitudes donc, mais aussi, et surtout, devant le spectacle de la « solitude humaine absolue » comme le disait C. Poveda de son film, un coup de poing dans le coeur.

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La Vida Loca : www.lavidaloca-lefilm.fr
Sin Nombre : www.sinnombre-lefilm.com

1 commentaire

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  1. 1
    le Mercredi 11 novembre 2009
    Laure a écrit :

    J’ai vu La Vida Loca, c’est un des documentaires qui restera. Super d’avoir fait la chronique sur les deux films.
    L’assassinat de Christian Poveda, surtout que c’est un membre de la Mara 18 qui est suspecté, est une espèce de morale implacable qui brise toute raison d’espérer.

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